COLLECTIONS ET CABINETS DE TABLEAUX A GENEVE
Tous les artistes et les amateurs de peinture à Genève ont visité, sans doute, la belle collection de tableaux des écoles italienne, allemande et hollandaise que possédait M. François Duval-Tœpffer. C'était un vif plaisir que de la voir en compagnie du propriétaire, qui, appréciateur habile des beautés de l'art, faisait partager à ceux auxquels il montrait sa galerie les impressions qu'il éprouvait lui-même.
M. Duval avait rapporté de Russie, en 1813, ce beau cabinet, qui se composait d'environ 120 tableaux. Le culte persévérant que cet amateur distingué avait voué aux arts du dessin dès sa jeunesse, explique la formation de cette précieuse collection; M. Duval étant devenu un connaisseur fort expérimenté, n'admettait dans son cabinet que des tableaux de choix. ' Des propositions lui
1 Plusieurs des tableaux de cette collection (au nombre de 41) provenaient de la galerie Winckler de Leipzig ; d'autres sortaient des cabinets des ducs d'Orléans et de Praslin, du comte Valicky, de M. Labensky (conservateur des tableaux de l'Ermitage impérial de Saint-Pétersbourg), de la galerie du roi de Pologne (ci-devant cabinet Praslin), du cabinet de l'amiral Reibeck, de M. Calandrini, de M. Aubry d'Orléans, de M. Clavière, de M. Julienne, du docteur Chrichton à Saint-Pétersbourg, etc. — On peut voir à la Bibliothèque publique un catalogue de la
furent faites à plusieurs reprises pour l'achat d'une partie de sa galerie, et en particulier pour son fameux Carie du Jardin; mais il ne voulait pas diviser sa collection. En 1845 il se décida à la vendre à M. le comte de Morny, de Paris. Le nouveau possesseur l'envoya à Londres, et la fit mettre en vente publique au mois de mai 1846. Les catalogues,1 ainsi que les nombreux articles de journaux annonçant cette vente, conservèrent à la collection le nom de son auteur, comme une garantie du mérite des ouvrages dont elle se composait. La vente eut lieu à Londres les 12 et 13 mai, après une exposition préalable. Le produit s'éleva à environ 500,000 francs.
Les tableaux les plus remarquables de cette collection furent adjugés à des personnes qui misaient pour le compte de M. de Morny; il en a conservé ainsi un assez grand nombre dont il a voulu constater la valeur vénale dans une vente publique. J'indiquerai douze des principaux qui atteignirent des prix élevés.
Deux Carie du Jardin : l'un, considéré comme le fleuron de la collection, représente un troupeau de bœufs conduit par un homme à cheval; deux bergers suivent le
collection de M. Duval, contenant vingt gravures au trait : dixneuf de ses principaux tableaux avaient été dessinés en 1812 par Michaïloff, à Saint-Pétersbourg, et gravés chez Klauber; un autre a été dessiné et gravé par A. Bouvier.
1 A Catalogue, raisonné of the capital pictures collected by Monsieur Fs Duval of Geneva. Ce catalogue, contenant les gravures au trait de dix-neuf des principaux tableaux, se vendit une demi-couronne, soit 3 francs. Il s'en plaça 2000 exemplaires. Les frais de cette vente se sont élevés à près de 2000 livres sterling. M. Fs Duval a bien voulu me confier l'un des catalogues, sur lequel était inscrit le prix de vente de chaque tableau et le nom des acquéreurs.
troupeau. * Le second représente une halte de chasse; sur un terrain inégal, un chasseur à demi couché tient un cheval brun par la bride et un faucon au poing. Le cheval se dessine admirablement sur un ciel doré par les rayons du soleil couchant. Ce tableau m'a toujours paru une des plus remarquables compositions du maître. 2 Un troupeau de vaches au bord d'un ruisseau d'Adrien van den Velde. 5 — Un portrait de vieille femme et un autre de vieillard de Denner. 4 En regardant ces figures au travers d'une forte loupe, on ne croyait pas voir une peinture, mais la nature elle-même; la tête de la vieille femme est, de l'avis des connaisseurs, le chef-d'œuvre du maître.
