Lettre de Dreyfus à sa femme (Temps daté du 5 juin
Ma chère et bonne Lucie,
J'espérais que ma lettre du 8 avril serait bien la dernière que j'aurais à t’écrire, que j'apprendrais enfin le terme de notre trop long supplice. Cet espoir trop légitime ne s’est pas réalisé et je le regrette. Mais si la claire conscience de notre devoir nous a rendus stoïques envers tout, de même, si longue et si lourde que l’on nous fasse notre tâche, nous la ferons jusqu’au bout.
Suivant les nobles paroles d’un de nos plus grands esprits, la justice, pour être humaine, doit être tout à la fois sûre et rapide. C’est, je te l’ai dit, l’âme absolument rassurée et confiante qu’il faut nous en remettre à la haute autorité de la Cour du soin d'accomplir sa belle mission de suprême justice. Mais je regrette profondément que la deuxième condition n'ait pas été remplie, que la justice n'ait pas été plus rapide, partant plus humaine.
— Le général Chamoin et le commandant Cuignet, délégués du ministre de la Guerre, et le secrétaire d’ambassade Paléologue, délégué du ministre des Affaires étrangères, se réunissent, par ordre du premier président de la Cour de cassation, pour procéder au déchiffrement du décalque du télégramme Panizzardi du 2 novembre 1894, et signent le procès-verbal suivant, lu à la tribune de la Chambre, le 12 mai, par Delcassé :
Les soussignés…
Se sont réunis, le 27 avril 1899, dans le cabinet de M. le premier président à l'effet de procéder au déchiffrement du décalque du télégramme du 2 novembre 1894, tel qu'il a été remis à M. le premier président de la Cour de cassation par l'Administration des Postes et Télégraphes, avec les explications contenues dans la lettre du chef du Cabinet du sous-secrétaire d’État de cette administration, en date du 22 avril 1899.
La traduction opérée de concert par les trois délégués précités a fait ressortir la version suivante : « Si le capitaine Dreyfus n’a pas eu de relation avec vous, il serait bon de charger l’ambassadeur de publier un démenti officiel afin d'éviter les commentaires de la presse. »
En foi de quoi, lesdits délégués ont signé le présent procès-verbal.
Cette traduction est identique à celle que le ministère des Affaires étrangères avait fait remettre en novembre 189% au ministère de la Guerre. (Voir au 2 novembre 1894.)
— Le Siècle publie une longue interview de M. Patin, qui était directeur de la prison de la Santé lorsque Dreyfus y fut conduit, après la dégradation. M. Patin déclare qu’il est «absolument convaincu de l'innocence de Dreyfus ».
— La Liberté publie une interview de M. Paumier, mis en cause dans la déposilion du capitaine Cuignet :
Je n’ai jamais été domestique, a dit M. Paumier; j'ai été pendant deux uns ordonnance d’un officier allemand, attaché à la légation d'Allemagne, à Bruxelles. Je suis, en effet, originaire de la Lorraine annexée, et j'ai fait mon service militaire en Allemagne. x
Il est exact qu'après avoir fini mon service, je suis allé me fixer à Nancy. J'étais en
Poe Avril 1899.
traitement à l'hôpital de cette ville quand éclata l'affaire Dreyfus, et, naturellement, toutes les conversations roulaient sur ce sujet.
J'ai dit à l'infirmier Chérier que si j'avais, au cours de mon séjour à Bruxelles, appris quelque chose relativement à l’affaire Dreyfus, j'aurais pu en donner connaissance au Gouvernement français. Voilà tout. L'infirmier a mal compris mes paroles : il les à interprétées de telle façon que l'on a pu supposer que je connaissais beaucoup de choses touchant l'affaire Dreyfus. Or, je ne sais rien.
— M. Auguste Imbert, ancien rédacteur au Temps, écrit à l’Aurore que l'année précédente Henry Bauer, alors rédacteur à l’Echo de Paris, aflirma, devant lui, « que la copie des articles relatifs à l'affaire Dreyfus était apportée chaque jour à lEcho de Paris, et qu’elle émanait des officiers de lEtat-Major ». (Aurore du 29 avril.)
28. — Le Conseil des ministres charge le garde des Sceaux d'ouvrir une enquête sur la publication de la déposition faite le 29 mars par M. Paléologue devant la Cour de cassation. Il confirme sa résolution antérieure de n’appliquer qu'après l'arrêt de la Cour de cassation les sanctions qui pourraient être reconnues nécessaires à l’égard de certains officiers.
— L'Agence Havas communique le démenti suivant qui s'applique à un article publié la veille par l’Eclair et reproduit par d’autres journaux antirevisionnistes :
Plusieurs journaux affirment que le délégué du ministre des Affaires étrangères, comparaissant le 21 avril devant la Cour de cassation, aurait essayé de dissimuler le texte original du télégramme du 2 novembre 1894, et que le général Chamoin, compulsant le dossier de M. Paléologue, y aurait découvert inopinément cette pièce.
Nous sommes autorisés à déclarer que cette information est complètement erronée. Le document en question figurait au nombre des pièces cotées et enregistrées qui avaient été déjà soumises à l’examen de la Cour suprême.
Le 29, M. Paléologue écrivit au général Chamoin :
Une partie de la presse persiste à publier que, lors de notre comparution du 21 avril devant les Chambres réunies, vous auriez inopinément découvert, dans le dossier dont j'étais porteur, une pièce importante que j’essayais de dissimuler.
Un mot de vous suffirait à détruire cette légende.
Le général répondit :
En réponse à votre lettre de ce matin, je ne fais aucune difficulté de reconnaitre que Je n’ai pas eu à découvrir dans votre dossier la pièce au sujet de laquelle j'ai cru devoir présenter certaines observations, puisqu'elle figurait au nombre de celles qui
avaient déjà été soumises à l'examen de la Cour; j'ajoute que c’est vous-même qui m'avez remis cette pièce au cours de notre confrontation.
(Temps daté du 30 avril: Officiel du 13 mai.) — Le Matin publie une interview d’Esterhazy.
