CHAPITRE IV
INFLUENCE DES BEAUX-ARTS SUR LES CONSTRUCTIONS PUBLIQUES ET PARTICULIÈRES.
Comme toutes les villes anciennes, Genève n'a jamais offert de régularité, ni dans ses constructions, ni dans ses voies de communication. Des rues étroites et mal percées, présentant même dans quelques endroits des passages dangereux ; ! des maisons d'une hauteur inégale et sans aucune proportion avec la largeur de la voie publique : tel était l'aspect général de notre vieille cité allobroge. Bâtie sur un coteau à pentes rapides, dont quelques-unes sont inaccessibles aux voitures, Genève ne pouvait pas devenir une ville commode, moins encore une belle ville.
Mais les besoins que fait naître une civilisation plus avancée, et le développement du goût des beaux-arts, ont donné successivement naissance à des améliorations devenues indispensables. Nous nous étendrons peu sur
1 L'arcade de la Cité a été démolie en 1825 ; celle de la Monnaie en 1831 ; celle du Bourg-de-Four en 1840, et celle du Fort de l'Ecluse en 1842.
les changements apportés à l'état de notre ville depuis la restauration de la République, car les travaux entrepris par le gouvernement et par la' municipalité de Genève ont été plutôt destinés à faciliter la circulation qu'à créer des embellissements; aussi l'art n'y eut qu'une bien faible part.1
Le changement le plus notable apporté à l'aspect de la ville, résulta de la suppression des dômes des Rues basses, de la Fusterie et de Goutance. Ces constructions, si dangereuses en cas d'incendie, étaient un reste du moyen âge. Elles occupaient autrefois dans la ville une place bien plus grande que celle dans laquelle la génération actuelle les a vues subsister. Un ancien plan de l'année 1690, conservé aux archives, indique qu'il en existait des deux côtés de la place du Molard, depuis les Rues basses jusqu'au Rhône, ainsi qu'au Rourg-de-Four. Une autre construction de dômes, qui s'étendait depuis la rue des Relies-Filles jusqu'au bout de la rue Saint- Léger, portait le nom de Rue couverte sur les Mesures ; les dômes se prolongeaient jusqu'aux bâtiments de l'hôpital. Ceux que la génération actuelle a vu enlever,
1 L'état des finances de la République, au moment de la Restauration, imposait au gouvernement une grande retenue dans les dépenses publiques ; la règle qu'il s'était prescrite se trouve exprimée dans le passage suivant du premier Compte rendu imprimé de V administration du Conseil d'État:
« Dans tous les ouvrages exécutés par les soins de la Chambre des travaux publics, elle a cherché à réunir la solidité et l'économie. Si les constructions qu'elle a ordonnées ne présentent pas toujours à l'œil l'élégance qu'on pourrait désirer, c'est qu'elle a eu constamment en vue d'éviter les dépenses inutiles. » {Compte rendu de l'administration du Conseil d'Etat, pour l'année 1821.)
étaient au nombre de 69 dans les Rues basses et de 16 à Coutance.
Les premiers dômes enlevés furent ceux de la Rue basse des Allemands-dessous, en l'année 1824. Les dômes de la Rue basse des Allemands-dessus et de celle des Orfèvres ont disparu en 1826; ceux des Rues basses du Terraillet et du Marché, en 1827 ; ceux de Coutance à la même date ; ceux de la Rue basse de la Croix d'or ont été enlevés en 1829, et ceux de la Rue basse des Marchands drapiers, derniers restes de ces anciennes constructions, ont disparu entièrement en 1837.
L'enlèvement des dômes des Rues basses devait entraîner celui des échoppes (soit hauts-bancs) placées au devant ; mais les ressources de la ville ne lui ont pas encore permis de racheter toutes ces petites constructions.1
Si la disparition des dômes a contribué à l'embellissement comme à la sûreté de Genève, l'aspect général des rues y a moins gagné qu'on n'aurait pu le penser d'avance, à cause du peu d'élégance et de régularité des façades des maisons mises à découvert, et du surcroît d'élévation donné à cette occasion à quelques-unes d'entre elles.
Les bords du Rhône sont la partie de la ville qui a reçu les embellissements les plus considérables. Nos quais,2
1 Le quartier de Rive est le seul qui ait été complètement débarrassé des hauts-bancs. Le dernier fut enlevé dans l'été de
2 Le Grand quai du Rhône fut commencé en 1829, d'après les plans et devis et sous la direction de M. l'ingénieur cantonal Dufour, et achevé en 1833. Les fondations des piles du pont des Bergues furent posées en 1831, et le pont terminé en 1833 : il fut ouvert au public le 9 mai 1834. — Le quai des Bergues a été terminé en 1835. — Le projet d'un quai au Seujet fut conçu
le pont qui les réunit, l'île des Barques convertie en promenade et ornée de la statue de Jean-Jacques,1 les maisons du nouveau quartier des Bergues qui ouvrent sur le quai, voilà quelle est maintenant la belle partie de Genève. Aussi y avons-nous vu élever et restaurer de belles maisons, telles que les hôtels de YEcu de Genève* de la Couronne et des Bergues, la maison Brolliet à l'extrémité du quai du Bhône, les maisons Dentand, Perier, etc.