— Un jeune homme agaçant une jeune fille, de Skalken. La lumière d'une bougie placée devant la figure de la jeune fille, l'éclairé d'une manière admirable. 5 — Un Joueur de vielle au devant d'une hôtellerie de campagne près de laquelle est rassemblée une famille de paysans, de van Ostade. 6 — Le portrait de François Miéris le père, peint par lui-même; sa femme lui fait lecture d'une gazette.7— Des Bûcherons, par Philippe Wouwermans. 8
— La Résurrection de Lazare, par Rembrandt ; ce tableau est d'un effet prodigieux.9 — Eglise et bâtiments
1 Le prix de l'adjudication de ce tableau s'éleva à 1365 livres sterling, soit 34,800 francs.
2 Vendu pour 1150 livres sterling.
5 Vendu pour 997 livres sterling.
4 Vendu pour 582 »
Vendu pour 490
5 Vendu pour 315
6 Vendu pour 945
7 Vendu pour 945 s Vendu pour 336
9 Vendu pour 1155 »
d'Amsterdam, par van den Heyden. i — Deux vaches couchées, par A. Kuip. On retrouve dans ce tableau un de ces effets brillants et harmonieux du soleil répandu sur tout le paysage, qui distinguent particulièrement ce peintre.2 La valeur de ces douze tableaux s'est élevée à environ 270,000 francs ( 10,558 livres sterling).
Nous aurons peut-être la satisfaction de revoir une fois à Genève quelques-uns des tableaux de cette collection, dont M. James Patry a fait l'acquisition ; je citerai en particulier YArtémise de Guido Reni. 5
Je mentionnerai encore quelques-uns des tableaux de M. Duval qui m'ont toujours particulièrement frappé.
L'Apparition de lange aux bergers, délicieux tableau de chevalet de Philippe Wouwermans. L'obscurité de la nuit est dissipée par l'apparition lumineuse de l'ange, une clarté mystérieuse est répandue sur le paysage et éblouit les bergers. * — Le portrait de VArioste par le Titien, gravé pour la Société des Amis des beaux-arts par M. Bouvier.5 — U Annonciation, de Philippe de Champagne. 6 — Des paysans rassemblés devant une habitation rustique et des pêcheurs au bord de la mer, deux
1 Vendu pour 1018 livres sterling.
2 Vendu pour 1260 »
3 Acheté pour environ 3800 francs, soit 152 livres sterling. M. James Patry a acheté en outre un Everding, un Decker, un Gérard Dow, un Rembrandt, un van Ostade, un D. Téniers, un Parmegiano et un A. Ostade.
4 Ce tableau, gravé dans le catalogue de M. Duval, s'est vendu 189 livres sterling.
5 Vendu pour 55 livres sterling.
6 Gravé dans le catalogue de M. Duval, vendu pour 41 livres sterling.
tableaux de David Téniers. ! — V Ivrogne de Greuze, tableau admirable par l'expression de tristesse douloureuse empreinte sur les traits de la femme et des enfants. 2 — Un champ que l'on moissonne, éclairé par un rayon de soleil au travers des nuages, par Ruysdael. 3
M. Duval, en se séparant de ses tableaux des maîtres des écoles étrangères, a gardé ceux des artistes genevois, dont il a aussi une collection précieuse. 4 II a conservé également de beaux marbres et bronzes antiques rapportés de Saint-Pétersbourg; je dirai quelques mots des plus capitaux.
Tout le monde connaît son Faune antique, statue de marbre de Paros, qui représente un jeune Faune groupé avec un petit Faune; cette statue, de 4 pieds 1 pouce de hauteur, et de la plus belle époque de l'art, fut trouvée en 1784 à la villa Adriana, dans une fouille faite sous les yeux et pour le compte de Gustave III, roi de Suède. Sergel, célèbre statuaire suédois, qui accompagnait le roi,
1 Vendus à la duchesse de Cleveland, le premier pour 278 livres sterling, le second pour 294 livres sterling.
2 Vendu pour 399 livres sterling.
5 Vendu pour 630 livres sterling. — En 1848, à la suite de la révolution de France, M. le comte de Morny a fait revendre à Londres toute sa collection de tableaux, parmi lesquels se trouvaient ceux qu'il avait conservés du cabinet de M. Duval.
