Lettre de Dreyfus à sa femme
Chère et bonne Lucie,
J'étais sans lettres de toi depuis deux mois, sauf ton cablogramme du 23 novembre, auquel j'ai aussitôt répondu. J'ai reçu, il y a quelques jours, ta lettre du 22 novembre. Si J'ai momentanément clos ma correspondance, c’est que j'attendais la réponse à mes demandes de revision et que je ne pouvais plus que me répéter ; depuis, tu as dû recevoir des lettres de moi.
Si ma voix eût cessé de se faire entendre, c'est qu’elle eûùt été éteinte à tout jamais. Car si j'ai vécu, c’est pour vouloir mon honneur, mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, pour faire mon devoir comme je l'ai fait partout et toujours, et comme il faut toujours le faire, quand on a pour soi le bon droit et la justice, sans jamais craindre rien ni personne. Quand on a derrière soi tout un passé de devoir, une vie toute d'honneur, quand on n’a jamais connu qu’un seul langage, celui de la vérité, on est fort, je te l’assure, et, si atroce qu'ait été le destin, il faut avoir l'âme assez haute pour le dominer jusqu’à ce qu’il s'incline devant soi.
Attendons donc avec confiance la décision de la cour suprême comme nous attendons avec confiance le verdict des nouveaux juges devant lesquels cette décision me renverra.
DIS UEE Décembre 1898.
En méme temps que ta lettre, j'ai reçu une expédition de la requête en revision et de l'arrêt de la Cour de cassation qui la déclare recevable, Jy ai lu avec une singulière émotion les termes de ta demande, dans laquelle tu exprimais admirablement, comme je les avais déjà exprimés, dans mes demandes de revision, les sentiments qui m'animent, en demandant qu'on mit fin au supplice d’un innocent, j’ajouterai au supplice d’une noble femme, de ses enfants, de deux familles d’un innocent qui a toujours été un soldat loyal, qui n’a pas cessé, même au milieu des plus horribles souffrances d’un châtiment immérité, de protester de son amour pour la patrie. J'ajouterai ici encore de son amour ardent pour la patrie, pour sa grandeur dans tous les domaines, patrie à laquelle il à tout donné, tout sacrifié, à laquelle, après comme avant ce lugubre drame, il sera prêt à donner sa vie, et de sa foi dans la justice définitive.
-- Chambre criminelle. Le président Lœw reçoit la déposition de Charles Dupuy.
Le témoin déclare n’avoir entendu parler que « d’une manière indirecte », et non par le général Mercier, du dossier secret communiqué au Conseil de guerre.
Il reconnait avoir dit, dans les couloirs de la Chambre, à Poincaré et Lanessan : « Je me demande si nous n'avons pas été victimes, en 1894, d'une mystification. »
Le président lui ayant demandé s'il a eu connaissance, dans les dernières années, d’un incident quelconque concernant l'affaire Dreyfus, qu'il serait utile de porter à la connaissance de la Cour, le témoin répond : « Non ». (Cass. 1, 659.)
— Duel à l'épée entre Le Pic (Léon Picard), rédacteur aux Droits de l'Homme, et Max Régis, maire d'Alger. Les épées s'étant faussées, la rencontre est remise au lendemain. Les deux adversaires seront légèrement blessés.
— Le Times publie un long article sur le départ de France de Zola, après le procès de Versailles. Le 31 décembre, le Daily News publiera un article sur le même sujet.
— Jaurès dit, dans la Petite République, qu'Esterhazy contraignit au silence Schwartzkoppen, en le menaçant de compromettre une femme,
27. — Chambre criminelle. Dépositions Wunenberger et Cordier.
— Après de nombreux pourparlers, le dossier secret est officiellement communiqué à la Chambre criminelle par le ministre de la Guerre.
— Meeting public et contradictoire rue du Bac, sous la présidence d’'Ernest Vaughan.
— La section lyonnaise de la Ligue des Droits de l Homme demande à Freycmet de rendre la liberté à Picquart.
— Réunion publique à Grenelle sous la présidence de Psichari.
28. — Chambre criminelle. Déposition Casimir-Perier. Au sujet des pièces secrètes communiquées au Conseil de guerre, le témoin déclare : -
Je n’ai entendu parler que d’une seule pièce, celle souvent citée : « Ce canaille de D... devient réellement trop exigeant. » Je n'ai pas eu connaissance d’autres pièces secrètes. Le général Mercier m'a dit que cette pièce avait été mise sous les yeux du Conseil de guerre.
