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CHAPITRE PREMIER

LES DOINiNÉES DU PROBLÈME

Comment retrouver des changes stables ?

Impossibilité de revenir au régime

d'avant-guerre.

n est devenu évident que la dépréciation indéfinie du mark aboutissait à l'insolvabililé de rAllema<?ne. Il faut, en outre — même si l'on admet qu'une pareille hypothèse ne saurait se réaliser — faire observer que tout autre pays auquel on réclamerait le remboursement d'une grosse dette extérieure, et dont le change ne repose sur aucune base stable, serait exposé à une aventure plus ou

Jiioins analogue, avec tout le cortège de perliirbations économiques et sociales qui en peut résulter. En lout cas, il apparaît qu'une crise de changes générale, connue celle qui sévit actuellement à travers toute l'Europe, isole plus ou moins les marchés nationaux les uns des autres ; elle fausse et restreint les échanges internationaux : ceux-ci s'effectuent souvent à un taux défavorable aux pa\s dont la monnaie est le plus dépréciée (i) ; mais les autres pays en souffrent également, par suite de la diminution de leurs débouchés h). Au total, la crise des changes est, dès à présent, une cause de I rouble très grave dans l'économie du monde : elle occasionne des pertes qiii s'ajoutent à celles qui résultent directement de la guerre ; et elle fait, de plus, peser une dangereuse incertitude sur le sort

(i) Voir plus haut, p 77.

(3) On ?Vn est bien rendu lonipto en An^'lclcnre, où Ton a même, semble-t-il, exagéré Fimporlance du phénomène. M. Landry, dans son articlr Jéjii eité (Rertie d^ France, mars i():<5) n'a pas do peine à démontrer que la crise de chômage dont a souffert l'Angleterre n'est pas due essentiellement à la fermeture des marchés de l'Europe Centrale, qui ne représ<Mitenl pas plus de i?. à i3 % de son exportation totale.

(le bien des nations, qui sont déjà aux prises avec les plus grandes difficultés financières.

Il importe donc essentiellement d'y remédier, en instaurant cette « paix monétaire )> qui permettra, sinon de panser les plaies de la guerre, du moins de ne pas ajouter des maux nouveaux aux blessures anciennes.

Le retour à un régime monétaire noruial, et le souci de le maintenir, permettront, en effet, non seulement de prévenir de nouvelles perturbations, mais encore de résoudre peu à peu les problèmes pendants de finances extérieures, en assurant les règlements qu'il est possible d'effectuer, sans être exposé à dépasser les limites de ce qui est réalisable.

Mais comment résoudre ce premier problème?

Les finances de guerre, basées à lu fois sur l'émission d'une circulation abondante de billets dans chacune des nations belligélantes, et sur des achats à l'étranger, qu'une monnaie exclusivement intérieure ne pouvait permettre de solder, ont abouti au déséquilibre général des changes (i). Une partie

i) Voir l'introduction.

de l*or disponible s'est réfug-iée aux Etats- Unis et dans les pays neutres ; et, bien que ces pays en soient peut-être un peu encombrés, ils ne sont sans doute pas disposés à faire abandon de leur excédent aux pays pauvres. Le reste des disponibilités anciennes de métal jaune est, pour la plus grande part, immobilisé dans les caves des grands instituts d'émission : mais, dans la plupart des Etais d'Europe, les stocks d'or sont trop faibles pour pouvoir être utilisés efficacement, du moins selon les anciennes méthodes.

En effet, avant la guerre, la balance des comptes annuelle d'un gjand pays coumie la France se soldait finalement par l'entrée ou la sortie d'un demi-milliard d'or environ. Avec la hausse des prix — hausse qui se manifeste même par rapport à l'or, — il fau- {Irait compter sur un écart de plus grande amplitude, même à supposer que le uiouvcmenl des transactions fût resté aussi régulier. Mais, m*^me en faisant abstraction des grandes dettes politiques qui figurent au passif de bien des nations ci-devant belligérantes, il faut tenir compte du trouble

apporté depuis tanl d'années à la production et aux échanges. Aussi les stocks d'or affectés aux règlements internationaux devraientils être sensiblement plus importants qu'avant la guerre.

