Lettre de Dreyfus à sa femme
Ma chère Lucie,
Dans le milieu du mois, j'ai été informé que la demande de revision de mon jugement avait été déclarée recevable par la Cour de cassation, et invité à produire mes moyens de défense. J’ai pris immédiatement les mesures nécessaires, mes demandes ont été aussitôt transmises à Paris, et, depuis quelques jours déjà, tu dois en être informée. Les événements doivent donc se précipiter actuellement.
… D'après les renseignements que je t'ai déjà communiqués par le précédent courrier, tout sera terminé dans le courant de décembre. Quand, donc, ces quelques lignes te parviendront, je serai bien près de m'embarquer pour la France.
— Chambre criminelle. Suite de la déposition de Picquart.
— Les présidents des groupes républicains du Sénat vont demander au présinent du Conseil et aux ministres de la Guerre et de la Justice de faire surseoir au jugement du colonel Picquart. MM. Volland et Monis, sénateurs, déposent des interpellations, avec l’approbation des bureaux des groupes. Dupuy demande un délai pour répondre.
Le renvoi de Picquart devant un Conseil de guerre provoque également une vive agitation à la Chambre des députés. Sur la proposition d’Isambert, les présidents des groupes républicains décident de rédiger un projet de loi aux termes duquel les ordres de mise en jugement et les arrêts des Conseils de guerre seront désormais susceptibles de pourvoi devant la Cour de cassation.
— Adolphe Carnot signe la protestation en faveur du colonel Picquart.
26. — Rapport de MM. Putois, Choquet et Marion, experts désignés, le 16 novembre 1898, par le conseiller Laurent-Atthalin, pour procéder à l'examen technique du papier pelure quadrillé sur lequel sont écrites les deux lettres, signées Esterhazy, du 17 avril 1892 et du 17 août 189%, et comparer ce papier avec celui du bordereau.
Voici les conclusions de ce rapport :
4° Les mesures extérieures des trois documents examinés sont les mêmes, représentant la feuille pliée in-octavo coquille du format français façonné ;
20 Les mesures du quadrillage sont les mêmes et dites de # millimètres, mesures usuelles en France, faites au canevas;
3° La nuance du papier du bordereau et celle de la lettre de Rouen du 17 août 1894 sont identiques ;
4 La nuance du papier de la lettre de Courbevoie du 17 avril 1892 est d’une nuance légèrement plus blanche ;
5° Au toucher, nous n’avons pas trouvé de différence appréciable ;
6° Ces papiers ont la même transparence ;
T° L’épaisseur ne varie sur chaque échantillon que de deux centièmes à deux centièmes un quart de millimètre et est la même pour les trois;
AO Novembre 1898.
8° Le poids peut être considéré comme identique ;
9° Le collage est le même;
10° Les matières premières employées à la fabrication sont composées, dans les trois pièces, de cellulose de bois chimique avec un très faible mélange de chiffon ;
11° Quant à la provenance, il ne nous est pas possible de la préciser exactement ; toutefois, nous la supposons française.
En résumé, la pièce dite du « bordereau », la lettre du 17 août 1894 et la lettre du 17 avril 1892 nous présentent les caractères de la plus grande similitude.
(Cass. : 7, 679-690. Cf. Dép. Esterhazy, 1, 597.)
— Les listes de protestation en faveur du colonel Picquart recueillent des milliers de signatures. Le Siècle publie des suppléments pour les enregistrer.
— Le Soir raconte que le duc de Vendôme, chassant dans la Sarthe, aurait dit que c'était le tsar Alexandre IT qui avait fait avertir le général de Boisdeftre de la trahison de Dreyfus, dont certains ofliciers de l’Etat-Major allemand avaient fait confidence à des amis de Saint-Pétersbourg.
L'Agence Havas démentit ce récit dans les termes suivants :
Un journal du soir, dans un article intitulé : Qui a dénoncé le traître? à attribué à M. le duc de Vendôme une conversation inventée de toutes pièces. Le prince, à l’époque de l'ouverture de la chasse, était en Suisse, en grand deuil de sa tante l’impératrice d'Autriche. On peut ajouter même que le duc de Vendôme n'est jamais allé dans la Sarthe, où il ne connait aucun propriétaire de chasse.
— L'Ofjiciel mentionne la pension de 1.667 francs accordée à la veuve du colonel Henry : « Le mari lieutenant-colonel, décédé en possession de droits à
une pension. »
27. — M" Lucie Dreyfus reçoit un télégramme de son mari: « Je me réjouis avec vous tous. Santé bonne au moral et au physique. »
— Plusieurs journaux ayant dit que Zurlinden s'était flatté d’être couvert et approuvé par le président de la République, l'Agence Havas publie un démenti de Zurlinden : il n’obéit qu'aux indications de sa conscience.
— Loubet, président du Sénat, refuse de convoquer le Sénat pour le 28, ainsi que l'avaient demandé les présidents des groupes républicains.