— La Westminster Gazette publie un article de M. Vizetelly, homme de lettres, affirmant que le « Gouvernement allemand aurait fait des représentations diplomatiques à la France à propos de l'affaire Dreyfus » (Aurore du 29 avril) :
L'ambassadeur allemand, le comte Munster, peu avant son départ pour Monaco, aurait remis à M. Delcassé une note appelant l'attention du gouvernement français sur les inconvénients résultant de la publication des dépositions dans lesquelles l'Allemagne et ses agents sont mis directement en cause. Dans le cas où certaines éventualités se produiraient, le gouvernement allemand serait dans la nécessité de publier sa version de l'affaire, ce qu'il a jusqu’à présent refusé de faire par égard pour les susceptibilités françaises.
Le gouvernement allemand croit cependant devoir se départir de cette attitude de réserve, dans l'intérêt de la justification de ses agents, si les éventualités en question se produisaient,
29. — Cour de cassation. Dépositions du commandant Cuignet et du lieutenant-colonel du Paty de Clam.
— À la suite d'un article de /a Liberté, relatant une conversation de son corres-
— 295 — Avril 14899.
pondant de Londres avec un ami d’Esterhazy, l’Ag2nce Havas communique la note suivante :
On lit dans un journal du soir qu’un émissaire se déclarant envoyé par M. Charles Dupuy, président du Conseil, et par M. Lebret, garde des Sceaux, se serait rendu à Londres auprès du commandant Esterhazy pour lui demander d'échanger les papiers qu'il détient contre une somme d'argent.
Nous sommes autorisés à déclarer que MM. Charles Dupuy et Lebret n’ont jamais chargé qui que ce soit d’une semblable mission.
(Voir au 30 avril.)
— M. Georges Duruy, professeur à l'Ecole polytechnique, écrit au Temps (numéro daté du 30 avril) une lettre relative à la manifestation hostile faite contre lui, le 27 avril, à l’ouverture de son cours par un certain nombre d'élèves.
Le ministre de la Guerre suspendit le lendemain ce cours jusqu'à nouvel ordre. (Temps daté du 1° mai; voir dans le Figaro du 2 mai, une interview de M. Duruy.)
Cette décision donna lieu, le 5 mai, à une interpellation au cours de laquelle M. de Freycinet quitta la tribune. Son successeur au ministère de la Guerre, M. Krantz, ordonna, le 11 mai, la reprise du cours, qui eut lieu sans incident, le 15 mai. (Temps, numéros datés des 14 et 17 mai.)
30. — En réponse à une lettre du ministre de la Guerre l’invitant à préciser la date à laquelle le général Mercier a jeté au feu la copie du commentaire du Paty, le général Gonse répond que « le fait s’est passé en décembre 1897 ». (Cass. : IT, 340.)
— Le Matin publie des passages de la préface d’un livre dont Esterhazy prépare à Londres la publication :
.… Depuis dix-huit mois, le Gouvernement n’a cessé de multiplier autour de moi ordres et menaces, démarches et négociations, pour obtenir que J'enfouisse à jamais, au plus profond de mon âme, les terribles secrets dont je supporte le poids.
En veut-on une preuve immédiate et décisive ?
Il n’y a pas un mois encore, le ministère Dupuy m'’envoyait un ambassadeur chargé d'obtenir, contre espèces sonnantes et trébuchantes, la remise de mon dossier et l’assurance de mon silence définitif.
Esterhazy raconte alors, sans toutefois le nommer, les démarches que fit auprès de lui l’ancien député Laguerre ; il publie ses lettres, dont la première est du 12 janvier 1899 (voir à cette date), et la dernière du 31 mars.
Interviewé le même jour par le Temps (numéro daté du 1° mai), Laguerre reconnut que c'était à lui que s’appliquaient les déclarations d’Esterhazy. Il rappela que, dans une précédente interview, il avait affirmé n’avoir pas vu Charles Dupuy depuis son entrée au ministère : « J’ai agi personnellement, dit-il en terminant, Je n'ai été l’émissaire de personne. Je ne connais d’ailleurs que deux membres du Gouvernement : M. de Freycinet, que je n’ai pas eu l'honneur de revoir depuis le jour de l'An, et M. Charles Dupuy, que je n’ai pas vu depuis deux mois. Ni l’un ni l’autre, ni personne ne m'a jamais chargé d’une mission quelconque auprès d’Esterhazy. »
M° Cabanes, qui avait assisté à Londres à des entretiens d’Esterhazy et de Laguerre, et qui depuis avait, d’après Esterhazy, eu plusieurs entrevues avec Laguerre, allégua le secret professionnel et se refusa, soit à confirmer, soit à démentir. (Temps daté du 1% mai.)
Voir, au 29 avril et au 8 mai. Cf. les déclarations faites par Esterhazy au Daily Chronicle. (Temps daté du 5 juin.)
— Louis Havet, dans une lettre au Figaro, réclame la mise en liberté provisoire de Picquart.
— La Patrie publie une interview de l’ancien ministre André Lebon :
A deux reprises, j'ai dû m intéresser officiellement à l'affaire Dreyfus, mais justement
— 996 — Avril 1899.
parce que j'ai dû m'y intéresser officiellement, vous comprendrez qu’il me soit impossible de vous dire ce que j'ai appris pendant mes fonctions.
Du reste, en 1894-95, j'étais ministre du Commerce et je n’ai pas connu à cette époque le dossier de l’affaire Dreyfus.
Plus tard, comme ministre des Colonies, j'ai dû me mettre complètement au courant, comme membre du Gouvernement chargé de l'administration pénitentiaire coloniale ; ma responsabilité était lourde, et j'ai dû prendre des mesures spéciales pour la garde du prisonnier. :
Je suis toujours resté dans la légalité. Ah! je sais bien qu’on m'appelle « tortionnaire de Dreyfus », voire même « bourreau! ». Mais je suis bien tranquille : tout a été fait en connaissance de cause, ma conscience ne me reproche rien. Je dédaigne les injures qui ne peuvent m'atteindre et je n'ai pas d'angoisses.