4 Nous avons dit ailleurs (p. 229 et 239) que M. Duval possédait un grand nombre de tableaux de genre et de paysage, beaucoup d'études d'après nature de Tœpffer, et trente-sept tableaux et études de chevaux, de chiens et d'autres animaux, par Agasse. Il a aussi des tableaux de Saint-Ours, de la Rive, Gautier, Massot, Ferrière, Lugardon, Calame et Menn. Il possède deux tableaux deDanby. — Le tableau de Lugardon, représentant Guillaume Tell sauvant Baumgartner , est certainement l'un des chefs-d'œuvre de ce maître.
obtint la permission de faire l'acquisition de cette statue pour son propre compte. La tête avait été retrouvée à quelques pieds en avant du corps, et a été replacée sans aucune restauration. L'avant-bras droit est l'unique partie de restauration moderne. Le roi de Bavière en fit offrir à M. Duval, à Saint-Pétersbourg, 4000 ducats hollandais ; peu après, lord Douglas lui en offrit 5000.
M. Duval possède encore un bas-relief antique en marbre pentélique, représentant une bacchanale, composition de sept figures, ouvrage grec ; il le tient aussi de Sergel, qui le plaçait sous le rapport de l'art à l'égal du Faune. — Je me bornerai à citer encore, parmi ses autres antiques, une statue en bronze d'Horus, divinité égyptienne. Elle a 1 pied 8 pouces de hauteur, elle est du plus beau style.1
Je ne terminerai pas cet article relatif aux collections de M. Duval, sans rappeler que cet amateur peint lui-même à l'huile d'une manière distinguée; la plupart de ses amis possèdent quelques tableaux de lui. Il a copié entre autres plusieurs de ceux de sa collection, et sait reproduire avec sentiment et avec une vérité parfaite les beautés des originaux.2
L'une des précieuses collections de tableaux que Genève a conservées, et qui provient aussi de la famille Du-
1 M. Duval possède aussi une collection de plus de cent pierres gravées antiques de première beauté, quelques scarabées, etc.
2 Je lui dois deux charmantes copies, l'une d'après Philippe Wouwermans, l'autre d'après Albert Kuip. [* La Société des Arts possède le portrait de M. Duval, peint en émail par M. Ch. Glardon.J
val, est celle de M. Favre-Bertrand. Il en fit l'acquisition de M. Duval de Cartigny, à l'époque où il acheta sa maison située rue des Granges ; elle se compose de °21 tableaux des premiers maîtres.
Les plus remarquables dans leur genre sont : Une vache au pâturage, effet du matin, d'Albert Kuip; ce tableau, de grande dimension, est certainement un des plus beaux de ce peintre. — L'entrée d'une forêt d'Hobbema, faisant le pendant du précédent, est une des compositions les plus capitales de ce maître ; il a été gravé sous le nom de Ruysdael. On admire encore dans cette collection trois Philippe Wouwermans, entre autres une halte de voyageurs près d'une hôtellerie, tableau capital, et un saint Georges sur le cheval blanc ; — un très-beau Ravestein (Jean van), tableau de la famille de ce peintre, dont les œuvres sont rares ; il représente trois figures mi-corps, grandeur naturelle.