Et ceci suffît à démontrer que, même dans les pays, comme la France, où la réserve de métal jaune est restée considérable, on ne saurait plus remployer selon les procédés d'avant-guerre ; alors, en effet, l'or circulait en abondance, et un particulier pouvait, à la rigueur, sans même recourir nécessairement à la Banque de France, en expédier à l'étranger : ce qui, naturellement, limitait le taux maximum du change aux frais d'envoi et de refrappe — sur la base du pair — du métal jaune ; mais actuellement, si les pièces d'or étaient remises en jnouvement — ce qui ne pourrait manquer d'arriver par la suppression pure et simple du cours forcé — , elles lisqueraient fort, en raison de l'accroissement des besoins de numéraire qui résultent de la hausse des prix, d'être entièrement absorbées par la circulation intérieure.

A supposer même qu'il reste un stock d'or -uffisant pour assurer les règlements exté-

rieurs, la stabilité des changes ne pourrait, si l'on se bornait à supprimer le cours forcé, être obtenue, — à moins de changer, dans le sens d'une diminution de poids du inétal fin, la définition de l'unité monétaire en or, impliquant une <( dévaluation » définitive — que par un retour brusque du change au pair : ce qui, vu l'impossibilité d'un ajustement immédiat des nrix intérieurs, créerait une terrible crise économique !

Ainsi, le retour à un régime monétain^ normal, assurant des changes stables avec les pays qui, eux-mêmes, ont leur monnaie dans un rapport d'échange constant avec l'or, ne paraît pas pouvoir être réalisé par la méthode d'avant-guerre, qui découlerait de la suppression pure et simple du cours forcé. Cela est vrai même dans les pays qui disposeraient encore d'un stock de métal jaune suffisant, — sauf peut-être en Angleterre, ovi l;i dépréciation est très faible et nh l'or circuh' peu. A fortiori ne saurait-on appliquer cette méthode aux nations — qui sont aujourd'hui le grand nombre, — dont le stock (!«• métal jaune est manifestement insuffisant. PofisihiUté de rendre aux règlements

monétaires inteniationaux \aie base stable : la convertibilité extérieure du billet.

Mais cela ne signifie pas qu'il soit impossible de rétablir un régime de monnaie stable. II existe, en effet, d'autres métiiodes, pour atteindre ce but.

Signalons seulement pour mémoire le système qui consisterait à internationaliser la circulation fiduciaire, en attribuant le pouvoir d'émission à un institut international; et en donnant cours légal dans tous les pays adhérents à ses billets : nous avons dit ailleurs (i) pourquoi un système de ce genre ne nous paraissait nullement inconcevable au point de vue théorique : il pourrait certainement être mis au point ; mais il n^ semble pas qu'une telle innovation ait, de bien longtemps, des chances d'être adoptée, et l'on peut arriver à un résultat analogue par quelque autre voie.

11 est possible, en effet, de revenir à ini "jrime de changes stables par un système de

(i) Le problème des règlements inlernalionaux ei Vidée da billet international, danQ le Monde nouveau, juinjiiillot 1919.

convertibilité li mitée aux besoins des règlements extérieurs, qui peut être assuré par la disposition soit d'un stock d'or, soit d'un crédit à l'extérieur. Nous en décrirons plus loin le mécanisme. Qu'il nous soit permis, d'abord, d'indiquer nettement la position du problème.

Les clianges devant les conférences internationales ; la méthode de M. Cassel.

On sait que la question du change a déjà préoccupé les experts internai ionaux qui ont en à se prononcer sur les troubles dont souffre actuellomenl le vieux inonde. Elle fut discutée à Bruxelles, en ip>o, lors de la conférence orgaiiisée par la Société des Nations ; mais, tandis que des délégués des petits pays, lels que M Vissering, représentant de la Hollande, M. Delacroix, représentant de la Belgique, apportaient de vastes plans d'organisation du crédit international, les représentants des grandes puissances se bornaient a formuler des projwsitions mesquines, et s'en tenaient à celte conclusion déjà formulée

dans le Mémorandum de Londres, que toute mesure prise en vue de stabiliser les changes ne ferait <( que retarder leur restauration définitive )).