Nous parlons alors à M. Lebon des aflirmations, rendues publiques, de M. Gachet, offrant de démontrer à la Cour de cassation que dans le dossier Dreyfus envoyé à Cayenne se trouvait une pièce relative à « l'innocence du capitaine ».
Cette pièce, ayant été renvoyée à Paris, aurait disparu.
L'ancien ministre répond en souriant :
— L'innocence de Dreyfus ? ah bah!... Enfin, cela ne me regarde pas, et c’est à mon successeur au ministère de répondre.
Mais «un ami de M. Lebon a bien voulu donner à /a Patrie l'opinion de l'ancien ministre » :
M. Lebon est plus que jamais convaincu de la culpabilité de Dreyfus, nous dit-il, et sa conviction, faite depuis longtemps, est basée sur un ensemble de preuves concordantes.
Depuis le procès de 1894, son opinion n’a pas varié et ce n’est pas le faux Henry, pas plus que l’enquête de la Chambre criminelle, qui aura pu modifier sa conviction.
Il aurait eu beaucoup de choses intéressantes à dire, mais la Cour de cassation n’a pas cru devoir l’interroger, et vous conviendrez que ce n’était pas à lui à demander son audition.
Du reste, il est un fait digne de remarque: dans l’enquête, la mayorité, la grande majorité des personnes entendues, n’a été qu'indirectement mêlée à l'affaire Dreyfus.
Les témoins qui connaissent véritablement les dessous du procès et ont été mélés directement à l'affaire sont très peu nombreux. Ceux qui ont comparu ont demandé instamment à comparaître — et ils ne savaient et ne savent encore rien.
Voir au 2 mai et au 12 juillet.
— A la suite de la publication de l’enquête de la Chambre criminelle, M"° Bodson fait à l'Agence Nationale les déclarations suivantes (Temps daté du 1° mai) :
.. J'ai connu le capitaine Alfred Dreyfus alors qu'il était à l'École de guerre, et comme tous ceux qui l’approchaient, je le savais travailleur, passionné pour son métier et, de plus, chauvin.
A cette époque, j’habitais avec mon mari un hôtel particulier, 17, avenue du Boisde-Boulogne, et j'avais un salon où fréquentaient des personnalités mondaines.
Le capitaine Dreyfus était reçu chez moi, ainsi que divers membres de sa famille,
On ne jouait jamais à mes soirées, qui n'étaient que masculines.
Je démens absolument que le capitaine Dreyfus se soit rencontré dans mon salon avec un officier allemand.
Ce racontar est faux...
(Voir, d’autre part, l’article de l'Éclair daté du 30 avril: Autour de l'Affaire, M Bodson.)
00722 Mai 1899.
2. — Sur la demande du président du Conseil, Charles Dupuy, la Chambre renvoie après l'arrêt de la Cour de cassation la discussion des interpellations visant l'affaire Dreyfus.
Charles Bos s'était étonné que certains coupables fussent encore en liberté quand le colonel Picquart était toujours en prison.
Viviani, sans s'opposer au renvoi, avait demandé au ministre de la Guerre s’il avait fait une enquête sur la disparition de certaines pièces. Après la séance, il écrivit au ministre pour énumérer ces pièces. (Temps, numéros datés des 3 et 4 mai.)
Voir au 4 mai la réponse du ministre et la réplique de Viviani.
— La Chambre des appels correctionnels, statuant dans les affaires Judet contre l’Aurore, le Siècle et les Droits de l'Homme, déclare que les imputations visant l’ancien professeur de l'Université et l'officier de réserve d’Etat-Major étaient de la compétence de la Cour d’assises, mais que le tribunal s'était à bon droit déclaré compétent pour les autres imputations visant le particulier. (Temps daté du 3 mai.)
Voir au 21 juin.
— Le Figaro « reconstitue » la déposition de du Paty de Clam du 29 avril.
Cette publication est démentie sur douze points, dans le Temps du même jour, par «un des amis » du colonel. L'Agence Nahonale en aflirme au contraire l'exactitude. Dans son numéro du 3 mai, le Figaro répondit aux démentis du Temps et affirma que la version donnée par lui se rapprochait « de la déposition réelle » plus que le procès-verbal qui en avait été fait.
— M. Henri Dagan publie dans les Droits de l'Homme la lettre suivante qui vient de lui être adressée :
Monsieur, Il est douteux qu’on retrouve la pièce secrète de M. Gachet. En effet, il y a quelque temps, M. Alix, professeur à l’Institut catholique et à l'Ecole des sciences politiques, à
eu l'occasion de répéter le propos suivant que lui avait tenu un de ses collègues et voisin, et dont il avait été vivement ému :
« J'aurais entre les mains les preuves de l'innocence de Dreyfus, je les brûlerais. »
C'était M. André Lebon qui s’exprimait ainsi.
— Quesnay de Beaurepaire attaque violemment, dans /’Écho de Paris, le président Lœævw :
… S'il avait été accessible aux scrupules du vrai magistrat, il se serait récusé, lui, Alsacien d’un certain groupe, dans cette affaire toute de passion alsacienne, montée par Scheurer et par Leblois avec Picquart pour instrument.
3. — La Lique des Droits de l'Homme proteste contre « la prolongation indéfinie de l’'emprisonnement injusüfiable du colonel Picquart. » et réclame sa mise en liberté. (J'emps daté du 4 mai.)
— 298 — Mai 1899.
4. — Lettre du ministre de la Guerre de Freycinet au député Viviani. (Voir au ? mai) :
Monsieur le député,
Par votre lettre du 2 mai, vous avez bien voulu, à ma demande, désigner les cinq pièces auxquelles vous veniez de faire allusion à la tribune et qui avaient, selon vous, disparu du ministère de la Guerre.
Quelques heures plus tard, par une seconde lettre, vous me signaliez trois autres pièces qui auraient également disparu.
