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ITU Février 1895.
214. — Le docteur Gibert entretient Félix Faure de l'affaire Dreyfus. (Date donnée par Mathieu Dreyfus à un rédacteur de la Liberté, le 28 mars 1899.)
Cette conversation est rapportée de la façon suivante, dans une lettre du docteur Gibert à Gabriel Monod, en date du 13 novembre 1897 (publiée par Monod, dans le Siècle, le 24 mars 1899) :
Avant toute autre chose, je remis à Faure une lettre du capitaine Dreyfus, datée de l’ile de Ré, la première qu’il écrivait depuis sa dégradation, et dans laquelle il racontait à sa femme l’odieux, mais juste traitement de la foule, qui le croyait coupable, à la Rochelle. Cette lettre aurait fait pleurer des pierres. Elle toucha le Président sans l’ébranler. Alors eut lieu entre lui et moi la conversation suivante :
Moi. — Cette lettre ne vous convainc pas. Mais alors, dites-moi comment un homme a pu commettre un pareil crime sans mobile?
Lui. — Comment, sans mobile ?
Moi. — Aucun de connu : famille honorable (et alors je raconte tout ce que je sais) — quant au condamné, enfance et jeunesse irréprochables. Son passage à l'Ecole polytechnique et à l’École de guerre est signalé par des notes exceptionnelles. Il se marie jeune, il a deux enfants, il est aussi bon père que bon époux; il ne joue jamais; il n’a Jamais mis les pieds dans un tripot ou un mauvais lieu. Enfin, toute son ambition est du côté de la France. Qu’aurait-il à attendre des Allemands? Rien que le mépris. Ainsi, aucun mobile, car il est le plus riche des jeunes capitaines d’Etat-Major. Quoi? quoi? Puisqu’il n’est pas fou.
Lui. — Il y a un mobile.
Moi. — Lequel?
Lui. — Je ne puis le dire; le cœur de l’homme est plein de mystère.
Moi. — C'est aussi vrai pour moi, pour vous, que pour lui. Mais cela ne suffit pas. Si vous le croyez coupable, cela ne peut pas être sur cette ridicule affaire du bordereau!
Lui. — Si vous me promettez le secret, je vous dirai autre chose.
Moi. — Certainement, à l’exception de la famille Dreyfus.
Lui. — Eh bien! Il n’a pas été condamné sur les faits d'audience, mais sur le vu d'une pièce que nous n’avons pas pu soumettre à l'accusé ni au défenseur, dans la crainte d'incidents diplomatiques.
Moi. — Et cette pièce?
Lui. — Je ne puis rien vous dire, sinon qu'elle ne laisse aucun doute sur la trahison.
Ainsi, peu de jours après la dégradation, le président Faure avouait cette chose horrible qu'un malheureux était condamné à une peine infamante sans pouvoir se défendre, et vous, vous dites que ce fait ne suflit pas pour demander la revision! Quoi! on violera toutes les règles du droit, de l'équité, et il n'y aura pas matière à revision! Mais, alors, où est ma sécurité et la vôtre? Mais alors, nous sommes à la merci de la première conjuration bien ourdie, et celle-ci ayant si bien réussi, d’autres viendront. Eh bien! moi, je trouve que le crime commis par le Conseil de guerre en condamnant secrètement le malheureux Dreyfus est plus grand que le crime de Dreyfus, même si celui-ci l'avait commis.
Le jour où la France acceptera, par crainte de l’Allemagne, qu’on puisse commettre une pareille lâcheté, ce jour-là, nous serons semblables aux juifs criant aux trois juridictions, Anne, Caïphe et Pilate : « Crucifiez-le, crucifiez-le! », et eux, au moins, avaient tout à redouter des Romains, plus que nous de l'Allemagne.
J'espérais trouver un grand nombre d'hommes se mettant derrière Cassagnac. Mais si vous faites défaut, qui aurons-nous ?
eh 2 pe Février 1895.
Je suis désolé de ce que je vois et de ce que je sais, car le Gouvernement va tout faire pour étouffer la voix de Scheurer; alors, toutes les portes seront closes.
Un pareil crime pèse sur toute une nation, et alors, que son sang retombe sur vous et vos enfants! À vous de cœur.
