THÉORÈME IT : RÉACTIONS DES COMPLÉMENTAIRES
qu’on peut y remarquer de vives couleurs franches. Qu'est-ce que ce noir ? Est-ce du carbone qui se dépose dans les parties vertes exposées au soleil, comme Decandolle paraît le croire après Gennebier ? Non assurément. J'ai constaté depuis longtemps que le brun des corolles et des feuilles provient du mélange de cou-
leurs franches mais complémentaires. Ainsi dans la nature vég F 2
tale comme dans la peinture, la teinture et l’art de la tapisserie, le même effet naît de la même cause. Le noir ou le brun résulte de liquides de couleurs complémentaires, non mélangés en un même lieu du tissu, mais (dans tous les cas que j'ai observés)isolés dans des cellules ou vaisseaux juxtaposés ou superposés, de manière qu’en observant séparément ces cellules ou ces vaisseaux au microscope, on y aperçoit des
liquides non mélangés de couleurs parfaitement franches (1). =
43. Corollaire 2°, — Les couleurs complémentaires permettent de corriger une teinte et même de la faire disparaître.
Le noir de teinture prend souvent une teinte jaunâtre qui tend à déprécier les objets, par exemple les dentelles. Il suffit d'étaler ces dentelles sur du papier jaune pour en corriger la teinte, car le jaune fait rayonner une auréole violette sur le noir (34) et cette auréole violette neutralise le jaune de la teinture.
Si l’on fait paraître le linge plus blanc en l'azurant, c’est en conséquence du mélange optique qui résulte des particules du bleu avec les dernières traces de la couleur isabelle qu'avait plus ou moins le linge avant la lessive.
On à même réussi à faire paraître incolores des diamants jaunâtres, en les enduisant d'une très légère couche de violet aniline en solution aqueuse. Les rayons jaunes et les rayons violets se fondant optiquement donnaient la sen-
sation de la lumière incolore. M. Chevreul préfère expliquer ces effets de blan-
chiment par la production d'un gris léger dû, non à l'alliance des rayons, mais à
celui des couleurs (2).
44. Corollaire 3"°. — L'emploi des pigments complémentaires permet d’illuminer des surfaces d'ailleurs peu éclairées.
Voici un rideau jaune dans un coin obseur, je voudrais pouvoir lilluminer
alors qu'il n’est pas à même de l'être par un jour direct ; il me suffira de semer
({) Mémoires de l'Institut, tom.XXXIII, p. 824. (2) Comptes rendus hebdom. de l Académie des Sciences, Lom. X, p.124.
om
sur ce rideau de petites fleurs violettes, et à une certaine distance les rayons violets nés de ces petites fleurs se marieront optiquement avec les rayons jaunes émis par le rideau, se fondront en lumière blanche et éclaireront d'autant la teinte de ce rideau.
Un jour — raconte encore Charles Blanc — nous visitions la bibliothèque du palais du Luxembourg, nous fûmes frappés de l'effet merveilleusement riche qu'a obtenu le peintre de la coupole centrale, Eugène Delacroix. Cette coupole était dépourvue de lumière, il avait fallu que l'artiste combattit l'obscurité de la surface concave qu'il avait à peindre et qu'il y créât une lumière artificielle par le jeu des
couleurs Parmi les figures dont se compose la décoration, on distingue une figure 2 5 S
de femme assise sous les ombrages de l'Elysée, et dont les carnations conservent dans l'ombre la teinte la plus délicate et la plus transparente. Comme nous admirions la fraicheur de ce ton rose, un peintre qui avait été l'ami de Delacroix
et qui l'avait vu travailler à cette coupole, nous dit en souriant : « Vous seriez
bien surpris si vous saviez quelles sont les couleurs qui ont produit ces chairs roses dont l'effet vous ravit.. Delacroix a eu la hardiesse de sabrer les chairs de cette figure avec des hachures d'un vert décidé. » En effet, les rayons colorés venant de ce vert et de ce rose, deux couleurs complémentaires, se fondent l’un dans l’autre et donnent avec la distance une sensation de lumière blanche d’où
résulte la fraicheur lumineuse du ton des carnations (1).
45. Corollaire 4"°.— Des hrois couleurs primitives, il ne peut jamais en entrer que deux dans la composition d'une couleur franche quelconque.
Une couleur pour être franche ne doit pas être rabattue (8); or si les trois couleurs primitives entrent dans un même mélange, il y a rencontre de couleurs complémentaires, donc apparition de gris ou de noir, donc la nuance n'est plus franche.
Ce corollaire nous fournit le moyen de vérifier la pureté chromatique d'une couleur (65) et de comprendre que le mélange des couleurs connues ne peut en produire de nouvelles, mais seulement diminuer l'intensité des premières et même
les éteindre.
(1) Grammaire des Arts du Dessin, p.568.