(Cass. : I, 330.)
Le témoin déclare, d’autre part, n'avoir « jamais eu connaissance d’une lettre émanant de Fempereur d'Allemagne » :
… Ce n’est qu’au cours de l’interpellation de M. Paschal Grousset, des lettres de lui ou des articles qui ont parlé de lui, que j’ai entendu parler de cette lettre.
(CAsS.: 1, 532.)
Déposition Develle. Au sujet du bureau des renseignements, le témoin déclare:
—HI00E— Décembre 1898.
Je puis exprimer l'opinion qui est celle de tous les ministres des Affaires étrangères et de l'Intérieur et de tous les préfets de police, qui sont unanimes à dire que le service des renseignements du ministère de la Guerre est l’un des plus mal organisés de l'administration française. J'en ai eu plusieurs exemples. L'absence de contrôle a conduit fréquemment les agents de ce service à des imprudences qui pouvaient gravement compromettre le pays. Les correspondances recueillies ou envoyées par eux sont souvent insignifiantes et ne paraissent pas toujours sincères.
(Cass. : 1, 354.)
Déposition Barthou. Le témoin entretient la Cour d'un dossier de la Préfecture de police relatif à du Paty de Clam. Il ajoute :
J'ai aussi le souvenir précis d’avoir entendu le général Billot, au moment du procès Lola, dire qu'il avait eu, pendant plusieurs jours, des doutes sur la culpabilité de Dreyfus, et qu’il n’en avait pas dormi pendant plusieurs nuits.
… j'ai aujourd’hui l'impression que les doutes du général Billot ont dù se produire au moment de l’enquête Picquart, comme J'ai l'impression aussi que le faux Henry a été fabriqué pour dissiper ces doutes. J’ajoute d’ailleurs que je crois à l’absolue bonne foi et à la loyauté de M. le général Billot.
A une question du président relative aux préoccupations que laffaire Dreyfus avait laissées aux ministres de 1894, le témoin répond :
Il est vrai que j’ai très souvent causé de cette affaire avec plusieurs de mes anciens collègues du Cabinet de 1894 et que nous avons échangé nos préoccupations, plus particulièrement avec M. Poincaré,
(Cass. : 1, 333-337.)
29. — La Chambre criminelle commence l’examen du dossier secret qui lui est apporté par le capitaine Cuignet.
— Duel entre M. Henry Dupont et M. Masson, publiciste antisémite. M. Dupont est grièvement blessé,
30. — Chambre criminelle, Déposition du capitaine Cuignet. Réception du conseiller Le Grix.
-— Le président de cette Chambre délivre commission rogatoire au premier président de la Cour de la Guyane pour interroger Dreyfus au sujet des déclarations qu’il aurait faites, le à janvier 1895, à Lebrun-Renault et au directeur du Dépôt. La transmission télégraphique de cette commission sera demandée le lendemain. (Cass. : 1, S40.)
— L'Agence Havas dément la nouvelle, donnée par le New-York Herald, de l’embarquement de Dreyfus à bord d’un navire de l'Etat.
— La Saint-James Gazette publie un récit de la fuite d’'Esterhazy.
34. — Chambre criminelle. Dépositions Straus (Emile), Bayol, de Valles, de Vaux, Merzbach, Druet, Griset et Hepp.
— Le général Chamoin est désigné pour représenter, à l’enquête, le ministère de la Guerre.
— Marguerite Pays écrit au conseiller Dumas, qui avait reçu l’avant-veille sa déposition, une lettre dont elle demande la jonction au dossier. Elle proteste contre le récit que /a Volonté a fait de ses déclarations. En terminant, elle déclare :
Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai déjà dit, sur votre demande, que je n'ai jamais eu de rendez-vous ni d'entrevues avec MM. de Pellieux, Mercier et de Boisdeffre, que j'ignore par qui les télégrammes « Blanche » et « Speranza » ont été écrits, et que jamais je n’ai avoué à personne en être l’auteur.
(Cass. : I, 803.)
— Le Soleil annonce la fondation de la Ligue de la Patrie Française.