Je tiens d’abord à établir — pour prévenir toute équivoque —. que le dossier secret, tel que je lai reçu de mes prédécesseurs, à été mis tout entier sous les yeux de la Cour de cassation, et qu'aucune pièce n’en a été distraite ou dissimulée. Je réponds maintenant à vos questions dans l’ordre où elles sont posées :
4o Pièce signalée par M. Gachet, comme ayant été trouvée dans le dossier envoyé à la Guyane ? Elle n’a jamais été communiquée au ministère de la Guerre ; À
2 Le commentaire écrit par M. du Paty de Clam ou tout au moins la copie de ce commentaire ? J'ai fourni des renseignements à ce sujet à la Cour de cassation ;
3° Le rapport rédigé par le général Gonse et M. le substitut Wattinne? C'était un résumé de l'affaire, à l'usage personnel du général Billot, et qui n'a jamais fait partie du dossier ;
4° La déposition Decrion ? J'ignore de quoi il s’agit. Si M. Decrion a, en effet, déposé devant la Chambre criminelle, elle seule pourrait vous renseigner ;
5° Les deux traductions contradictoires de la dépêche Panizzardi ? Le général Mercier ne les ayant pas retenues en 189%, pour le procès Dreyfus, à raison même de leur contradiction, les a rendues au colonel Sandherr, qui ne les a pas fait figurer au dossier ;
6° Rapport du capitaine Lebrun-Renault, rédigé en 1897? Je l’ai envoyé, le 18 novembre 1898, à la Cour de cassation qui l’a encore entre les mains ;
7° Rapports de M. Lépine en 1894? Le ministère de la Guerre ne les a jamais connus ;
8° Feuille du carnet de M. Lebrun-Renault, soumise à M. le ministre Cavaignac ? L’original est resté entre les mains de son auteur ; M. Cavaignac en a pris une copie qui a été envoyée le 18 novembre à la Cour de cassation.
Viviani répond le même jour:
Monsieur le ministre,
Je me permets de vous écrire à nouveau, beaucoup moins pour provoquer de votre part une réponse nouvelle que pour faire au sujet de la réponse actuelle les constatations nécessaires.
Vous me dites que le rapport Gonse-Wattinne a été considéré par M. Billot comme un document rédigé pour lui seul. J'ignorais ces pratiques et je fais toutes réserves. Le rapport auquel je faisais allusion a été adressé, non pas à M. Billot, considéré comme homme privé, mais au ministre de la Guerre, détenteur provisoire, et non propriétaire, des documents de son administration. S'il était besoin j'invoquerais l'exemple de M. Cavaignac, prenant copie d’un document et laissant cette copie que vous avez trouvée et transmise.
Vous me dites, au sujet du commentaire de M. du Paty de Clam, avoir transmis à la Cour des renseignements. Je ne puis ni ne veux pas me prononcer sur des renseignements dont j'ignore la valeur. Je constate seulement que si vous aviez eu sous la main ce document lui-même, vous l’auriez envoyé à la Cour suprême. Si vous avez substitué à ce document ces renseignements, c’est probablement parce que ce document est demeuré introuvable.
— Le bruit ayant couru que le Gouvernement était décidé à introduire une demande d'annulation, question préjudicielle qui amènerait l’ajournement de la revision, le garde des Sceaux Lebret déclare au Temps « que le Cabinet n’a pas lié son sort à celui de la revison du procès Dreyfus. Il est décidé à s’incliner, docilement et respectueusement, devant l'arrêt, quel qu'il soit, qui sera rendu en toute indépendance par la Cour de cassation.. « Si la revision était repoussée, alors il se précccuperait.… de la question de l'annulation ». (Voir, au 5 mai, la note de l'Agence Havas.)
— Le Temps publie une analyse de la déposition faite par l'agent Decrion au juge d'instruction Flory, délégué par le conseiller Laurent-Atthalin. (CF. le numéro daté du 4 mai.)
— 299 — Mai 1899.
Cette déposition ne figure pas dans le dossier de l'enquête. L'Aurore du à mai en donne le résumé suivant :
Après avoir énuméré diverses missions dont il fut chargé par Henry, avec qui ilavait des rendez-vous dans la rue, Decrion à déclaré qu'entre les mois de mai et de juillet 1898, le colonel Henry le chargea de se mettre en rapport avec M. Hadamard. Il affirme s'être présenté chez le beau-père de Dreyfus sous un nom d'emprunt et eomme courtier en bijoux et sans qu'il dût faire, ni de près ni de loin, allusion à l'affaire Dreyfus, M. Hadamard l’éconduisit, mais il put, en se retirant, prendre sans être vu l'empreinte de la serrure de l’une des portes intérieures de l’äppartement. Il rendit compte de sa mission au colonel Henry qui lui donna l’ordre de ne pas insister.
Decrion affirme, en outre, avoir été chargé, toujours par le colonel Henry, de se procurer un spécimen de l'écriture de M. Scheurer-Kestner et y être parvenu par quelqu'un de son entourage.
Même mission lui fut confiée en ce qui concerne M. Joseph Reinach. Et il affirme avoir réussi encore de ce côté, grâce à l'intermédiaire d’une femme de chambre placée chez M. Reinach.
Il ajoute qu'il fut ainsi chargé de détourner tout ou partie de la correspondance adressée au colonel Picquart par la complicité du facteur chargé de remettre cette correspondance, mais qu'après s'être renseigné sur le compte de ce facteur il dut renoncer à l'opération projetée.
Il déclare que le colonel Henry le chargea, quelques jours plus tard, de faire, grâce au spécimen qu'il avait pu se procurer, et en imitant l'écriture, une fausse note signée Scheurer-Kestner et dont certains termes devaient être compromettants pour le signataire.
Ii insiste alors sur le procédé tout spécial de décalquage auquel il eut recours pour fabriquer cette pièce.
