THÉORÈME III : RÉACTIONS DES COMPLÉMENTAIRES
M. Plateau (1) interprète autrement le phénomène. D'après lui, les points de la rétine qui sont au delà de l’image géométrique qui l'impressionne, se constituent par réaction dans un état opposé ; de même que dans une plaque vibrante, les mouvements sont en sens contraire de part et d'autre d’une ligne de repos ; de là, l’origine de l'apparition de la couleur qui est en opposition avec celle qui impres-
sionne l'œil, c’est-à-dire, l'apparition de la complémentaire,
35. Corollaire 1*. — L'ombre se colore toujours légèrement de la couleur complémentaire du clair et la fait ressortir.
La partie claire et la partie ombrée sont comme deux surfaces dont l’une est colorée plus vivement que l’autre; la première devra donc appeler sa complémentaire, sur la seconde.
« Vers 1830, Eugène Delacroix ayant à peindre une draperie jaune se désespérait de ne pouvoir lui donner l'éclat qu'il aurait voulu, et il se disait : comment donc s’y prennent Rubens et Véronèse pour obtenir des jaunes si brillants ?.. Là dessus, il résolut d'aller au Louvre y voir les tableaux de ces maîtres et il envoya chercher une voiture. Il y avait alors à Paris beaucoup de cabriolets peints en jaune serin : ce fut un de ces cabriolets qu'on lui amena. Au moment d'y monter, Delacroix s'arrêta tout court, observant à sa grande surprise que le jaune de la voiture produisait du violet dans les ombres. Aussitôt il congédia le cocher, et, rentré chez lui tout ému, il appliqua sur le champ la loi qu'il venait de découvrir, à savoir : que l'ombre se colore toujours légèrement de la complémentaire du clair ;
phénomène qui devient surtout sensible quand la lumière n’est pas trop vive (2). >
36. Corollaire 2°. — Deux teintes juxtaposées ne peuvent paraître plates qu’à la condition de ne l’étre pas.
Puisque toute couleur appelle sa complémentaire, deux teintes juxtaposées changeront de nuance dans les zones voisines de la ligne de contact et s'illumineront de la complémentaire de leur voisine, tandis que les parties éloignées ne subiront pas la même modification. Donc, si un tapissier ou un peintre veut pro-
duire, présenter deux teintes plates juxtaposées, il lui faut apporter un change-
(1) Annales de Chimie et de Physique, 2% série, tome L VIII, p. 337. (2) Charles Blanc, Grammaire des Arts du Dessin, p. 564.
RÉPERT, CHROM, 5
ment à sa couleur ou à ses laines dans la zone voisine du contact, de manière à
neutraliser l'apparition de la complémentaire.
37. Corollaire 3°, — La complémentaire de la couleur des objets que nous avons fixés tend à se transporter sur les objets que nous regardons ensuite et à en modifier la coloration.
Les impressions faites sur la rétine, et surtout la fatigue correspondante, ont une certaine persistance et, lorsque nous avons détourné le regard d'une couleur que nous fixions auparavant, nous restons quelque temps sous son impression; or, pendant que nous regardions cette couleur, il y avait tendance à voir apparaître sémultanément la complémentaire (34); donc quand nous aurons détourné le regard, pendant la persistance de l'impression où de la fatigue, il y aura encore tendance à l'apparence consécutive de cette même couleur complémentaire qui modifiera plus ou moins la couleur des objets. Pour
M. Plateau le phénomène s'explique ici dans le temps comme il a expliqué dans 1 1! 1
l'espace l'apparition simultanée. Pour lui, la rétine une fois soustraite à une impression, réagirait en sens contraire et se mettrait dans un état opposé. Or, l'impression diamétralement opposée à la première est celle de la couleur complémentaire. Donc...
Le P. Scherffer, S. J., imagina une expérience fort originale pour la démonstration des couleurs consécutives ou du contraste successif, comme l'appelle M. Chevreul. Il peignit une Vierge avec les couleurs complémentaires de celles qu'on lui donne habituellement. Il fit le manteau en jaune orangé, le visage et les mains en gris verdâtre, les cheveux en vert d'eau, etc. [1 suffisait de regarder cette peinture jusqu'à fatiguer ses yeux pour apercevoir, en les reportant sur un fond blanchâtre, la Vierge avec un manteau bleu-violeté, des cheveux blonds et une vraie carnation (1).
Les applications de ce corollaire se présentent fort souvent.
Lorsqu'un acheteur à regardé longtemps une étoffe jaune et qu'on lui fait
voir ensuite une étoffe orang
ie ou écarlate, il la trouve sans feu, la juge amaranthe, lie de vin ou cramoisie, parce qu'en effet la rétine fatiguée par la
vue du jaune tend à voir le violet et en colore les étoffes qu'on lui offre.
(1) Apud Ch. E. Guignet: Fabrication des couleurs. Tome X de l'Æncyclopédie chimique.