I y a lieu toutefois de rappeler que, le 26 mars 1899, M. Le Gall a adressé, à l'Agence Havas, la protestation suivante :
M. Gabriel Monod, membre de l’Institut, a publié récemment une lettre, en date du 143 novembre 1897, de M. le docteur Gibert, à lui adressée.
Il résulterait de cette lettre que, dans une conversation avec le docteur Gibert, le président Félix Faure lui aurait déclaré qu'il avait eu connaissance qu'une pièce secrète non communiquée à l’accusé aurait déterminé la condamnation du capitaine Dreyfus par le Conseil de guerre en 1894.
Je puis affirmer que M. Félix Faure, sachant, dès la fin de 4897, que des bruits de cette nature s'étaient répandus, a protesté vivement contre le langage qu’on lui attribuait. Il s’en ouvrit même à un personnage politique, en manifestant son indignation contre les propos du docteur Gibert.
A la mort du président, j'ai eu à opérer le classement de ses papiers; j'ai alors retrouvé un article du Cri de Paris du 27 février 1898 relatant la conversation ci-dessus mentionnée.
En marge de cet article. le président a écrit de sa main : « Ceci est un mensonge. »
Voici l’article du Cri de Paris auquel fait allusion M. Le Gall :
Le docteur Gibert est un docteur miracle du Havre, estimé de tous ses compatriotes à l’égal d’un saint homme, généreux altruiste, dont les bonnes et belles œuvres sont innombrables et touchantes comme des faits d'hagiographie.
li était cité parmi les témoins de la défense au procès Zola et sa déposition avait été écrite et remise à M. Mathieu Dreyfus.
Il y consignait une conversation entre lui et M. Félix Faure, au Havre, il y a environ deux ans, au cours de laquelle notre président lui aurait affirmé que Dreyfus rs été condamné que sur le vu d’une pièce tenue secrète, non communiquée à ’accusé.
Cette letire allait être remise à M° Labori, le docteur Gibert, actuellement souffrant. ne pouvant comparaître; mais on s’émut de sa gravité, on eut peur de faire intervenir le Président dans un débat où figurent déjà tant de grosses figures, et d’un mouvement spontané, devant les inquiétudes manifestées par les proches du docteur Gibert, M. Mathieu Dreyfus lacéra la lettre du docteur et la jeta au feu.
Cependant le docteur Gibert désire parler, dit-on; il n’approuve pas le beau geste de M. Mathieu Dreyfus; il dira ce qu’il sait, sinon au procès Zola, qui n’est que le commencement de « l'affaire », du moins peu après.
M. Edouard Monod, fils de Gabriel Monod, répondit à la note de M. Le Gall par l1 lettre suivante, adressée le 27 mars 1899 à divers journaux :
M. Le Gall a publié dans les journaux du matin une note qui voudrait étre une réponse à la lettre de M. Gabriel Monod. De deux choses l’une, ou bien la phrase « Ceci est un mensonge », écrite en marge de l’article du Cri de Paris, du 27 février 1898, n'est pas de la main de Félix Faure, mais d’un ami prévoyant, et alors cela ne prouve rien du tout, ou bien la phrase en question est de la main même de Félix Faure, et alors cela prouve encore moins, et voici pourquoi : le docteur Gibert fut cité comme témoin au procès Zola (février 1898) et devait déposer précisément sur sa conversation avec Félix Faure. Dès que celui-ci le sut, il fit prier le docteur Gibert de n’en rien faire, en disant : « Si vous répélez ce que je vous ai dit, je donnerai ma parole que ce n'est pas Ur. »
Je crois tout commentaire inutile.
Quelle autorité peut avoir après cela la note citée plus haut?
Enfin, M. Gabriel Monod à adressé, le 23 et le 29 mars 1899, au Temps et au Figaro, les lettres suivantes :
J'apprends que M. Le Gall a contesté l’exactitude du récit fait par le docteur Gibert de sa conversation avec M. Félix Faure en février 1895. Je respecte le sentiment qui a fait agir M. Le Gall et n’ertreprendrai point une controverse avec lui. Je dirai seulement qu'aucun de ceux qui ont connu le docteur Gibert et son impeccable sincérité, aucun de ceux qui ont lu attentivement sa lettre ne mettra en doute la réalité de la confidence qu'il a reçue en février 1895. Je laisse d'autre part aux esprits réfléchis, aux historiens et aux magistrats le soin de juger si le Président de la République, qui avait,
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et
ET ARTES Février 1895.
pour des motifs politiques, fait obstacle à la revision du procès Dreyfus, ne pouvait pas se croire obligé, par la raison d'Etat, de démentir une confidence qu'il avait réellement faite (Temps).