En dehors d'un programme assez vague adopté plus tard à Gênes, — sur lequel nous reviendrons, — les grands congrès internationaux se sont bornés jusqu'ici à prodiguer aux pays à change instable les bons conseils • équilibrer le budget, afin de réduire l'inflation, et réduire linflation, afin de faire baisser les prix et d'améliorer le change. Or, par une singulière ironie des choses, nous avons vu récemment, en Allemagne notamment, le change se déprécier d'abord, par sautes brusques et énormes, et sa chute provoquer la hausse des prix qui, à son tour, provoque des émissions de billets nouvelles, et aggrave le déséquilibre budgétaire ! Car c'est bien dans ce sens, — diamétralement opposé, cette fois du moins, à celui que suppose une théorie un peu simpliste — , que nous voyons actuellement se dérouler le cycle des événements !

Cependant, dans une publication parue sous les auspices de la Conférence de Bruxelles, et publiée par la Société des Nations, le

professeur suédois Gassel, s'inspirant des mêmes directives, avait indiqué d'une façon plus précise par quelle voie il entendait ramener les changes vers leurs parités normales. Sa conception procède de cette idée que le cours du change est détermine par la parité des pouvoirs d'achat, c'est-à-dire par le rapport existant entre les valeurs respectives des monnaies à convertir Tune dans l'autre, telle qu'elle est mesurée, pour chacune d'elles, par le niveau des prix intérieurs. Par exemple, s'il est admis que les prix ont doublé en Grande-Bretagne, — ce qui atteste que la livre sterling a perdu la moitié de son pouvoir d'achat, — et qu'ils ont quadruplé en France, — ce qui signifie que le franc n'a plus que le quart de son pouvoir d'achal d'avant-guerre, — le change de la livre en l'rancs devra être aux environs de 5o francs, — contre 26 en temps normal. En effet, pense notre auteur, le Français qui paie 5o fr. une livre sterling, mais qui obtient, pour chaque livre sterling, deux fois plus de marchandises qu'il n'en obtiendrait en France ]X)ur 25 francs, peut continuer à acheter en Angleteire ; récipiM^quemenl. l'Xnglais qui.

pour 25 francs, obtient deux fois moins de marchandises en France qu'il n'en recevrait en Angleterre pour une livre peut néanmoins continuer à acheter en France puisqu'on lui donne désormais 5o francs au lieu de 25 pour chaque livre sterling. Par contre, au-dessous du cours de 5o francs, l'Anglais aurait peine à acheter en France, et, au-dessus, le Français trouverait onéreux de faire ses achats en Angleterre. Aussi la « parité des pouvoirs d'achat », déterminerait le taux de change auquel les échanges internationaux restent possibles sur des bases égales pour les deux parties.

Et comme, d'autre part, M. Cassel admet que le mouvement des prix intérieurs se modèle exactement sur le volume de la circulation monétaire, il est tout naturellement conduil à préconiser une méthode de relèvement et de régularisation des changes, qui consiste, pour les pays à change trop bas, à réduire d'abord, puis à maintenir à ce chiffre réduit, leur circulation fiduciaire, afin d'augmenter le pouvoir d'achat de leur monnaie et d'améliorer ainsi leur change.

Cette théorie, aussi élégante qu'ingé-

nieuse, constituait assiiiénionl un excellent point d'appui pour la thèse officielle qui préconisait le redressement des changes par le seul effet d'une contraction de la circulation fiduciaire, et par le retour à l'équilibre budgétaire, qui en est la condition première. On doit, d'ailleurs, reconnaître qu'elle ne jure pas avec les faits : car il résulte d'analyses détaillées des rapports existants entre les courbes des prix et celles des changes qu'il y a une correspondance trop fréquente pour être pure coïncidence entre les variations respectives des prix intérieurs des pays considérés et des cours de leurs changes (i).