Ca
THÉORÈME II : RÉACTIONS DES COMPLÉMENTAIRES à,
De même si l’on fait considérer longtemps à un acheteur une méme pièce rouge où l’une après l’autre plusieurs pièces rouges, il juge la pièce moins belle à la fin qu'au commencement, ou les dernières moins belles que les premières, quoiqu’elles soient identiques. C’est que ses yeux ont une tendance à voir la
couleur complémentaire du rouge, c’est-à-dire le vert. Cette tendance doit
affaiblir la dernière impression du rouge, lui enlever son éclat. Pour que le marchand ne soit pas victime de la fatigue des yeux de l'acheteur, il faut qu'après lui avoir montré des pièces rouges, il lui présente des étoffes vertes pour ramener les yeux à l’état normal (1).
Contraint, il y a quelques années, de passer chaque jour plusieurs heures
dans un réduit obscur dont l'unique ouverture était fermée d’un rideau vert assez
épais, au sortir de ce réduit je voyais tout en rouge comme si j'eusse porté des lunettes de cette couleur.
Ce fait de l'apparition de couleurs complémentaires consécutives où simultanées permet de mettre facilement en évidence la couleur complémentaire d'une teinte donnée. Il suffit de couvrir un disque mi-partie de cette couleur et mi-partie de blanc; en le faisant tourner lentement, de 60 à 120 tours par minute, on verra la partie blanche se colorer légèrement de la complémentaire de la teinte donnée. Quand la rotation est plus rapide, le blanc et la teinte donnée se marient optiquement, et la résultante, au lieu d’être la complémentaire cherchée, est un ton lavé de la teinte donnée (2).
Le même disque permettra de déterminer quelle est la nuance colorée d'un noir donné. (Les noirs ne sont jamais purs, mais souvent il n’y a que des yeux fort exercés qui soient capables de discerner leur nuance.) On couvre avec le noir en question la partie du disque occupée tout à l'heure par la couleur et, sous une rotation modérée, la partie blanche prendra la teinte complémentaire de la couleur mélangée au noir.
38. Démonstration de la 2" partie. — Les couleurs complémentaires s'allument quand elles sont juxtaposées.
Du moment que toute couleur appelle sa complémentaire (34), lorsqu'on
juxtaposera deux couleurs complémentaires, chacune appellera autour d'elle et
(1) E. Chevreul. De la loi du contraste, p. 57. (2) Apud Ch. E. Guignet. Fabrication des coulenrs,
par suite sur sa voisine, sa couleur complémentaire; or, cette voisine est précisément cette même teinte; donc chacune de ces deux couleurs renforcera la couleur réelle de la teinte voisine par une addition accidentelle de la même couleur. L'intensité chromatique s’augmentera d'autant et ainsi les deux couleurs s’exalteront, s'aviveront, s'allumeront, il en résultera un puissant contraste.
Ce résultat a été fort souvent instinctivement obtenu. On a vu des marchands d'oranges placer ces fruits sur du papier bleu d'azur; elles y paraissent en effet
beaucoup plus riches de couleur.
39. Corollaire. — L'effet de contraste entre deux couleurs juxtaposées est d'autant plus grand que ces couleurs sont plus distantes sur le cercle chromatique. En effet, c'est au maximum d'éloignement, aux extrémités d’un même diamètre (33) qu'étant complémentaires elles ont leur maximum d'intensité respective et, par suite, de coniraste; donc plus elles approchent de cette limite, plus l'effet de contraste augmentera.
Un artiste en tapisserie avait à copier un tableau de chasse dans lequel les habits rouge-vif d'un chasseur se détachaient, par un effet de perspective, sur l'eau d'un étang. Après avoir terminé le personnage, l'artiste prit de la laine vert d’eau
pour la représentation de l'étang; mais impossible d'employer cette laine ; mise
en place elle apparaissait vert prairie : c'était l'effet du contraste dû au rouge-vif.
Il fallut pour figurer l’eau recourir à de la laine blonde. (Ch. E. Guignet.)
40. Démonstration de la 3° partie. — Les couleurs complémentaires mélangées s'éteignent; et cela de deux manières : dans la lumière blanche s'il s'agit de rayons colorés, dans le noùr s'il est question de pigments ou couleurs palpables.
En effet, pour ce qui est des rayons colorés, du moment qu'ils sont complémentaires, ils doivent reconstituer la lumière blanche en se combinant (31). Or, la lumière blanche à proprement parler n’a aucune couleur, donc les rayons colorés en question s'éteignent chromatiquement quand on les réunit.
Nous ne distinguons pas ici les rayons du spectre des rayons émis par des pigments, parce qu'ils s'éteignent les uns comme les autres, dans la lumière blanche. Il y a cependant cette différence que l'extinction chromatique est beaucoup plus difficilement totale avec les rayons pigmentaires qu'avec les rayons du
spectre : ces derniers peuvent être pris monochromatiques, et alors il suffit pour