Les autres tableaux principaux de cette collection sont de Rubens, Claude Lorrain, David Téniers, Carie du Jardin, Gérard Dow, Adrien van den Velde, van der Meulen, Ruysdœl, Philippe de Champagne et de Marne. M. Favre a reçu souvent des demandes de marchands de tableaux pour acheter quelques-uns des ouvrages qui composent sa collection, mais il s'est toujours refusé à s'en défaire. Il possède aussi dans sa campagne de la Grange quelques tableaux de peintres genevois, en particulier de Diday, Calame et Guigon. Mais l'ouvrage d'art le plus important que l'on remarque chez lui, est le groupe de Vénus et Adonis de Canova, dont il fit l'acquisition pendant un voyage en Italie, et que tous les amis des arts peuvent admirer dans sa belle bibliothèque à la Grange. Ce groupe
était à Naples dans le palais du marquis de Berio ; Canova l'avait terminé à la fin de 1794; il avait alors 37 ans et jouissait d'une grande réputation depuis Tannée 4784, époque de l'exécution de son Thésée. Le groupe d'Adonis et Vénus est du nombre des ouvrages de cet artiste qui ont une réputation européenne; voici le jugement qu'il en portait lui-même dans une lettre écrite en 4794 à l'un de ses amis ; il lui annonce qu'il a mis la dernière main à cet ouvrage, puis il ajoute : «.Je regrette de l'avoir terminé, tant j'ai pris de plaisir à ce travail.... Des personnes qui m'ont vu si attaché à cet ouvrage ont bien voulu l'applaudir, et ce qui prouve ma faiblesse, c'est que je m'ensuis aussi applaudi en secret. Vous savez que c'est la première fois que cela m'arrive. Quand je suis hors de mon atelier, et que je réfléchis à l'immense espace qui me reste à parcourir pour atteindre à la perfection, je suis tenté de détruire mon ouvrage. Mais quand je l'ai devant les yeux, je sens encore au fond de mon cœur que je puis faire mieux: je cherche en vain ce mieux; il m'échappe et je ne puis le réaliser.... Je crois donc mon ouvrage au niveau de mes idées. »
Quand Canova apprit que M. Favre avait fait l'acquisition de ce groupe en 1822, il voulut le retoucher par amitié pour son nouveau possesseur, et témoigna sa satisfaction de ce qu'un de ses ouvrages capitaux serait placé à Genève.
M. Favre possède aussi une petite statue de Ganymède, par Thorwaldsen, mais cette œuvre n'est pas assez considérable pour pouvoir servir à établir une comparaison entre les deux illustres sculpteurs.
Le cabinet de tableaux de M. Henri Tronchin-Calandrini a toujours été considéré comme l'un des plus remarquables qu'il y eût à Genève; les ouvrages dont il se compose sont particulièrement connus de nos artistes, plusieurs d'entre eux ayant été admis à copier les plus estimés.
Nous avons dit (p. 184) qu'à l'époque où M. Louis- Robert Tronchin mit en vente à . Paris la collection que lui avait laissée son oncle, M. Tronchin des Délices, il retira des enchères 25 tableaux de chevalet qu'il plaça dans ses salons de la Prairie. Ces tableaux, d'un vrai mérite, joints à une cinquantaine d'autres, provenant du cabinet de feu M. le procureur général Tronchin, forment la collection de M. Tronchin-Calandrini : je les crois placés maintenant en grande partie dans sa campagne de Bessinge. Je mentionnerai quelques-uns de ceux qui paraissent réunir au plus haut degré les suffrages des connaisseurs.
La Foire, la Forge et un saint Georges de Philippe Wouwermans, la Vue de Dordrecht, belle marine de van den Velde, le Concert et le Bain de Metzu ; plusieurs portraits par van der Helst, entre autres celui du peintre lui-même; un intérieur d'église de De Lorme; un Claude Lorrain, la Digue rompue d'Asselyn, qui a été gravée à l'eau-forte par Boissieu ; un tableau de Miéris, dans lequel le peintre s'est représenté avec sa femme, se faisant dire la bonne aventure ; une Marche militaire de van der Meulen; un paysage par Wynantz ; et d'autres tableaux de Gérard Dow, Backuisen, Carie du Jardin, Denner, Titien, Netscher, Ruysdael, Salvator Rosa, etc. — J'ai parlé ailleurs (p. 139) des beaux portraits de famille, œuvres
de Liotard, que possède M. Tronchin, et qui étaient considérés par le peintre lui-même comme ses chefs-d'œuvre.
