RÉACTIONS MUTUELLES DES COULEURS COMPLÉMENTAIRES
Les couleurs complémentaires s'appellent, s’allument, s'éteignent : elles s'appellent quand elles sont éloignées; elles s’allument quand elles sont juxtaposées; elles s'éteignent quand
elles sont mélangées.
34. Démonstration de la 1" partie. — Les couleurs complémentaires s'appellent quand elles sont éloignées l’une de l'autre.
Avant de le faire voir comme une déduction rationnelle, disons-le, c’est un fait d'expérience : la présence d'une couleur appelle la présence optique de sa complémentaire, la fait surgir en auréole autour d'elle (pourvu qu'il n'y ait pas trop de lumière). Un cercle rouge apparaît entouré d'une auréole verte, sa couleur complémentaire.
“« Mettre en couleur une toile, dit M. Chevreul, ce n’est pas seulement teindre de cette couleur tout ce que touche le pinceau, c’est encore teindre de la complémentaire l’espace environnant. >» Il raconte à ce sujet l’histoire suivante :
Des marchands avaient commandé à des brodeurs l'exécution de dessins en
noir sur des tissus de couleur unie. Les dessins terminés, les marchands refusè-
rent de les recevoir, disant que les dessins n'étaient pas en noir comme ils l'avaient demandé, mais en brun-verdâtre sur l’étoffe violette, en orangé foncé sur le tissu bleu, etc.
Le cas lui fut soumis. Recouvrant le fond avec du papier blanc de manière à ne laisser voir que le dessin, celui-ci se révéla en vrai noir. S'il paraissait nuancé en l'absence du papier blanc, c'est qu'il était vu sous l’auréole de couleur complémentaire qu'appelait le fond uni du tissu.
Lorsqu'on veut qu'un dessin reste noir, gris ou blanc sur un fond coloré, il faut méler à la matière du dessin un peu de la couleur du fond, alors l'effet de la complémentaire sera neutralisé. On verra plus loin (43) la raison du procédé. Du reste quand le fond uni est d’une couleur très brillante, le reflet diffus de celle-ci éclipse facilement l'apparition de sa complémentaire.
On s’est depuis longtemps demandé la raison de cette apparition, de cet appel de toute couleur pour sa complémentaire. C’est, dit Charles Blanc, que « notre œil étant fait pour la lumière blanche, tend à la compléter quand il n’en possède qu’une partie (1) ».
La lumière blanche (qui renferme toutes les couleurs) est en effet la seule qui réponde pleinement, adéquatement aux aptitudes de notre œil. Si, en vertu d'une impression extérieure, une partie des fibres rétiniennes donne la sensation d'une couleur, les autres fibres voisines, en conséquence d’une conspiration ou corrélation naturelle, entrent plus ou moins en exercice pour compléter cette couleur et font naître l'impression de la couleur complémentaire.
On peut encore l'imaginer, comme le suggérait le P. Scherffer (2) dès 1754, la fatigue rend la rétine de moins en moins apte à percevoir les rayons de la couleur qui l'impressionne et par suite de plus en plus apte à saisir les rayons de la couleur complémentaire. Ces derniers se trouvent dans la lumière blanche ambiante
et l'imagination peut en favoriser la sensation (3).
(1) Grammaire des Arts du Dessin, p. 617.
(2) Charles Scherffer, jésuite, professeur de mathématiques supérieures à l'Université de Vienne. Mort en 1783.
(3) Les images consécutives ou simultanées (de couleur complémentaire) s’accomplissent dans l'organe même du sens (la rétine) et non dans l'organe de l'imagination (les centres cérébraux); cependant l'impression rétinienne met en activité les centres imaginaires non seulement en y provoquant une image nouvelle, mais en y réveillant de vieilles images qui ont quelque intimité de rapport avec la sensation présente. Et, par une réaction toute naturelle, l'image réveillée de cette façon s'ajoute plus ou moins à la sen-
sation et la complète sans qu'on s'en doute. Article du P.J. de Bonniot dans les Études, n° d'août 1889, p. 533.