Il ajoute qu'il est à sa connaissance que, sur l’ordre de Henry, de fausses correspondances auraient élé fabriquées soit par lui, soit par d’autres, — correspondances qui auraient été échangées entre certaines des diverses personnalités s’occupant de l’affaire Dreyfus, notamment entre M. Scheurer-Kestner et le lieutenant-colonel Picquart.
Il déclare encore que le colonel Henry utilisa les connaissances que Decrion avait de son métier de graveur sur métaux pour lui faire fabriquer de faux cachets de la poste destinés à authentiquer sur l’enveloppe des lettres qui, de la sorte, sembleraient avoir été expédiées de France ou de l'étranger.
Le colonel Henry l’aurait chargé en outre, ajoute-t-il, de mettre en lieu sûr un assez grand nombre de papiers en la possession desquels le colonel Henry devait rentrer au mois d'octobre 1898, ce qu'il ne put faire, son suicide étant du mois de septembre.
Ces papiers, Decrion les auraient portés à Dinant (Belgique), mais il refuse de dire chez qui, parce que, ajoute-t-il, il craint que, prévenue, la sûreté générale ne prenne les devants et ne fasse disparaître contenant et contenu. Mais il affirme l’existence de ce dépôt et se fait fort d'arriver à le démontrer, soit avant la fin de son procès, soit après, si on consent à le conduire, à Reims, chez des amis sûrs qu’il enverra en Belgique.
Il à donné une sorte de nomenclature des documents, lettres ou pièces, contenus dans cette valise.
Il déclare n’avoir pas connu Esterhazy. Il est muet sur l’agent Guénée.
D’après le Figaro du 3 mai (p. 1, col. 5) le rapporteur Ballot-Beaupré aurait fait observer, au cours de la déposition de du Paty, du 29 avril, que l'agent Decrion avait reconnu, dans son interrogatoire, avoir fabriqué des faux pour le colonel Henry. Cf. le Figaro du 2 mai (p. 1 col. 2) et le Temps daté du # mai. Voir, d’autre part, plus haut, la réponse du ministre de la Guerre au député Viviani.
5. — Le député Gouzy adresse au ministre de la Guerre une question sur Ja suspension du cours de M. Georges Duruy à l’École polytechnique. Le ministre répond, mais devant les interruptions d’une partie de la Chambre, il renonce à achever son discours et quitte la tribune.
Malgré les instances du président du Conseil et du président de la République, de Freycinet persiste à se retirer.
—, Le général Gonse écrit au premier président de la Cour de cassation pour
np — Mai 1899.
protester contre le rôle que lui prête l’analyse de la déposition du colonel du Paty de Clam du 29 avril, publiée le 2 mai par le Figaro.
.… En tout état de cause, j'affirme une fois de plus que ni le général de Boisdeffre ni moi, nous n'avons invité le lieutenant-colonel du Paty (de Clam à entrer en relation avec le commandant Esterhazy, à faire auprès de ce dernier une démarche personnelle quelconque, d’une nature quelconque. ;
J'afñrme également que rien, dans l'attitude du chef d’Etat-Major général ou la mienne, n’a pu laisser croire au lieutenant-colonel du Paty de Clam qu'il était autorisé à faire les démarches incorrectes auxquelles il s'est livré auprès du commandant Esterhazy et de différentes personnes de son entourage (dictées de lettres, d'articles de journaux et de dépositions, etc., etc.).….
(Cass. : ZI, 351.)
— L'Agence Havas communique la note suivante :
La Patrie de ce jour rapporte inexactement la très courte déclaration faite par M. le ne des Sceaux à un de ses rédacteurs, à propos de l'interview publiée par le Temps d'hier.
M. Lebret a dit qu’it n’avait rien à changer aux déclarations par lui faites devant le Sénat et qu'il n’avait nullement l'intention qu'on lui a prêtée, de former une demande en annulation pour faire échec à la procédure de revision actuellement en cours.
Quant à la possibilité d’une demande ultérieure d'annulation, il a fait observer qu'il s'était contenté de répondre au rédacteur du Temps, qui se préoccupait de cette hypothèse, que la question, si elle venait à se poser, serait alors examinée par le gouvernement.
— Le Petit Journal ayant reproduit le rapport défavorable du général Lebelin de Dionne sur le séjour de Dreyfus à l'Ecole de guerre, du 1‘ juin 1898, M"* Lucie Dreyfus met ce journal en demeure de publier également les notes favorables données par le général à Dreyfus à sa sortie de l'École. (Voir au 1° juin 1898 et à fin 1892.)
6. — M. Krantz, ministre des Travaux publics, est nommé ministre de la Guerre, et remplacé aux Travaux publics par M. Monestier.
— La Chambre criminelle donne acte à Joseph Reinach et au gérant du Siécle du désistement de leur pourvoi contre l'arrêt de la Cour d'assises de la Seine du 27 janvier dernier rejetant la demande de sursis formée par eux.
— Les Droits de l'Homme publient la note suivante :
Le bruit avait couru, il y a quelques jours, que M. de Munster, ambassadeur d’Allemagne, dans une récente visite au quai d'Orsay, avait fait à M. Delcassé d'importantes déclarations, relatives à l'affaire Dreyfus. Puis cette nouvelle avait été démentie, et on n’en parla plus.
Nous apprenons aujourd’hui de bonne source que M. de Munster a eu effectivement un ou plusieurs entretiens récents avec M. Delcassé.
Au cours de la conversation, l'ambassadeur allemand aurait répété les déclarations, depuis longtemps connues, qu’il a faites en 1894 à M. Hanotaux et à M. Casimir-Perier, il aurait dit, une fois de plus, que jamais, sous aucune forme, aucun représentant allemand n'avait eu de relations avec le capitaine Dreyfus.
Mais ce n’est pas tout : M. de Munster aurait ajouté que le colonel Schwartzkoppen était prêt à communiquer à qui de droit, dans l’intérêt de la vérité, les correspondances qu'Henry avait entretenues avec lui.
Si cette parole a été dite, comme nous avons tout lieu de le croire, d’après l’origine de notre information, M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères, a une trop exacte notion de son devoir et de la dignité de la France pour décliner l'offre de M. de Munster.
