Lettre de Dreyfus à sa femme
Chère et bonne Lucie,
Je viens de recevoir ton courrier du mois de septembre dans lequel tu me donnes de si bonnes nouvelles.
Par ma lettre du 27 octobre, je t'ai fait connaître que j'étais déjà informé que je recevrais la réponse définitive à mes demandes de revision. Je t'ai dit dès alors que j'attendais avec confiance, ne doutant pas que celte réponse ne soit enfin ma réhabilitation…
— La Chambre criminelle décide que l'instruction se fera dans les formes ordinaires et sera dirigée par son président. Elle refuse à M° Mornard l’autorisation d'assister aux actes d'instruction.
— Le député Pastre dépose un projet de loi supprimant les conseils de guerre en temps de paix et substituant au code militaire un règlement de discipline pour tout ce qui concerne le service.
— Francis de Pressensé publie le volume: Un héros: le lieutenant-colonel Picquart.
— On crie sur les boulevards un pamphlet dirigé contre Alphonse Humbert, le C’est clair, parodie de l’Eclair.
6. — Le Matin dit que les experts, parmi lesquels M. Charavay, ont constaié que le petit bleu avait été falsifié. Cette falsification porterait, non sur la teneur du document, mais sur l’adresse. L'adresse initiale aurait été grattée; on aurait effacé les mots: Monsieur le commandant Esterhazy, pour les récrire ensuite (dans l'intention de faire croire que le petit bleu portait un autre nom, qui aurait été remplacé par celui d'Esterhazy),
Le Matin ajoute qu’à la suite de la découverte de cette supercherie le bruit s'était répandu d’une ordonnance de non-lieu et de la mise en liberté du colonel Picquart.
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— 291 — Novembre 1898.
— Article du Gaulois sur l'incident Bro-Esterhazy et sur les aveux reçus par Lebrun-Renault.
Dans la première partie de cet article, intitulé le capitaine Brau et M. Frembach, le capitaine Bro, dont il a été question au procès Esterhazy, est confondu avec le capitaine Brault, entendu comme témoin au procès Dreyfus. (Cf. /e Gaulois du 8 novembre, et une lettre publiée par le Temps daté du 8.) (Voir au 29 octobre 1897 et au mois de février 1893.)
7. — M. Schmidt, agent d’affaires à Paris, remet au juge Louiche, subdélégué par le conseiller Laurent-Atthalin, une lettre d’Esterhazy, écrite sur papier pelure quadrillé, et datée du 17 avril 1892. (Voir à cette date.) (Cass.: 1, 671-677.)
— Le député Vaillant dépose un projet de loi supprimant les conseils de guerre etle Code de justice militaire.
—- Dans un article publié par le Siècle, « Henry et Esterhazy », Joseph Reinach émet l'hypothèse de la complicité de Henry avec Esterhazy : « Henry, espion et traître, complice d'Esterhazy. »
— L'Éclair ne conteste pas que le grattage du petit bleu puisse être postérieur aux premières photographies de cette pièce.
— Le Cri de Paris assure que M"° Lebaudy aurait fourni l’argent nécessaire à l'affichage en masse dans toutes les villes et chef-lieux de canton, des portraits et des déclarations des cinq ministres de la Guerre sur la culpabilité de Dreyfus.
— L'Intransigeant prétend que M° Elisa de Munster, fille de l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, aurait écrit des lettres accablantes pour Dreyfus, dont il existerait des photographies.
L'Agence Havas publie le démenti suivant :
L'ambassade d'Allemagne nous prie de démentir l'information d’un journal du matin, concernant les lettres de M! de Munster.
L'Eclair du lendemain dira de ces lettres:
Elles seraient absolument étrangères à l'affaire Dreyfus, d'ordre privé, tout intime,
parfaitement insignifiantes ; elles n'auraient d'intérêt que parce que leurs débris, associés à ceux de certaines autres pièces, authentiquaient la provenance de ces pièces.