J'ai mentionné (p. 485) la collection de M. de Sellon, passée par héritage à Mesdames ses filles, je ne m'étendrai pas de nouveau sur ce sujet; toutefois, j'indiquerai quelques tableaux de cette galerie dont je n'ai point encore parlé, et qui doivent fixer l'attention des amateurs de belle peinture : un superbe portrait peint sur marbre par André del Sarto ; une Sybille et une tête de femme du Guerchin ; deux Philippe Wouwermans ; une Distribution d'aumônes par Jean Miel; le Chirurgien de campagne (tableau gravé) et un grand paysage de D. Téniers; Saint Pierre dans le prétoire de Ferdinand Bol; un très-bel intérieur d'église par De Lorme; une belle marine de van der Kabell, et d'autres tableaux estimés.
Le cabinet de M. James Audéoud, à la fois peintre en émail et en miniature, amateur distingué et habile connaisseur de tableaux, est certainement l'un de ceux que les artistes et les étrangers amateurs des arts doivent visiter avec le plus d'intérêt. * Cette précieuse collection, qui contient une centaine de tableaux, est décrite dans un catalogue que M. Audéoud a fait imprimer en 1847. 2
1M. James Audéoud possède la collection la plus complète qui existe des gravures et des eaux-fortes faites d'après les œuvres de David Wilkie : environ cent cinquante feuilles, toutes choisies par cet artiste célèbre, avec lequel M. Audéoud était intimement lié.
2 Catalogue des tableaux composant la collection de M. James Audéoud, de Genève, 1847, brochure in-8 de 59 pages.
Il serait à désirer que tous les possesseurs de collections suivissent son exemple.
J'ai déjà parlé (p. 228) des neuf tableaux de Tœpffer que Ton voit dans ce cabinet, et qui offrent des échantillons précieux des différents genres de ce peintre; il en est de même de trois tableaux d'Agasse f fort estimés. M. Audéoud a aussi des ouvrages remarquables de Saint- Ours, Lugardon,2 Hornung, Massot, Ferrière, Grosclaude, Diday, Calame, Straub, etc.
Quant à ses tableaux de peintres étrangers, je renvoie à son catalogue où Ton voit figurer les noms de Claude Lorrain, Backuisen, Albane, Carie du Jardin, Wynantz, van Eeckhout, Danby, etc. Mais je veux cependant parler du plaisir que j'ai souvent éprouvé à contempler le beau Carie du Jardin qui provient de la collection Moutonnât : ce tableau remarquable représente le Christ sur la croix ; Marie-Magdeleine à genoux entoure avec ses bras les pieds du Sauveur qui vient d'expirer; la mère de Jésus assise, la tête appuyée sur sa main, est absorbée dans sa douleur ; le fond offre un ciel en feu ; rien de plus beau que cette composition.* — Après avoir décrit un si noble sujet, j'ose à peine parler d'un tableau qui est cependant un vrai bijou : c'est le Maître d'école de van Ostade.
On pourra juger du talent de M. Audéoud pour la peinture en émail, en voyant dans son cabinet plusieurs de ses ouvrages. 5
1 Voir page 238.
2 Le tableau des Paysans napolitains en prière est peut-être le meilleur tableau de genre de M. Lugardon. [* Il appartient aujourd'hui à M. Gustave Revilliod.]
* Ce tableau est au Musée Rath.
3 M. Audéoud travaille à un Traité de la peinture en émail.
La collection de M. Moutonnât, que je viens de mentionner à l'occasion du beau Carie du Jardin de M. Audéoud., était placée dans la maison que cet amateur des arts possédait à Plainpalais. M. Moutonnât, Français d'origine, s'était fixé à Genève et aimait cette ville, comme il l'a prouvé par le don qu'il lui a fait de sa précieuse collection de livres.