Mais toute la question est de savoir comment il faut interpréter cette corrc.latior, . Faut-il en conclure qu'elle confirme la thèse de M. Gassel, d'après laquelle le cours du change est déterminé par la relation existant entre les pouvoirs d'achat respectifs des deux monnaies ? Faut-il, au contraire, en déduire plus simplement que les prix intérieurs^

(j) Voir sur ce point rarticlo très instructif do M. OliviER, dans la Revue d'Economie Politique do juillet 192a ci celui do M. Keynes dans le n*^ i de la collection du Manchester Guardian : La UeconsirucHun de VEarope.

subissent V influence du change, qui, d'ailleurs, varierait sans limite ?

A vrai dire, la thèse, si séduisante au premier abord, de M. Cassel, ne paraît pas reposer sur des données tout à fait conformes h la réalité. Elle suppose implicitement que l'acquéreur d'une marchandise étrangère peut opter à son gré entre le marché étranger et le marché national, et que, dès lors, ^7 n'acceptera pas de payer la traite nécessaire au règlement à effectuer à un prix tel que la marchandise achetée au dehors lui reviendrait plus cher que sur le marché intérieur. Or, cette concepHon nous paraît doublement inexacte.

En premier lieu, il est sans doute plus sage d'admettre que l'on achète à l'étranger surfont les marchandises que l'on ne peut se procurer, ou du moins se procurer en quantité suffisante, sur place : dès lors, on ne saurait s'r ppuyer sur le prix du marché intérieur poiu' refuser do payer l'instrument de paiement lui-même à un cours qui majorerait à l'excès le prix de revient de la marchandise acquise à l'extérieur. Ainsi, lorsque notre récolte de blé est déficitaire, il nous

faut subir le prix extérieur, et le cours du change du pays où nous nous approvisionnons, sauf à faire, par là même, monter le prix du blé sur le marché frariçais : nous ne pouvons objecter que nous trouvons du blé en France à meilleur compte, puisque nous sonnnes contraints de compléter le produit de notre récolte.

D'autre part, c'est peut-être bien attribuer à l'aclieteur d'une traite sur l'étranger un pouvoir de discussion et une action sur le cours bien excessifs que de supposer qu'il pourra ainsi refuser de payer les traites sur l'étranger à un taux supérieur à la parité des pouvoirs d'achat. Bien souvent, l'importateur, ayant déjà fait ses achats, et ayant un certain délai pour payer, se couvre ensuite — en achetant les devises nécessaires — à un cours qui dépendra plus ou moins d'une relation quantitative entre l'offre et la demande plutôt que des dispositions, et surtout des « évaluations » personnelles de ceu,x I qui achètent et vendent. D'ailleurs, dans l'hypothèse, que nous croyons normale, où l'on achète à l'étranger ce que l'on ne trouve pas chez soi, il faut bien subir le cours du

cliaijge comme on subit le prix du vendeur étranger, sauf à opter, si on en a le choix, pour le marché étranger le plus favorable.

Aussi pensons-nous finalement que la théorie de M. Cassel ne saurait être admise dans sa rigueur et qu'on en peut seulement retenir ceci : les échanges, entre la France et l'Angleterre, par exemple, se développeront normalement si le cours du change correspond à la parité des pouvoirs d'achat respectifs des deux monnaies : si, au contraire, le cours est, par exemple, inférieur à cette parité (disons 60 fr. la livre au lieu de 5o), les achats français en Angleterre tendront à se restreindre, ce qui aura pour effet de faire remonter le rapport du franc à la livre ; dans le cas contraire, ce sont les achats anglais en France qui se réduiront, et, par ces variations de la balance des comptes, le change tendra, plus ou moins, à se fixer aux alentours de la parité des pouvoirs d'achat.