— L'Aurore raconte qu’une femme Elodie Wattier, fille d’un ancien officier, détenue à la prison d'Amiens pour escroquerie, aurait écrit au premier président de la Cour de cassation, pour l'informer de certains faits relatifs à l'affaire Dreyfus.
Elle déclare, dans sa lettre, avoir connu le lieutenant-colonel Henry qui lui aurait fait copier certains documents. Elle prétend que, aidée de Lorimier,
— 301 — Mai 1899.
ancien secrélaire d’Henry, elle aurait enterré, dans la forêt de Marly, un coffret contenant les soi-disant lettres adressées à Dreyfus par l’empereur d'Allemagne. Elle aurait confirmé ces déclarations dans des interrogatoires que le parquet d'Amiens lui aurait fait subir en vertu de commissions rogatoires délivrées par la Cour de cassation.
Elle demande à être conduite à Marly. Elle reconnaitra, dit-elle, l'endroit où le coffret a été enterré. (CF. le Temps, numéros datés des 7 et 9 mai.)
— Le Figaro publie une note extraite du dossier de la Cour de cassation. Cette note, destinée, d’après /e Figaro, au général de Boisdeffre, aurait été dictée par M° Tézenas, à un de ses secrétaires, dans l'intervalle qui sépara l'assignation adressée à Zola du procès lui-même.
La limitation des poursuites ayant déplu à l'État-Major, la conduite à tenir devant le jury et devant la Chambre est examinée par le rédacteur de la note :
Que faire pour empêcher ce désastre ?
11 eût fallu renverser le ministère avant qu'il eùt saisi la Cour d’assises de cette poursuite dirigée, non pas contre Zola, mais contre le général de Boisdeffre et contre le haut commandement.
Mais il n’est pas trop tard pour agir.
Ce qu’on n’a pas fait lundi, il faut le faire demain. Il faut que demain, le ministère tout entier, car il est tout entier complice, soit renversé.
S'il n'est pas renversé, ce que nous disons plus haut se réalisera de point en point. Le général Billot promettra de venir à l'audience de la Cour d'assises, mais il n’y viendra pas. Personne ne se portera partie civile pour défendre l’armée. Réduit à discuter les témoignages hostiles à Esterhazy, sans avoir à sa disposition aucun témoignage favorable, l'avocat général sera lui-même obligé de laisser entendre aux jurés que de la meilleure foi du monde, les juges du Conseil de guerre ont pu se tromper. Zola sera acquitté, le procès Dreyfus revisé, le général de Boisdeffre, son Etat-Major et les tribunaux militaires convaincus d’antisémitisme, de passions religieuses, d’aveuglement, sinon de partialité, et déshonorés.
Si, au contraire, le ministère est renversé, on pourra compléter l’assignation et présenter le procès sous son vrai jour, comme le procès de l'or cosmopolite contre l’armée française, contre la France.
Comment renverser le ministère ? Par l’union momentanée des radicaux et de la droite, sur le terrain patriotique; par l’entente entre M. de Cassagnac et M. de Mun. C'est la seule branche de salut.
Mais cette entente ne devra se révéler qu'à la séance même de la Chambre ; sinon le ministère cherchera un point d'appui ailleurs que sur la droite.
Le général de Boisdeffre porte ombrage aux civils, et notamment au président de la République. De là, la phrâse de Méline : « Nous assistons au réveil de l’esprit boulangiste. » Cette phrase, en même temps qu’elle est très significative, est très dangereuse ; si la bourgeoisie venait à y ajouter foi, tout serait perdu.
Il faut que M. le général de Boisdeffre produise, en haut lieu, cette impression très nette qu'il agit par pur patriotisme et qu’il pousserait, à la rigueur, le désintéressement personnel jusqu’à donner sa démission pour parler plus librement, pour tout dire et tout démasquer.
Eviter de se placer sur le terrain, où veulent nous entraîner nos adversaires, d’une nouvelle lutte entre l'élément civil et l'élément militaire : se maintenir sur le terrain de la lutte entre le sentiment patriotique et le syndicat cosmopolite.
— Le Soir publie une note relative au rapport Wattinne,
— Le Comité catholique pour la défense du droit envoie une adresse de sympathie à M. Georges Duruy, et s'associe à la délibération de la Ligue des droits de l’homme réclamant la mise en liberté du colonel Picquart.
— Georges Bonnamour fait, dans la salle de la Société d'Horticulture, sous la présidence de Jules Lemaître, une conférence sur le système de Bertillon.
7. — Clemenceau affirme dans /’Aurore qu'un des ministres du cabinet Méline a raconté que c'était malgré l’ordre du Gouvernement que le général de Boisdeffre avait, au procès Zola, authentiqué le faux Henry.
— Cavaignac, parlant à Romilly de l’affaire Dreyfus, blâme la démarche faite
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— 902 — Mai 1899.
par Trarieux auprès de l'ambassadeur d'Italie, et se félicite que les fautes de certains officiers aient été «publiées avec une franchise et réprimées avec une vigueur, j'allais dire avec une brutalité dont l’armée peut s’enorgueillir ». Il s’élève ensuite contre « l’action de la finance cosmopolite ». « L'argent, s’écrie-t-il, veut prouver qu'il est le maitre! » (Temps daté du 9 mai.)
8. — Le député Georges Berry interpelle le gouvernement «sur les causes de la démission de M. de Freycinet». Le président du Conseil répond. Lasies intervient et attaque le ministre des Affaires étrangères, qui n’assiste pas à la séance, notamment au sujet de ses lettres au ministre de la Guerre et de la déposition de M. Paléologue. Castelin prend la parole. Lasies remonte à la tribune et prononce des paroles injurieuses pour le ministre Delcassé; la censure est prononcée contre lui. L'ordre du jour pur et simple est adopté par 444 voix contre 67.
— Le général Davignon est nommé chef du cabinet militaire du nouveau ministre de la Guerre.