M. Moutonnât était fort lié avec M. l'ancien conseiller Fazy-Vautier et le consultait souvent sur ses affaires. Il lui communiqua un jour son intention de léguer au Musée des beaux-arts sa collection de tableaux ; sa liaison intime avec M. Chaix avait probablement contribué à faire naître cette idée chez lui. M. Chaix se présenta pour la place de directeur de l'école de dessin de la figure; cet artiste, habile dessinateur, réunissait toutes les qualités nécessaires à un excellent maître. Il y avait plusieurs concurrents, M. Bouvier fut nommé; M. Moutonnât éprouva un si vif chagrin de ce qu'il considérait comme une injustice faite à son ami, qu'il déclara à M. Fazy qu'il renonçait à ses intentions. M. Fazy m'a raconté plusieurs fois ce fait depuis la mort de M. Moutonnât.
Les héritiers de M. Moutonnât vendirent sa galerie : elle fut achetée de concert par M. James Audéoud et un marchand de tableaux de Paris. Dès lors M. Audéoud a revendu pour 10,000 francs à un marchand de tableaux français, M. Meffre, un Hobbema qui figurait dans cette collection.
[* Jean-François, dit James Audéoud, né le 3 octobre 1793, est mort le 12 mars 1857. La Société des Arts possède son portrait en émail, peint et donné par Mlle Juliette Hébert. On voit au Musée Rath un émail d'Audéoud, donné par sa famille.]
Si je voulais décrire tous les cabinets de tableaux que l'on a vus momentanément à Genève, je devrais aussi mentionner celui du général Chastel,* mais comme je ne le connaissais pas et qu'il n'existe plus dans nos murs, je m'abstiendrai d'en parler.
En visitant la belle maison de M. Eynard-Lullin, on y voit une réunion de tableaux tant anciens que modernes qui en décorent les appartements. Cette collection provient, soit d'acquisitions faites par M. Eynard lui-même, soit de tableaux qu'il a hérités de son père. *
A l'entrée du principal salon, on voit d'abord la statue en marbre de grandeur naturelle de Mme Eynard, fort bel ouvrage de Bartolini, célèbre sculpteur florentin que l'on a quelquefois placé à côté de Canova.
Les tableaux que M. Eynard a réunis à Genève sont au nombre d'environ 70. J'indiquerai un portrait de l'école de Raphaël; 2 un petit Claude Lorrain, des Carie du Jardin, Carrache, Guaspre Poussin, Wouwermans, Sassoferrato, Campo Vecchio, Wynantz, Peter Neff, etc.
Parmi les tableaux modernes, on remarque quatre marines de Gudin, les portraits de M. et de Mme Eynard par H. Vernet; celui de Mme Eynard est remarquablement beau ; parmi les peintres de l'école genevoise on
* Les héritiers du général Chastel ont donné plusieurs toiles au Musée Rath.
1 M. Eynard a réuni aussi un grand nombre de tableaux dans sa campagne de Beaulieu, canton de Vaud. A Paris, il a une collection de tableaux de peintres genevois : Lugardon, Hornung, Straub, Tœpffer, Diday, Calame, Guigon, etc.
2 Lucien Bonaparte en avait offert à M. Eynard 5000 francs.
distingue des Calame, des de la Rive, des Tœpffer, des Massot et deux belles vues de Venise, œuvres capitales de Guigon. f
La maison des Délices, ancienne habitation de M. le conseiller François Tronchin, qui y avait réuni une belle collection de tableaux, semble destinée à renfermer toujours des œuvres d'art. M. Jean-Louis Fazy, propriétaire actuel de cette campagne, y a placé un beau cabinet de tableaux anciens.2 Cette précieuse collection provient en majeure partie de la galerie de M. le baron Massias, ainsi que de celle de M. le comte de Redern. On peut voir dans l'ouvrage de M. Landon la description et les gravures au trait d'une grande partie de ces tableaux. 5
Le cabinet de M. Fazy se compose de 80 tableaux, dont 33 appartiennent à l'école italienne, 34 aux écoles flamande, allemande et hollandaise, 4 à l'école espagnole, 8 à l'école française, 1 à l'école anglaise/ Les plus estimés sont : la Vierge, V enfant Jésus et saint Jean de Rernard Luini, la Vierge et V enfant Jésus d'Albert Durer, un Ecce homo de Morales, une Fuite en Egypte du Schidone, une tête de Vierge de Sébastien del Piombo, une Magde-
1 Voyez ci-après, p. 351, des détails sur la construction de la maison Eynard.
3 Liste imprimée des tableaux de cette collection, contenant l'indication des sujets et des dimensions des tableaux.
5 Annales du Musée, seconde collection, partie ancienne, galerie de M. Massias, ancien résident de France à Carlsruhe, ou catalogue figuré des tableaux de cette galerie, etc., rédigé parC.-P. Landon, ancien peintre du duc de Berry ; Paris, 1815.