Une autre partie de la ville qui a été aussi fort embellie et presque entièrement renouvelée est le quartier qui s'étend du Manège à la Corraterie. La construction du Musée Rath, àlaquellej'ai consacré un chapitre particulier, engagea le Conseil Municipal à faire enlever toutes les constructions disgracieuses qui obstruaient les abords de la porte Neuve. En 1828, de notables changements furent faits à la place de ce nom, sous le double point de vue de l'embellissement et de la commodité, pour la mettre en rapport avec les édifices qui l'entourent. C'est alors que fut placée la belle grille en fer qui ferme les entrées du bastion Bourgeois et du bastion de Hollande.5 La porte Neuve fut entièrement restaurée à la même date;
en 1833; deux ans plus tard la première partie, celle située vers l'ancienne auberge du Cheval blanc, était élevée; l'ensemble de ce quai fut ouvert au public en 1837 et terminé en 1838. — Le quai des Etuves a été construit en 1840.
1 L'île des Barques fut arrangée en promenade en 1834; on construisit en même temps le pont suspendu qui la réunit au rondeau du grand pont des Bergues. La statue de Jean-Jacques Rousseau fut inaugurée le 24 février 1835.
2 Construit en 1840. M. Reverdin en a été l'architecte.
3 M. Eynard-Lullin donna, en 1826, la grille en fer qui entoure le Jardin botanique. Elle fut placée aux frais de la ville.
la façade du théâtre fut remise à neuf en 1830, de manière à ce que ce bâtiment fût en harmonie avec le Musée Rath. Dès lors la place Neuve a présenté un aspect régulier, et est devenue l'un des principaux ornements de notre ville. L'ancienne Chambre Municipale avait eu le projet de placer une fontaine monumentale au pied de la terrasse Sellon ; j'ignore si on y a renoncé.
La rue de la Corraterie, dont les maisons ont été construites sur un plan uniforme, présente dans son ensemble une assez belle perspective ; la deuxième, la cinquième et la huitième maison ont un fronton, ce qui donne à l'alignement l'apparence de trois grands corps de bâtiments à la fois simples et élégants. Il est à regretter que les maisons ornées de frontons ne fassent pas saillie en avant-corps sur le trottoir, mais le peu de largeur du terrain disponible n'a¥ait pas permis à l'architecte de présenter un semblable plan.1
A l'extrémité de la Corraterie, un vaste marché couvert, construit avec un grand luxe de matériaux et entouré de belles grilles en fer, fut terminé en l'année 4835 ; mais les habitudes des personnes qui revendent sur les marchés et au bord des rues, furent plus fortes que les avantages que leur offrait un abri spacieux et commode; personne ne se présenta pour y occuper des places ; cet édifice reçut une autre destination, et, moyennant des modifications importantes, il servit à la fois d'hôtel des postes et de caserne pour la gendarmerie.2 M. Brocher
1 Les huit premières maisons ont été construites en 1827 ; la neuvième, en 1832 ; les trois dernières en 1833.
2 Cette nouvelle destination fut décrétée par la loi du 29 mars
en a été l'architecte ; la face sur la place de Bel- Air n'est pas dépourvue d'élégance, quoiqu'un peu étroite, et celle sur le Rhône rappelle l'architecture vénitienne. C'est le seul bâtiment public élevé récemment qui offre un aspect monumental : la prison pénitentiaire, le bâtiment des Vernets (pour les aliénés), la maison de détention, ne présentent aucun ornement d'architecture ; mais on doit reconnaître que la destination de ces constructions n'y était pas favorable.
La nouvelle façade extérieure de la porte de Rive, achevée au mois de novembre 4836, rappelle l'entrée des villes fortes d'Italie au moyen âge. La façade intérieure n'a pas subi de changements. Au-devant de la porte Neuve et de celle de Cornavin on a construit dans ces dernières années des bâtiments d'octroi, dont l'architecture offre assez d'élégance.
Quelques fontaines ornées, au bas de la Cité, à la petite Fusterie, au bas de la rue J.-J. Rousseau, etc., ont dès lors décoré notre ville, mais ses principaux ornements seront toujours ses vastes quais sur le plus beau des fleuves.
Je parlerai maintenant de quelques maisons particulières dans la ville et dans les campagnes environnantes, qui ont donné, sous le point de vue de l'art, un aspect nouveau à notre pays.
La maison de M. Eynard-Lullin est la première et, en même temps, la plus belle et la plus ornée des constructions particulières qui aient été faites à Genève depuis la Restauration. Son architecture tient à la fois du style italien et du genre français : elle fait l'un des principaux
ornements de la promenade du bastion Bourgeois et du Jardin botanique ; tout Italien appellerait un palais cette demeure élégante et monumentale. Elle a été commencée en 1817 et achevée en 1820 sur les plans de M™ Eynard. M. et Mme Eynard ont été leurs propres architectes, et ont fait eux-mêmes jusqu'aux dessins des coupes de pierre; ces circonstances sont indiquées dans l'inscription gravée sur une des pierres de l'édifice.1
La base tout entière est en marbre de Saint-Triphon ; elle est composée de pierres égales, de cinq pieds de largeur, sur trois de hauteur.2 Le reste de l'édifice est en grès de Salève, les piliers qui s'élèvent au-dessus de la base sont formés de pièces de grandes dimensions ; les
1 DEO JUVANTE