8. — La Chambre criminelle, réunie en commission d'instruction, entend les premiers témoins de son enquête: le général Mercier et le général Billot. (Cass.: I, 3-13.)
Interrogé sur la communication d’un dossier secret au Conseil de guerre de 1894, le général Mercier se refuse à répondre:
Je ne crois pas avoir à m'expliquer sur ce point ; la demande de revision est limitée aux moyens du faux commis par Henry et de la contradiction des expertises, et c'est sciemment que M. le garde des Sceaux n’a point relevé la communication qui aurait été faite de pièces secrètes, malgré la demande qui lui en avait été adressée par Mn: Dreyfus.
Le président insiste. Le général maintient son refus :
Je persiste dans ma déclaration : je ne crois pas que la Cour de cassation ait à s'occuper de cette question.
— Le Conseil de l'Ordre des avocats rejette la plainte formée par Judet contre M: Labori.
— L'Intransigeant dit qu’il existe au dossier diplomatique une dépêche chiffrée du colonel Panizzardi à son gouvernement, envoyée au moment de l'arrestation de Dreyfus et se terminant par ces mots: « Fort heureusement nous avions pris nos précautions. »
— Le Gaulois dément le bruit de la mise en liberté de Picquart qu'il accuse d’avoir employé, pour innocenter Dreyfus, les moyens les plus frauduleux :
.… En quittant la France, Dreyfus y laissait un ami sûr, M. Picquart : M. Picquart,
— 999 — Novembre 1898.
qui avait été son professeur à l’École de Guerre, M. Picquart, avec lequel, après sa sortie de l'Ecole, 1l avait continué à avoir des relations suivies.
« Dans trois ans, mon innocence sera reconnue ! » C'était le testament, M. Picquart devait être l’exécuteur testamentaire.
La famille du colonel Picquart déclara qu’il n'avait, après l’École de guerre, conservé aucune relation avec Dreyfus.
— Duel à Saint-Cloud entre Le Pic (Léon Picard), rédacteur aux Droits de l'Homme, et le baron Lepic, qui est blessé à l’aisselle droite.
9. — La Chambre criminelle reçoit la déposition de Cavaignac (continuée le lendemain). {Cass : 1, 44-40.)
— André Vervoort poursuit l’Aurore et le Sifilet devant la 9° Chambre correctionnelle. Dubois, de l’Aurore, est eondamné à 300 francs d'amende; Ibels, dessinateur du Sifflet, est acquitté.
— Au banquet du lord-maire, à Londres, le solicitor général fait l’éloge de M° Labori.
40. — Sur la demande du ministre de la Guerre, des poursuites sont exercées contre Urbain Gohier à raison de certains passages de son livre : l’Armée contre la Nation.
— Les journaux nationalistes répétant que M. Læw est juif et frère d’un fonctionnaire prussien, M. Paul Læw, fils du président de la Chambre criminelle, écrit au Matin que son père n’est ni israëlite ni issu d’israëlites, et que son oncle est notaire en Alsace-Lorraine.
— Jules Guérin, poursuivi pour coups et blessures envers le commissaire de police Leproust, est acquitté par la 8° Chambre correctionnelle, présidée par M. Bernard. À l'audience, on arrête un antisémite qui proférait des menaces contre les témoins à charge. Drumont déclare à la barre que Jules Guérin (condamné trois fois pour coups et blessures) « est un bon géant incapable d’abuser et même d’user de sa force ».
11. — Delcassé, ministre des Affaires étrangères, exprime au comte de Munster, ambassadeur d'Allemagne, les regrets du gouvernement français au sujet des insinuations que /a Patrie, l’Intransigeant, la Presse et le Jour ont publiées contre M'° de Munster.
— Le gouvernement refuse à M"° Alfred Dreyfus l’autorisation d'envoyer un télégramme à son mari.