Encore cette interprétation, plus exacte sans doute, mais aussi plus vague que la précédente, suppose-t-elle que la parité des pouvoirs d'achat ne s est pas tout d'abord modi-

fiée en raison du change liii-iiiêine. Mais supposons la livre à 60 fr., alors que la parité du pouvoir d'achat la voudrait à 5o ; les prix intérieurs français ne A^ont-ils pas se trouver majorés du faii même du prix croissant des importatioiis ? Et, dès lors, la parité des pouvoirs d'achat, au lieu de réagir sur le change, de le rectifier en quelque sorte, ne va-t-elle pas se trouver, au contraire, modifiée par le cours du change ?

Nous arrivons ainsi à une conception diamétralement opposée à celle de M. Cassel il existe bien une corrélation entre le change , et la parité des pouvoirs d'achat : mais la parité du pouvoir d'achat. loin de déterminer U' change, s'établit d'après lui. Envisagée dans ce sens, la relation de cause à effet s'explique d'ailleurs aisément: lorsque les importateurs voient leurs prix de revient monter, par suite des prix auxquels leur reviennent les traites sur l'étranger, il en résulte une hausse des prix des produits importés, qui se répercute sur l'ensemble des prix intérieurs, — plus ou moins d'ailleurs, selon l'état de ce marché et aussi selon que ces produits entrent ou non comme matière première.

ou moyens de transfoiDiation dans la composition des autres marchandises. Mais la dépréciation du change agit, en outre, par les marchandises exportables : car les exporlateurs s'efforcent de garder, autant que possible, pour eux le profit résultant de la vente de leurs traites, et, s'ils parviennent à maintenir à peu près leurs prix en monnaie étrangère, ils bénéficieront d'une hausse des prix dans leur propre monnaie, — hausse qui s'étendra généralement à celles de leurs marchandises qu'ils écoulent à l'intérieur.

Enfin, il y a d'autres motifs d'ordre psycliologique qui, en présence d'un change déjà fortement déprécié, tendent à provoquer un mouvement de hausse des prix en relation étroite avec le mouvement du change. Ainsi, on a vu, en Allemagne, sur l'annonce d'ime chute du mark, la foule, avertie déjà, par l'expérience, d'une corrélation entre les deux phénomènes, se précipiter dans les magasins, contribuant ainsi à provoquer la cherté qu'elle redoutait. Mais i! y a plus encore : lorsque, par suite d'une dépréciation croissanie de la monnaie intérieure, personne ne sait plus ce que celle

monnaie vaudra le lendeiiain ; lorsque le commerce, obligé de baser ses opérations, non pas sur un prix de revient antérieur, mais sur un prix de remplacement futur, qu'il ignore, en arrive à formuler ses contrats en or ou en devises étrangères et à fixer ses prix cV après la cote du dollar, la corrélation entre le mouvement des prix et le change devient tout à fait étroite.

Par conséquent, si, d'une manière générale, on peut admettre entre les deux phénomènes une relation réciproque de cause à effet, qui ferait une part — probablement assez minime — à la conception de M. Cassel, il apparaît que, dans ces cas extrêmes, c'est bien manifestement le cJiange qui modifie la parité des pouvoirs d'achat, et non la parité des pouvoirs d'achat qui détermine le change.

Le cas du change allemand est très probant à cet égard ; on sait, en effet, combien, depuis le second semestre 1921, les mouvements des prix sont devenus, en Mlemagne, solidaires de ceux du change ; depuis lors, les chutes successives du mark ont entraîné des hausses correspondantes de prix ; et il

n'est pas douteux, finalement, que, dans les derniers temps, les grandes émissions de billets ont été surtout consécutives à une hausse des prix, qui exigeait impérieusement une augmentation correspondante des moyens de paiement. Sans contester que cet accroissement de la circulation ait pu consolider la hausse, nous nous bornons, ici, à retenir ce fait : il s'est produit de brusques sautes du change qui ne sauraient être aucunement attribuées à un changement dans le rapport entre les prix intérieurs et les prix extérieurs, puisque ce changement fut postérieur, et il apparaît clairement que les variations du change ne sont nullement limitées par la parité des pouvoirs d'achat, celles-ci se modifiant presque instantané! nent quand le cJiange varie pour des causes indépendantes. Ce n'est donc pas, finalement, à une méthode qui prétendrait déterminer le niveau des prix intérieurs par la circulation monétaire, et le cours du change par le rapport entre les prix intérieurs et les prix extérieurs que l'on peut demander le secret de la régularisation des changes.