Le Temps publie l'appel suivant :
; Les soussignés,
Émus de voir se prolonger et s’aggraver la plus funeste des agitations ; persuadés
20) 11 Fee Décembre 1898.
qu'elle ne saurait durer davantage sans compromettre mortellement les intérèts vitaux de la Patrie française, et notamment ceux dont le glorieux dépôt est aux mains de l'Armée nationale ;
Persuadés aussi qu’en le disant ils expriment l’opinion de la France,
Ont résolu :
De travailler, dans les limites de leur devoir professionnel, à maintenir, en les conciliant avec le progrès des idées et des mœurs, les traditions de la Patrie française ;
De s'unir et de se grouper, en dehors de tout esprit de secte, pour agir utilement dans ce sens par la parole, par les écrits et par l’exemple ;
Et de fortifier l'esprit de solidarité qui doit relier entre elles à travers le temps toutes les générations d'un grand peuple.
MM. Gaston Boissier, H. de Bornier, duc de Broglie, Ferdinand Brunetière, François Coppée, de Costa de Beauregard, d'Haussonville, M.-F. de Herédia, Henry Houssaye, Henri Lavedan, Ernest Legouvé, Jules Lemaitre, A. Mézières, A. de Mun, Albert Sorel, professeur à l’École des sciences politiques; A. Theuriet, Thureau-Dangin, Albert Vandal, E.-M. de Vogüé, Rousse, d’Audiffret-Pasquier, Cherbuliez, Bourget, membres de l’Académie française ;
MM. Emile Gebhart, G. Larroumet, de Lasteyrie, membres de l’Institut; Crouslé, Marcel Dubois, Emile Faguet, Petit de Julleville, Puech, professeurs à la Sorbonne ; Ruinaud, professeur à l'Université de Rennes ; Frédéric Plessis, maître de conférences à l'Ecole normale supérieure ; Maurice Barrès ; Ch. Champignolle ; Jules Domergue, directeur de la Réforme économique ; Grosclaude, explorateur; baron Hulot, secrétaire général de la Societé de géographie; Félix Jeantet, directeur de la Revue hebdomadaire ; M. Pujo, Terrier, secrétaire du comité de l'Afrique française :
MM. Chambry, Dausset, Henri Durand, Froidevaux, Lecomte, Lehugeur, S. Rocheblave, E. Salone, Strowski, Syveton, Vaugeois, professeurs de l’Université de Paris.
— 2400 Janvier 1899.
4. — Un comité d'étudiants républicains invite les étudiants à défendre la République et l'esprit de la Révolution contre les nationalistes et les antisémites.
2. — Un groupe d’Alsaciens-Lorrains habilant Paris envoie à « leur vaillant compatriote Picquart » une adresse d’admiration et d'encouragement.
— Le Soir (daté du 2-3 janvier) publie un récit romanesque du commandant Myszkowski sur l’origine de l'affaire Dreyfus (lincendie à l'ambassade d’Allemagne et le prétendu décaique du bordereau par Esterhazy). — Voir au 22 octobre 1897.
3. — Enquête du premier président Mazeau sur les dénoncialions de Quesnay de Beaurepaire. Déclaration du conseiller Bard.
— Le député Breton annonce au président du Conseil son intention de l’interpeller « sur le dossier ultra-secret ou diplomatique de l'affaire Dreyfus ». (Voir au 20 janvier.)
— Le comité d'initiative de la Ligue de la Patrie française, saisi d’une offre d'adhésion de Hervé de Kérohant, déclare que la Ligue n’acceptera « aucune des signatures qui ont appuyé les manifestations en faveur de Dreyfus et de Picquart ».
— Duel entre Daniel Cloutier, rédacteur à l’Intransigeant, et Paul Brulat, rédacteur aux Droits de l'Homme. Paul Brulat est blessé au bras.
4. — Le président de la Cour d'appel de Cayenne, en exécution de la commission rogatoire du 30 décembre, communique à Dreyfus les questions qui lui seront posées vingt-quatre heures après. {Cass.: 1, 810, 814.)
Interviewé par le correspondant du Daily Telegraph à Cayenne, le président de la Cour fit le récit de sa visite à Dreyfus. (Siècle du 10 mars 1899.)
— Le ministre de la Justice Lebret déclare à un rédacteur de la Liberté :
I est déjà établi, par l'enquête poursuivie, que M. le conseiller Bard n’a pas abordé M. Picquart par les mots : « Mon cher Picquart » qui lui ont été attribués. Cela est matériellement inexact.