Je lis avec une extrême surprise, dans / Figaro, les notes que l'on à données à M. Gaston Calmette sur le docteur Gibert. Je puis confirmer, d'une manière absolue, le renseignement donné par mon fils Edouard. M. le sénateur Siegfried peut ie confirmer aussi, s'il ne l’a déjà fait. M. Gibert a renoncé à déposer au procès Zola, devant les menaces de M. Faure, parce qu'il n’a pas voulu entrer en conflit avec le chef de l’Etat, ni faire de celui-ci, déjà très hostile, par politique, à la revision du procès Dreyfus, un adversaire irréconciliable. Il m’a d’ailleurs autorisé à déposer à son sujet à la Cour de cassation, ce que j'ai fait.
.… Pas un de ceux qui ont connu le docteur Gibert ne doutera qu'il ait entendu, de la bouche de M. Faure, tout ce qu'il m'a écrit. Si M. Faure l’a nié, c’est qu’il a cru devoir le faire, par raison d'Etat. Je pourrais citer plus d’un personnage, politique ou militaire, hélas! qui, depuis dix-huit mois, a dit à moi ou à mes amis: « Ne répétez pas ce que je vous ai dit, car je serais obligé de le démentir. » (Figaro).
Le journal les Droits de l'Homme, dans son numéro du 28 mars 1899 (dernière heure), et sous la signature Tenax, écrit :
La conversation rapportée par M. le docteur Gibert est absolument authentique. Elle a été tenue à l'Elysée, le 21 février 1895, à 8 heures du matin.
Une heure après, M. le docteur Gibert rapportait cette conversation à M. Mathieu Dreyfus, dans un salon de l'hôtel de lAthénée où il venait de le convoquer.
Par la suite, M. le docteur Gibert a raconté le même propos à plus de cinquante personnes de Paris et du Havre, et cela à une époque où personne n'avait connaissance de de la communication au Conseil de guerre d’une pièce secrète, cette illégalité n’ayant pas encore été révélée par l’article sensationnel de l’Eclair.
Le personnage politique auquel M. Félix Faure aurait, d’après M. Le Gall, manifesté son indignation n'est autre que M. Siegfried, sénateur de la Seine-Inférieure.
Voir, à ce propos, la lettre de M. René Puaux, dans le Siecle du 31 mars 1899, et les déclarations de M. Siegfried à un rédacteur du Temps (numéro daté du 17 avril 1899). Voir en outre la lettre du docteur de Coninck, dans /’Aurore du 31 mars 1899 et celle de M. Auguste Lalance dans le Temps daté du 3 avril 1899.
— Dreyfus est embarqué à Rochefort à destination des îles du Salut.
Avant son départ, Chautemps, ministre des Colonies, avait fait appeler le brigadier Lebars, chargé de la garde de Drevfus. L'ancien minisire s'exprime ainsi dans une lettre qu'il adresse le 10 septembre 1896 au Figaro :
J'ai voulu que le surveillant-chef à qui allait incomber la lourde responsabilité de la garde de Dreyfus fût choisi avec le plus grand soin. Le brigadier Lebars est un homme sûr, et qui sait que Dreyfus est coupable! J'ai fait en sorte qu’en reprenant le paquebot pour la Guyane, il emportät cette conviction.
C'est de moi à lui, et face à face avec nos consciences, que je lui ai donné mes instructions. Elles étaient graves. Elles ont été résolument acceptées. Tant que Lebars sera là, le déporté Dreyfus ne sera pas enlevé vivant.
A ce sujet, on lit dans es Droits de l'Homme du 3 août 1899 :
Comment fit-il emporter au brigadier Lebars la conviction que Dreytus était coupable? En mettant sous ses yeux certaines pièces du dossier secret que lui avait communiquées le colonel Henry, chef du bureau des renseignements. Parmi ces pièces, figuraient celle connue sous le nom « ce canaille de D... » et les lettres de l'empereur d'Allemagne.
Ce sont ces documents, nous l’affirmons, et M. Chautemps ne nous démentira pas, qe furent montrés par lui au brigadier Lebars, et qui firent la conviction de ce gardien
e bagne.
Mars-Avril 1895.