— Le juge Bertulus est chargé d’instruire la plainte en escroquerie de Christian Esterhazy contre son cousin.
— L'Italie, journal officieux de Rome, donne un démenti à /’Intransigean. (Voir au 8 novembre.)
— M° Paul Morel, avocat de Ph. Dubois contre Vervoort, se bat en duel avec Ad. Possien, qui s’est fait le défenseur de Vervoort. L'avocat est blessé.
42. — Le député Massabuau dépose une proposition de loi tendant à dessaisir la Chanbre criminelle de la Cour de cassation.
— Réunion publique, à Paris, salle du Pré-aux-Clercs, pour protester contre la détention du colonel Picquart.
— Manifestations violentes à Tunis, à la représentation de l’Assommoir, drame tiré du roman de Zola.
— Vervoort insulte, dans le Jour, M° Paul Morel, blessé en duel, la veille, par Possien. Son exclusion de l'Association professionnelle des journalistes républicains est demandée le jour même,
99 — Novembre 1898.
13. — L'Agence Havas reçoit de Colmar une dépêche annonçant la mort de Dreyfus.
— Rapport du brigadier Depert. (Cass. : 11, 441.) (Noir au 5 janvier 1895.) — M° Labori est reçu par le ministre de la Guerre.
— Le président Low, prononçant l’allocution d’usage au sujet de la mort du conseiller de Larouverade, dit :
J'ai appris tard hier soir sa mort, survenue pendant que nous-mêmes nous étions sous l’étreinte de la plus douloureuse affaire, et j'ai presque envié le sort qui le soustrayait à nos angoisses.
— Lucien Victor-Meunier propose d'ouvrir une souscription publique pour offrir une épée d'honneur au colonel Picquart.
— La Ligue des Droits de l'Homme fait sienne cette idée, qui sera abandonnée sur la demande du colonel Picquart.
14. — La Chambre criminelle entend les dépositions des généraux Zurlinden et Chanoine.
La Chambre décide :
Que M. le ministre des Colonies sera prié de faire connaître, par voie rapide, au condamné Dreyfus, détenu à l'Ile du Diable, l'arrêt du 29 octobre dernier, qui a déclaré
la demande en revision recevable, et de l’inviter à produire, d'urgence et directement à la Cour ses moyens et observations. ;
Dit en outre qu’une expédition de la requête en revision et de l’arrêt qui la déclare recevable lui sera transmise.
(Casse 7,52)
— La Chambre décide d’autre part de faire demander au ministre de la Guerre communication des pièces secrètes relatives à l'affaire Dreyfus, de la lettre du colonel Risbourg au capitaine Lebrun-Renault, de la déclaration du capitaine Lebrun-Renault du 20 octobre 1897 et de la feuille, détachée par lui, de son calepin. (Cass. : Z, 52.)
— Rapport du colonel Quincy, commandant la garde républicaine, sur les dé-
clarations faites par le brigadier Depert au sujet des aveux de Dreyfus. (Cass. : II, 143.)
15. — Le ministre des Colonies adresse au gouverneur de la Guyane le cablogramtmne suivant :
Chambre criminelle Cour de cassation a déclaré recevable, en la forme, demande en revision du jugement Dreyfus; elle a décidé ultérieurement que Dreyfus serait informé de cet arrêt et invité à produire à la Cour ses moyens de défense ; documents fournis par la Cour vont être transmis au déporté par voie ordinaire. Veuillez informer immédiatement Dreyfus de ces décisions.
(Cass. : 1, 810.)
— Le ministre de l'Intérieur fait connaître au ministre de la Guerre les résultats de l'enquête faite par le directeur de la Sûreté générale sur les faits allégués dans le rapport du brigadier Depert. (Cass. : II, 146.)
— La Chambre déclare l'urgence sur la proposition d’Antide Boyer, tendant à
rendre applicable aux tribunaux militaires la loi de décembre 1897 sur l’instruction secrète.