4 Cinquante et un de ces tableaux sont gravés au trait dans l'ouvrage de Landon.
leine de Mantegna, la Résurrection de Lazare par Salvator Rosa, une tête de vieille femme par Dernier, une Chasse au sanglier de Jean Fytt. !
Les tableaux de M. Fazy sont exposés dans une galerie, bien éclairée par des jours qu'il a fait ouvrir dans le haut. On voit aussi dans cette galerie quelques antiques. L'état de ma santé ne m'a point permis de voir cette belle collection.
Après avoir mentionné les principaux cabinets de tableaux de Genève, je parlerai de quelques salons qui prouvent que le goût des beaux-arts s'est développé dans notre pays depuis le siècle dernier.
M. Bernard-Saint-Ours a de fort beaux tableaux, soit à Genève, soit dans sa propriété dite la Belle Ferme. Outre le Tremblement de terre,2 il possède d'autres beaux ouvrages et des études de son beau-père, M. Saint-Ours; on voit aussi chez lui des Grosclaude, dont le plus connu est la Réconciliation; de remarquables porcelaines de Constantin : le Christ du Vatican d'après le Corrége, et une composition, le Jour; Thétis sort de la mer pour voir encore Phébus qui la quitte.
M. Henri de Budé-Lullin possède un assez grand nombre de tableaux des écoles anciennes et des modernes ; je regrette de n'en avoir pas le détail.
M. l'ancien conseiller Turrettini-Necker a aussi des tableaux de maîtres anciens et de l'école genevoise ; les premiers lui ont été légués par M,le Turrettini-Sales.
1 Ces tableaux, à l'exception du Schidone, sont tous gravés dans l'ouvrage de Landon.
2 Tableau de Saint-Ours, dont j'ai parlé p. 202.
M. Apollonie Montfalcon a hérité de son oncle, le général Montfalcon, une collection qui renferme également quelques tableaux de maîtres et plusieurs ouvrages de peintres genevois, en particulier un beau portrait du général, peint par Hornung.
M. le professeur de la Rive a, soit à Genève, soit à Presinge, de fort beaux paysages de Diday, Calame, Guigon, etc. i II en est de même de M. l'ancien syndic Kunkler : ses tableaux sont placés dans sa campagne du Vallon.2
L'appartement de M. le professeur Munier est entièrement garni de peintures, parmi lesquelles on distingue une série de fort beaux portraits à l'huile de grandeur naturelle, peints par Mme Munier ; je citerai en particulier les portraits de Sismondi, du professeur Prévost, de M. le pasteur Jean Monod, de M. Massot, de Mme C.-M. en pied; sa figure se réfléchit dans une glace; et bien d'autres beaux portraits de femmes. On voit aussi, dans cette espèce de musée, des tableaux à l'huile composés par Mme Munier, des Danby, etc.
M. Romilly, qui peint lui-même des paysages à l'huile avec un vrai talent, possède des ouvrages d'Agasse, d'Hornung, cinq ou six tableaux de Danby.
1 De Diday, Vue du soir dans la vallée , Baigneuses avec vue du lac; de Calame, Vue du Mont-Rose au coucher du soleil , Vue du Grand- Eiger au lever du soleil, Forêt de pins dans le Valais, Vue de la cascade de la Handeck; de Guigon, Vue du lac des Quatre- Cantons.
2 De Diday, Vue du lac de Brientz, effet du matin ; de Calame, Forêt de hêtres et de chênes, Vue des Hautes- Alpes et de la chaîne du Mont-Rose, effet du couchant ; de Guigon, Vue du fond du lac, effet du matin, Vue du lac de Corne, effet du couchant.