— Le Matin publie une interview d’Esterhazy, relative à ses relations avec
Laguerre. (Voir aux 29 et 30 avril.)
interviewé par /a Liberté, Laguerre dément à nouveau le rôle d’émissaire du gouvernement que lui attribue Esterhazy.
Dans le même journal, M° Cabanes confirme les déclarations d’Esterhazy; il relève toutefois «une erreur dans le récit du Matin». L'avocat d’Esterhazy écrit d'autre part au ministre de la Justice :
Monsieur le garde des Sceaux,
Une note récente de l'Agence Havas démentait le récit, fait par le commandant Esterhazy, de certaine démarche tentée inutilement auprès de lui, en votre nom et au nom de M. Dupuy, à l’insu de M. le ministre de la Guerre.
A l’occasion de cet officieux démenti, dont la portée et le sens véritable ont été appréciés à leur juste valeur, mon client me télégraphiait de Londres, le 2 mai, pour invoquer l’appui et le témoignage de son défenseur. Il m’appartenait, et il n’appartient qu'à moi, de décider la suite à donner à sa demande. Son télégramme ne m'est pas parvenu, et la réclamation que j'en ai faite est restée sans résultat.
L'Etat n’est soumis, je le sais, à aucune responsabilité en ce qui concerne la perte ou le détournement des télégrammes privés. C’est ainsi qu’une dépêche confidentielle, adressée par le commandant Esterhazy à mon confrère Me Tézenas, avait pu, déjà, se impunément produite et divulguée à l’audience publique de la Chambre criminelle.
Nul n'ignore, d'autre part, que, par la volonté de l’étranger et par l’ordre de MM. Reinach et Yves Guyot, vos amis, la protection des lois ne s'étend plus indistinctement à tous les Français.
Je ne formerai donc pas une plainte inutile; maïs je proteste avec indignation contre la nouvelle atteinte ainsi portée au droit inviolable et sacré de la défense; je dénence, comme il est de mon devoir, ce monstrueux abus à l'opinion publique, et je constate qu’il a été commis pour prévenir une infirmation possible de l’officieux démenti de l'Agence Havas, à l'heure même où une nouvelle démarche était faite, auprès de moi, pour implorer mon silence.
: Recevez, monsieur le garde des Sceaux, l'expression des sentiments qui vous sont us, Clément CABANES,
Avocat à la Cour d’appel, , procureur de la République démissionnaire.
L'Agence Havas publia le lendemain le démenti suivant :
D'après un journal du soir, revenant sur un incident déjà démenti et dont l’information est reproduite par plusieurs autres journaux, MM. Charles Dupuy, président du Conseil, et Lebret, garde des Sceaux, auraient chargé un émissaire de négocier l’achat de papiers en possession du commandant Esterhazy. En outre, l’avocat d’Esterhazy, M° Cabanes, dans une lettre écrite au garde des Sceaux, prétend qu’une dépêche lui aurait été envoyée de Londres, à la date du 2 mai, par son client, aurait été arrêtée par l'administration et qu’il aurait été lui-même sollicité de garder le silence sur la démarche susvisée.
Nous sommes autorisés ;
— 303 — Mai 1899.
1° À déclarer à nouveau que MM. Charles Dupuy et Lebret n'ont donné, à qui que ce soit, mission ou autorisation de négocier quoi que ce soit avec le commandant Esterhazy ;
90 A déclarer qu'aucun télégramme daté du 2 mai, provenant de Londres et destiné à l’avocat d’Esterhazy, n'a été recu par le service télégraphique ;
3e A déclarer enfin, qu'à aucun moment, les ministres mis en cause n’ont fait ou fait faire aucune démarche auprès de M° Cabanes pour obtenir son silence sur un incident auquel ils sont mêlés arbitrairement, contre toute justice et toute vérité.
Le 10, le Matin reçut de son correspondant de Londres les renseignements suivants :
… À la suite de la lettre de M. Cabanes parue dans les journaux de Paris, ce matin, le Post-Office anglais a immédiatement ouvert une enquête.
Or, de l’enquête ouverte, il résulte qu'aucun bureau de Londres n’a reçu, le 2 mai ou les jours suivants, un télégramme se rapportant de près ou de loin à celui signalé par M° Cabanes.
Voir enfin la réponse d’Esterhazy aux explications de Laguerre. (Watin du 14 mai.)
— Note de l'Agence Havas, relative à une lettre de M. Ch. Brunot, publiée le 4 mai, dans {e Matin, par M. Gaston Moch :
Un journal a publié une lettre dans laquelle M. Ch. Brunot, inspecteur général des services pénitentiaires au ministère de l’intérieur, raconte qu'en 1893, à Pontarlier, il avait assisté, en qualité d'officier de réserve de lartillerie territoriale, à un tir au canon de 120 court.
Des indications contenues dans cette lettre, le journal dont il s’agit tirait des conclusions tendant à infirmer l'exactitude des renseignements donnés au ministère de la Guerre par le directeur de l'artillerie, dans la note du 12 février dernier.
Nous sommes autorisés à déclarer qu'aucun tir au canon de 120 court n’a eu lieu en 1893 au polygone de Pontarlier, et que, même au cours de cette année 1895, il n’a paru dans ce polygone aucun canon de 120 court.
M. Brunot a certainement fait une confysion entre le canon de 120 court et une autre pièce.
Cf. la réponse de M. Brunot, publiée le lendemain par les journaux revisionnisles.
Le 15 mai, M. Gaston Moch écrivit au premier président de la Cour de cassation (Temps daté du 17 mai) :
… Ce n’est, paraît-il, pas le canon de 120 court, mais celui de 155 court sur affûtplate-forme (avec frein hydro-pneumatique), qui a été tiré en juin 1893, à Pontarlier. Mais il faut savoir que cet « affüt-plate-forme », adopté en 1890 pour le canon de 155 court en remplacement de l’affüt originaire (modèle 1882), est une copie de l’affût de 120 court, dont il ne diffère essentiellement que par la présence d’un organe supplémentaire, caché par les roues, la « servante »…
En résumé, sur les neuf paragraphes qui composaient ma lettre, le premier seul doit recevoir une modification, laquelle en affecte non le fond, mais un détail accessoire.