Le Sénat déclare également l'urgence sur un projet analogue de Constans.
— Francis de Pressensé reçoit notification du décret qui le raie des cadres de la Légion d'honneur.
— Les magistrats de la Cour de cassation reçoivent des lettres de menaces anonymes.
16. — Clôture de l'instruction poursuivie depuis cinquante jours contre Picquart par le capitaine Tavernier.
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— DO Novembre 1898,
— Dans une lettre au colonel Monteil, Édouard Monod rappelle un propos du capitaine Lebrun-Renault tenu devant témoins; lofficier affirmait alors n'avoir reçu aucun aveu du capitaine Dreyfus le jour de la dégradation.
— La Cloche et le Voltaire insistent sur les relations d'argent qui ont existé entre Esterhazy et Henry.
— Le Siècle consacre un supplément illustré aux caricatures publiées à l’étranger sur l’affaire Dreyfus.
17. — La Chambre criminelle refuse, en l’état, à M° Mornard, la communication de l'instruction faite par elle. (Cass. : 7, 53.)
— Un rédacteur du Daily News tient de Henri Casella que le colonel Panizzardi lui aurait affirmé l’authenticité du petit bleu.
48. — La Chambre renvoie à un mois une interpellation de Lasies sur « les mesures que le gouvernement compte prendre pour empêcher la divulgation des pièces intéressant la défense nationale ».
— Le ministre des Colonies reçoit un cablogramme l’avisant que Dreyfus est informé de la revision de son procès.
— Le Soir publie une lettre d'une cuisinière congédiée par M° Labori.
19. — Me Labori communique pour la première fois avec Picquart, au Cherche- Midi.
— Publication de la première livraison des Mémoires d’Esterhazy : les Dessous de l'affaire Dreyfus.
— L'Intransigeant (daté du 20) publie, sous la signature de Charles Roger, un article intitulé Témoignages :
.… Si le président Lœw entend, par un reste de pudeur, sauvegarder les apparences, il faudra bien qu’il pose à l’ancien chef du bureau des renseignements quelques questions sur les télégrammes chiffrés envoyés par l’attaché militaire étranger que l’on sait à Son gouvernement et traduits par un secrétaire d’ambassade dont M. Hanotaux connait admirablement le nom et l'adresse.
Car si Picquart peut ignorer — n'étant pas encore chef du bureau des renseignements — le contenu du premier télégramme chiffré envoyé au moment de l’arrestation de Dreyfus et même avant que cette arrestation fût connue du public, il ne saurait ignorer que des télégrammes subséquents furent expédiés et également traduits par le même fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères.
Le traducteur des dépèches chiffrées adressées par un attaché militaire étranger — qui n’est pas allemand — à son gouvernement est connu. Il est secrétaire d’ambassade dans une capitale de la Triplice. Il dira comment il a été mis en présence de la première dépêche et comment, ayant découvert la clef du chiffre, il la traduisit et traduisit ensuite couramment les autres.
20. —- Dreyfus est autorisé à se promener dans la partie non boisée de l’île du Diable.
— Lettre du général Billot au président de la Chambre criminelle. Il y déclare n'avoir Jamais vu Esterhazy et ne lui avoir jamais remis ou fait remettre de l'argent. (Cass. : 1, 554.)
— Le Gaulois annonce que le colonel Picquart comparaîtra le 12 décembre devant le 2° Conseil de guerre, sous l’inculpation de faux, usage de faux, communication de pièces intéressant la sûreté de l'Etat.
— La Ligue française du Droit des Femmes félicite Me Lucie Dreyfus de sa vaillance et de sa persévérance.
— À l’ouverture du cours de Ferdinand Buisson, une ovation lui est faite par les étudiants.
— Le Comité lyonnais de la Ligue des Droits de l'Homme envoie à Brisson une adresse de félicitations.
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— 9295 — Novembre 1898.