Nécessité d appliquer une méthode inverse.

Ce n'est pas, cependant, que le problème soit insoluble. Il suffit, croyons-nous, pomentrevoir sa solution, d'en retourner les él»'- Mients. En effet, pour parer aux dangers d'une hausse illimitée de la monnaie intérieure — ainsi qu'aux perturbations finan cières, économiques et sociales qui en découlent — , il faut d'abord assurer à cette monnaie intérieure une base de conversion sla]>lo en monnaie extérieure.

Le procédé est connu, consacré par l'expérience, et les experts de Gênes, plus avertis, ou moips timorés, que ceux de Bruxelles, paraissent en avoir préconisé discrètement l'adoption. Il consiste à assurer la convertit>ilité de la monnaie intérieure, quelle qu'elle soit (papier ou argent, par exemple) en une autre monnaie nationale, ou en or, suivant le cas, en fournissant, à un taux fixe, au cas d'insuffisance des tirages connnerciaux et à tous ceux qui justifient de règlements à effectuer, des traites payables en cette monnaie extérieure. Le prix auquel sont délivrées ces

traites officielles détermine le cours du change. C'est ainsi que le gouvernement anglais a assuré la conversion de la roupie en livres sterling et stabilisé, pendant vingt ans, le change de l'Inde. C'est ainsi également que, par la constitution d'un bureau de change à Manille, qui fournit des traites sur New- York, et d'un bureau de change à New- York, qui fournit des traites sur Manille, un change stable est assuré entre le peso d'argent philippin et le dollar des Etats-Unis. C'est par un procédé analogue qu'ont été longtemps régularisés, avant la guerre, les changes de la République Argentine et aussi de la plupart des pays à monnaie d'argent, puis ceux de la France même pendant la guerre (i), et que sont encore réglés les changes de l'Algérie et du Maroc à l'égard de la métropole.

Lorsqu'il a pour but de stabiliser la circulation intérieure non seulement par rapport h une monnaie déterminée, mais par rapport à l'or, ce système, — que les Américains

(i) Grâce aux crédits ouverts par les trésoreries britnnnique et américaine, qui pn mettaient h l'Etal français de fournir du change à ses nationaux.

appellent alors le gold exchange standard (étalon d'or quant au change) — joae exactement comme joue, dans les pays à circulation d'or, la faculté d'exporter de Vor ; mais il n'implique pas nécessairement l'existence, dans le pays intéressé, d'une réserve d'or exportable : cette réserve peut, aussi bien, consister dans une encaisse à l'étranger ; c'est sur cette encaisse que seront tirées les traites officielles, et cela revient pratiquement au même que de fournir de Vor pour Vexportation. D'ailleurs, il n'est même pas nécessaire, finalement, pour faire honneur à ces traites, de disposer effectivement d'un stock d'or : dans un pays comine les Etats-Unis, où toute monnaie légale circule au pair de l'or, il suffit de disposer d'un crédit en dollars. Ainsi, on conçoit très bien que, grâce à un crédit ouvert en dollars, chaque nation européenne puisse stahiliser son change, même si son stock d'or est insignifiant : il suffira, pour cela, que le crédit soit assez large pour parer aux insuffisances momentanées des tirages commerciaux qui résultent des fluctuations normales de la balance des comptes, et qu'un organe officiel soit chargé

de fournir, à un taux déterminé, des traites, ou chèques, payables sur ce crédit.

Il est assez singulier qu'un système aussi simple et aussi rationnel, déjà mis en pratique avec succès depuis de longues années (i) apparaisse encore à beaucoup de bons esprits comme artificiel et médiocrement viable.