On avait affirmé aussi que M. Bard avait dit à M. Picquart : « Voici la déposition du général Gonse. Nous le tenons. » Cela est aussi matériellement inexact. A l’époque où l'on raconte que ces paroles auraient été prononcées par M. Bard, le général Gonse n’avait pas encore été entendu par la Chambre criminelle.
Aujourd’hui, on déclare qu’il ne s'agissait pas de la déposition du général Gonse, mais de celle du général Roget. Je vais faire vérifier cette nouvelle version.
— Paschal Grousset adresse au procureur général près la Cour de cassation une longue lettre que publie /’Agence nationale, et dans laquelle il lui rappelle « qu'une pièce essentielle manque au dossier secret soumis en ce moment à l'examen de la Chambre criminelle : la fausse lettre de l’empereur d'Allemagne. A ce sujet, Grousset répète ses précédentes déclarations et demande la produc-
AUS ME: Janvier 1899.
tion de cette pièce apocryphe ou du procès-verbal régulier de son entrée et de sa sortie. Il aflirme que l'existence de ce document est connue de la plupart des souverains d'Europe et d’un grand nombre de diplomates.
— La première Chambre du tribunal civil condamne solidairement GYyp (Me de Martel) et son éditeur, Flammarion, à 3.000 francs de dommages et intérêts envers Trarieux, pour diffamation. (Voir au 4 novembre 1898.)
5. — Réponse de Dreyfus aux deux questions qui lui ont été communiquées la veille.
A la première question, tirée de la déposition de Lebrun-Renault, du 19 décembre (Cass.: 7, 275.), Dreyfus répond :
Je n’ai pas prononcé ces paroles telles qu’elles sont relatées, j'ai dit ceci, ou à peu près, dans une sorte de monologue haché : « Je suis innocent. Je vais crier mon innocence à la face du peuple... le ministre sait bien que je suis innocent... il m'a envoyé du Paty de Clam pour me demander si je n'avais pas livré quelques pièces sans importance pour en obtenir d’autres en échange... J'ai répondu non, que je voulais toute la lumière... Avant deux ou trois ans, mon innocence sera reconnue. »
A la seconde question, tirée de la déposition du brigadier Depert, du 24 décenmbre (Cass.: 1, 311), Dreyfus répond :
Je n’ai pas tenu ces propos qui sont absurdes. J'ai crié mon innocence partout, et j'ignore si le directeur du Dépôt se trouvait parmi les personnes qui m'ont entouré dans cette journée.
(Cass. : ZI, 815-816.)
— Chambre criminelle. Suite de la déposition du capitaine Cuignet. (Cass. : I, 347.)
— Enquête Mazeau. Déposition du conseiller Dumas.
— Le comte Tornielli, ambassadeur d'Italie, remet au ministre des Affaires étrangères un extrait du rapport adressé, le 1°" novembre 189%, par le colonel Panizzardi, à l’État-Major italien (Voir à cette date). (Cass.: Dép. Paléologue, I, 393, 395, 400.)
— Cavaignac adhère à la Ligue de la Patrie française par lettre rendue publique.
— Réunion publique revisionniste à la Maison du Peuple, sous la présidence de Francis de Pressensé.
— Une réunion d’Alsaciens-Lorrains, tenue à la salle Barrat, proteste contre la détention du colonel Picquart. Les assistants ouvrent une souscription pour lui offrir une médaille d'honneur.
L'Association des anciens élèves du Lycée de Metz protestera le lendemain contre ces témoignages de sympathie.
— Duel au pistolet, sans résultat, entre Emile Michon, rédacteur aux Droits de l'Homme, et Rouzier, rédacteur à l’Eclair.
6. — Chambre criminelle. Suite de la déposition du capitaine Cuignet. (Cass.: 1, 364.)
— Le Temps publie une note d’allure officieuse, affirmant «qu’en dehors du dossier secret communiqué actuellement à la Cour de cassation, il n'existe pas de dossier ultra-secret ». Le ministre de la Guerre a communiqué tout ce qu'il possédait à ce sujet. Le gouvernement n’a « aucune connaissance de prétendues lettres de l’empereur d'Allemagne à Dreyfus » et ignore « s’il a existé de fausses lettres de ce genre qui aient été détruites ».
— Le Temps publie une autre note officieuse relative à l’incident Bard-Picquart: Il résulte de l’enquête, aujourd’hui terminée, « qu’il ne s’est produit aucun incident et que les récits qui ont été mis en circulation dans certains journaux sont dénués de fondement ».
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