M. Alexis Saladin a une collection de tableaux de maîtres anciens à Chambésy : ils proviennent de l'hoirie Fabri-Vernet. On y remarque un Rubens.
Mme Masbou possède à Genève et à Plainpalais un grand nombre de tableaux de peintres genevois, et quelques tableaux de maîtres ; j'ai parlé ailleurs de plusieurs de ces ouvrages.
Mme Faesch-Passavant a de fort beaux tableaux de maîtres anciens, réunis à quelques ouvrages de peintres genevois, appartenant à son gendre M. Revilliod.1 Parmi les premiers, deux méritent une mention particulière : un saint Jean-Baptiste du Guide, et un bel intérieur d'église de Sarénedam.2
On voit chez M. Saladin de Lubières plusieurs tableaux de l'école genevoise : de Guillibaud, Huber, de la Rive, Agasse, Tœpffer, Massot, Diday, etc. J'ai décrit quelquesuns de ces tableaux dans la seconde etla troisième partie. — Il y a encore plusieurs tableaux de maîtres et d'autres objets d'art dans la villa de MM. Bartholony, à Sécheron ; chez M. Mirabaud-Amat,M. Hentsch et chez bien d'autres amateurs des arts. J'ai moi-même un assez grand nombre de tableaux de maîtres et une collection des œuvres des peintres genevois, à la ville et dans ma campagne de Malagny. 3 Je pourrais indiquer encore bien d'autres
1 M. l'ancien conseiller Revilliod possède aussi de fort jolis petits tableaux, échantillons du talent des peintres de l'école genevoise.
2 Peintre hollandais dont les ouvrages sont rares et recherchés en Hollande.
3 De Saint-Ours, Chaix, Hornung, Ferrière, Ramu, Gautier, Arlaud-Jurine, Massot; — deMmesRath, Munier, Fol, Mérienne, Durand; — de Jean Huber, de la Rive, Jean-Daniel Huber,
amateurs qui possèdent des tableaux des écoles anciennes et modernes, mais la nomenclature en serait trop longue.
C'est en général un fait remarquable, que le grand nombre de tableaux, de dessins et de belles gravures que Ton trouve épars à Genève : plusieurs ont un vrai mérite, et il est arrivé souvent que les propriétaires n'en connaissaient pas la valeur ; c'est ainsi que le possesseur de la campagne du Bouchet vendit, il y a 50 ou 60 ans, à une fripière, de grands paysages trouvés dans les greniers; la fripière, pour en fixer le prix, auna la toile et en donna quelques florins : elle les exposa devant sa boutique au milieu du Perron ; un jour de pluie, ces tableaux bien arrosés frappèrent un marchand qui les acheta pour une bagatelle ; ils furent envoyés à Londres et vendus pour une somme considérable; c'étaient deux Guaspre Poussin.
Il existe aussi à Genève de nombreuses collections de gravures; je citerai celle de M. Romilly, riche en belles eaux-fortes; celles de M. l'ancien syndic Duval, de M. le professeur Picot-Mallet, de notre habile dessinateur à la plume M. Burdallet, etc.1 M. John Du Pan possédait une riche collection de dessins originaux; elle a été vendue à Paris depuis sa mort.
Avant de terminer ce chapitre, je parlerai encore d'un beau cabinet de tableaux qui appartient au siècle dernier,
Tœpffer, Agasse, Auriol, Diday, Calame, Guigon, Romilly, Scheffer, D'Albert-Durade, Aymonier, Louis Georges, N. Prévost, Mottu, Favas, etc.
1 M. Burdallet est également bon graveur à l'eau-forte. Sa collection comprend beaucoup de beaux ouvrages de ce genre,
et que j'ai omis de mentionner ; c'est celui de M. Coindet.il contenait environ 20 à 25 tableaux de choix : deux Ruysdael, un Berghem connu sous le nom des Petits fagots, un van den Heyden, la Petite écurie de Philippe Wouwermans, etc. La collection fut vendue en 1816 au baron d'Albrecht pour la somme de 30,000 francs.