On observe que son maintien suppose une balance des comptes équilibrée, car la réserve d'or ou le crédit à l'étranger destiné à couvrir les traites, dont la vente à prix fixe assure la stabilité du change, ne tarderait pas à s'épuiser si la balance des comptes était à l'état de déficit chronique ; cette remarque est parfaitement exacte en elle-même, mais on doit la compléter par une autre : c'est que les pays à circulation d'or abondante, comme était la France de iqi4, ne parviennent pas non plus k maintenir leurs changes devant

(i) S'il a, momentanément, cessé de fonctionner dans certains pays à monnaie d'argent, cela tient à ce que la monnaie intérieure à convertir cessait d'être fiduciaire, à cause de la hausse du métal, et était exportée, portant ainsi le change à un taux supérieur à la parité légale. Voir, sur ce point, notre article sur Le problème monétaire dans rindochinc française, dans la Revue économique internationale d'avril 192U. .

une balance longtemps déficitaire ; et il est assez évident que, à disponibilité d'or égale, un système monétaire sera beaucoup plus solide, si cet or est exclusivement consacré aux besoins éventuels de ses règlements extérieurs que si on en laisse la moitié, les deux tiers ou les trois quarts se perdre dans la circulation intérieure, pour y jouer le rôle de simple monnaie divisionnaire !

D'autre part, les ouvertures de crédit accordées par un organe inlernational ne seraient pas absolument limitées à un chiffre arbitrairement fixé d'avance ; tenant compte de l'expérience et des circonstances, la direction de cet organisme pourrait éventuellement élargir les crédits originairement prévus, assurant ainsi aux opérations de change, par une manifestalion opportune de solidarité internationale, cette stabilité que le seul l'onclionnement des vieux régimes monétaires ne leur garantit pas toujours (i).

(i) Il n'y aurait, d'ailleurs, là qu'un dévoloppement plus systématique d'une pratique courante : les ^andes banqu<s et les banques d'«'miRsion ellos-niAmes, ouvrent, ou <?e font ouvrir, des crt^dits, afin de prolonger les p.. î.l^c

L'objection qui tend à représenter ce icgime monétaire comme artificiel et, — en quelque sorte, « contre nature », paraît plus profonde, et n'est cependant pas moins surprenante. On reproche à la stabilisation d'empêcher le jeu « des facteurs normaux » de la vie économique, et de créer un état de choses fragile, parce qu'arbitraire. Or, s'il est vrai que, pendant quelque temps, la dépréciation du change réfrène les achats à l'étranger, nous avons vu que la hausse des prix intérieurs tend peu à peu à neutraliser l'action de ce facteur d'équilibre, dont le libre jeu ne saurait, d'ailleurs aboutir qu'à des oscillations successives, et non à une régularisation du change. Sans relever combien il est singulier que l'on puisse considérer comme l'expression de forces économiques concrètes ces fluctuations (Âi se manifestent tous les impondérables de la spéculation, il est curieux de constater que l'on en est arrivé à considérer comme un phénomène « naturel » — au point de ne pas oser l'em-

sur lesquelles s'opère la rompensation des créance» et fies Jettes, et de les ivgjer sans trop déséquilibrer les changes.

pêcher de se iiianifester — cette instabilité du (Il ange, qni, ce|)€ndant, ne faisait nullement partie de Vordre économique normal avant la guerre ; car le taux des échanges internationaux entre les grands pays civilisés était alors généralement basé sur des variations infimes — et pratiquement nulles à Véqard des transactions commerciales — des cours respectifs des monnaies.