— Duel au pistolet, sans résultat, entre Le Pic (Léon Picard) et Maxime Dreyfus, à propos de la publication du Transigeant.
28. — Chambre criminelle. Suite de la déposition de Picquart.
— À la Chambre des députés :
Interpellations de Charles Bos « sur le renvoi du colonel Picquart devant un Conseil de guerre avant la décision de la Cour de cassation sur laffaire de revision », et de Massabuau, « sur la nécessité d'assurer l'indépendance absolue du Conseil de guerre et sa pleine liberté pour juger le colonel Picquart ». Intervention de Millerand, Paul de Cassagnac, Poincaré. Ce dernier déclare :
Je dis, et je ne serai démenti par aucun de mes anciens collègues du ministère de 1894, que nous n'avons jamais entendu parler d'aucune autre charge précise contre le capitaine Dreyfus que du bordereau qui lui était attribué. Je dis que jamais, en 1894, nous n'avons eu connaissance d'aucun dossier diplomatique ou secret; je dis qu’en 1894, aucun de nous, ni M. le président du Conseil, ni aucun de ses collègues, n’a entendu parler d’aveux faits par le condamné au capitaine Lebrun-Renault.
Barthou s'associe à ces déclarations.
Cavaignac affirme que le général Mercier a connu les aveux de Dreyfus et w’ils ont été enregistrés ultérieurement.
(Cf. La lettre de Poincaré, du 1° décembre, publiée dans le Temps daté du 4 décembre.) Freycinet, ministre de la Guerre, et Dupuy, président du Conseil, répondent que le gouvernement ne veut point user du droit — qu'il se reconnait — d’arracher le colonel Picquart au Conseil de guerre. Freycinet déclare à la Chambre
— 998 — Novembre 1898.
que le Conseil de guerre ne siégera pas à huis clos, mais cette phrase ne sera pas reproduite à l'Oficiel.
La priorité sur un ordre du jour de Millerand, « invitant le ministre de la Guerre à donner l’ordre de surseoir à la réunion du Conseil de guerre », est repoussée par 411 voix contre 87.
Un ordre du jour de confiance est voté par 437 voix contre 73.
— Réunion publique, salle du Pré-aux-Clercs, rue du Bac, sous la présidence de Duclaux, membre de l’Institut.
— Sully-Prudhomme déclare que la Cour de cassation est souveraine.
29. — Chambre criminelle. Suite de la déposition de Picquart.
— Au Sénat :
Monis, sénateur de la Gironde, adresse une question au président du Conseil sur la portée des déclarations faites par lui à la Chambre.
Ch. Dupuy répond qu’il faut laisser toute latitude à la Cour de cassation investie d’un pouvoir discrétionnaire.
(Le mot discrétionnaire n’est pas reproduit à l’Officiel.)
A une séance du groupe des républicains progressistes, le président Barthou déclare qu’il n’a parlé qu'en son nom personnel à la séance de la veille. Il se réserve le droit d'intervenir de nouveau dans la discussion de l'affaire Dreyfus, mais sans engager l’opinion du groupe. Néanmoins, il est prêt à se retirer si des divergences sur une question particulière altéraient la communauté des idées politiques. Sur la proposition de du Périer, le groupe renouvelle l’expression de sa confiance à Barthou.
La commission sénatoriale repousse un amendement de M. de Marcère, demandant le maintien de la procédure secrète, dans les instructions militaires, pour les affaires concernant la défense du territoire et la sûreté extérieure de l’État.
— Démenti de M° Demange au député antisémite Massabuau : Dreyfus n’a jamais su et ne lui a jamais écrit qu'il avait été condamné sur la communication de pièces secrètes.
— À un punch d’adieux offert au Mans au général Mercier, à l’occasion de son passage dans le cadre de réserve, l’ancien ministre de la Guerre accuse « les soi-disant intellectuels » de discuter « des arguties », quand les « Turcs sont à la porte ».
30. — Le Siècle fait afficher la déclaration de Poincaré à la séance de la Chambre de l’avant-veille. La Ligue des Droits de l’homme fait afficher le discours in exlenso.
Poincaré écrit au Petit Journal une lettre, que celui-ci ne publie point, pour confirmer les déclarations faites à la Chambre.
— L'Agence Havas dément une fois de plus toute intervention du baron Fredericks dans l'affaire Dreyfus.
— Les journaux antirevisionnistes ayant parlé d’une lettre du colonel autrichien Schneider qui se trouverait au dossier secret et serait accablante pour Dreyfus, la Nouvelle Presse libre de Vienne déclare officieusement que le colonel Schneider n’a jamais écrit la lettre qui lui est attribuée, ni aucune lettre analogue.
— Hervé de Kérohant, rédacteur en chef du Soleil, signe les listes de protestation en faveur du colonel Picquart.