Or, que se passe-til exactement avec le système du gold exchange standard ? On j fournit, à un taux fixe, de l'or ou des traites payables en monnaie extérieure — généralement en or, ou monnaie circulant au pair de l'or — aux débiteurs de l'étranger qui ne trouvent pas à se couvrir par des tirages commerciaux ; le change est ainsi limité exactement de la même manière que lorsque une banque d* émission, par la convertibilité normale du billet en or, fournit de Vor à quiconque en a besoin pour ses paiements à Textérieur, et à un taux, non moins fixe, — qui résulte de la définition légale de l'unité monétaire. Tl n'y a donc là aucune innovation essentielle, sinon celle qui consiste à limiter la convertibilité du billet au cas où

elle est nécessaire et suffisante, au lieu de fournir également de l'or pour la circulation intérieure. Ce système tend simplement, par une méthode plus économique et plus logique, à assurer aux échanges internationaux cette base stable, qui était à juste titre, considérée, jusqu'ici, comme une condition de leur régularité.

Car, en dépit des fluctuations très limitées, et pratiquement insignifiantes dans la plupart des cas (i), des cours du change autour du pair, entre pays à même étalon, il n'a jamais été admis — jusqu'à cette époque troublée que nous vivons, et oii la confusion des faits paraît avoir jeté quelque trouble dans les idées — que les transactions internationales supposaient des variations constantes de la base monétaire ; — et si, d'ailleurs, une démonstration de la thèse con-

(i) Les fluctuation? de changes contenues dans les limites des gold points étaient tellement minimes qu'elles ne pouvaient influencer les échanges commerciaux, mais seulement certaines transactions financières portant sur des sommes considérables (arbitrages de valeurs mobilière? entre des places où elles sont également cotées). Voir sur ce sujet B. Nogaro. Traité élémentaire d'économie poliligue, 2® édition, p. 287 et suiv. Paris, Giard et Cie,

Iraire eut été nécessaire, les conséquence^ désastreuses du dérèglement auquel nous assistons aujourd'hui auraient montré combien il est vain de croire que le remède se trouve au sein du mal !

Il y a lieu, au contraire, de nous représenter que les diverses méthodes de conversion — depuis la convertibilité classique et intégrale du billet jusqu'aux procédés modernes de convertibilité limitée — résultent de l'infirmité d'une organisation monétaire restée au stade national, alors que les échanges s'étendent an monde entier : une notable partie de la circulation monétaire de chaque pays étant, en ioiit temps, composée de billets on de métaux d'appoint, admis seulement à l'intérieur des frontières, il faut pouvoir disposer, en vue des règlements extérieurs, d'une monnaie commune. Actuellement l'or seul remplit, en fait, cet office, non par l'effet d'une vertu magique, mais simplement parce que les unités monéfaircs de presque fouies les nations commerçantes sont (icjinies par un certain poidf^ d'nr fin, et qu'il suffit de transporter de l'or d'un pays dans un autre, et de le faire éventuellement

refrapper, pour transformer, sur une base certaine, une monnaie 'dans une autre. La stabilité des relations monétaires internationales est donc simplement liée aujourd'hui à la possibilité, dans chaque pays, de convertir la monnaie intérieure en or, en cas de besoin. Mais, quel que soit le mode de conversion adopté, le fait même d'une conversion régulière n'a rien, en lui-même, aui soit « artificiel » ; la convertibilité est seulement rendue nécessaire par cette circonstance que la circulation monétaire n'est pas internationale dans son intégralité, et jusqu'ici, on trouvait très naturel d'assurer aux échanges internationaux une base stable.

Cependant l'objection qui restera sans doute au fond de bien des esprits sera que l'état actuel des échanges internationaux ne permet guère, avec les moyens de règlement extérieurs très limités dont on dispose, de maintenir cette stabilité : mais si la production n'a pas encore retrouvé dans la plupart des pays des conditions tout à fait normales, n'est-ce pas, en grande partie, à cause des fluctuations de prix que la régularisation du change contribuera beaucoup à écarter ?

N'est-ce pas, précisément, dans la plupart des cas, l'instabilité du change qui empêche le rétablissement des échanges internationaux ? Et, à vouloir ainsi attendre le retour à des transactions normales pour stabiliser, ne risque-t-on pas de s'enfermer dans un cerch^ vicieux ? Ici encore nous croyons qu'il faut retourner le problème pour le résoudre.

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