Le Figaro du 24 mai, publia d'autre part une étude, avec croquis, signée : Un vieux général d'artillerie. Il en résulte notamment qu’un règlement provisoire distribué aux régiments d'artillerie au commencement de 1894 (une reproduction faite par la presse régimentaire du 26° d'artillerie porte la date de février 1894) contenait plus de détails que le règlement définitif sur le service du canon de 120 court, approuvé par le ministre le 28 mai 1895 et publié par la librairie Baudoin en 1897.
— L'Agence Havas reçoit de Rome la dépêche suivante :
La Tribuna publie une série d'informations sur l'affaire Dreyfus. Elle dit que la dépêche Panizzardi, qui fut l’objet de contestations entre M. Paléologue et le général Chamoin, est authentique, la traduction du quai d'Orsay est identique à celle qui existe au ministère de la Guerre italien. Le comte Tornielli, d’ailleurs, doit en avoir présenté une copie authentique au gouvernement français avec la réponse de M. Marselli
confirmant que le gouvernement italien n'eut jamais de rapports directs ou indirects avec Alfred Dreyfus.
— 304 — Mai 1899.
Le bordereau, prétend /a Tribuna, fut remis au concierge de l'ambassade d’Allemagne qui le remit à Henry. Tous les documents cités dans le bordereau, également écrits par Esterhazy sur papier pelure, furent envoyés le lendemain à M. de Schwartzkoppen; celui-ci ignora l'existence du bordereau jusqu’à sa publication par le Matin.
Le « petit bleu », dit encore {a Tribuna, fut réellement adressé à Esterhazy; il fut dicté par M. de Schwartzkoppen à une personne qui sera connue prochainement : on aura alors des surprises qu'on ne peut pas imaginer présentement. Quant au document : « Ce canaille de D... », il se réfère à un individu nommé Dubois.
La Tribuna conclut que l'Italie peut proclamer hautement que ses représentants
n’ont eu aucune part dans l'affaire Dreyfus.
— La Patrie publie une interview du capitaine Lebrun-Renault sur les impressions que lui a laissées la dégradation de Dreyfus.
9. — Le comité de la Cour de cassation, composé du premier président, des trois présidents de Chambre, des trois doyens des conseillers et du procureur général, décide que les débats de l’affaire Dreyfus commenceront le 29 mai.
— L'expert Belhomme remet au premier président de la Cour de cassation un mémoire de soixante pages, justificatif desexpertises auxquelles il à pris part avec les experts Couard et Varinard. (Temps, numéros datés des 15 et 16 mai.)
— Paul Ribon (Serge Basset) publie dans le Matin une interview d'une femme Valentine E... relative à la mort de Lemercier-Picard. (Voir au 3 mars 1899; cf, l’article d'Esterhazy dans le Matin du 14 mai 1879.)
— En Allemagne, au cours d’une séance du Reichstag, un jeune homme lance dans la salle une brochure intitulée : « Une affaire Dreyfus est-elle impossible en Allemagne ? »
— Mn° Esterhazy est autorisée, par ordonnance de M. Baudouin, président du tribunal de la Seine, à assigner son mari en divorce ; la garde deses deux enfants lui est confiée; le chiffre de la pension alimentaire est fixé à 600 francs par mois.
Le divorce fut prononcé le 8 juin.
— Marcel L'Heureux publie dans la Liberté des interviews d’Anatole France et de Jules Lemaïître, sur les motifs qui ont déterminé leur conviction dans l’affaire Dreyfus. Cette « enquête » se poursuivit pendant plusieurs semaines, par les interviews de François Coppée, Paul Hervieu, Forain, Marcel Prévost, Abel Hermant et d’autres littérateurs ou artistes,
10. — Le Figaro annonce la publication, commencée le lendemain, d’une étude d'ensemble sur l'affaire Dreyfus, de certaines pièces des dossiers secrets, et d’autres documents, notamment des dépositions reçues par les Chambres réunies,
— Meeting au Grand Orient, pour réclamer la mise en liberté de Picquart. Vaughan est acclamé président. Ferdinand Buisson, Louis Havet, Francis de - Pressensé, Briand et d’autres orateurs prennent la parole. A la sortie, la voiture de Vaughan et Francis de Pressensé est assaillie. (Temps daté du 12 mai. Souvenirs sans regrets de Vaughan, p. 228 et suiv.)
42. — Le Petit Journal publie la correspondance échangée entre les ministres des Affaires étrangères et de la Guerre au sujet des accusations formulées par Cuignet contre le département des Affaires étrangères, à la suite de la déposition Paléologue. (Voir au 9 février.)
Cuignet avait copié ces lettres et en avait remis la copie à un de ses amis, le juge Grosjean, auteur de la communication faite au Petit Journal. 11 en fait spontanément la déclaration au ministre de la Guerre et est mis en non-activité par retrait d'emploi.
— La Chambre, saisie de deux demandes d’interpellation, l’une de Viviani, sur la publication faite par le Petit Journal, l'autre de Lasies, sur les « révélations relatives à la démission de de Freycinet », ordonne la discussion immédiate.
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— 305 — Mai 1899.
Les ministres de la Guerre et des Affaires étrangères répondent. Delcassé donne lecture des lettres échangées du 9 au 27 février entre lui et de Freycinet, de la lettre du capitaine Cuignet du 10 février, des lettres échangées le 29 avril entre M. Paléologue et le général Chamoin et du procès-verbal du 27 avril.
Lasies donne lecture des lettres échangées entre les deux ministres, du 17 au 20 avril. (Delcassé complète le texte de sa lettre du 20 avril.)
Après une intervention de M. de Mahy, un ordre du jour de confiance est adopté par 378 voix contre 54.
— Après la séance, Lasies envoie ses témoins à Delcassé,
— Clemenceau ayant, dans l’Aurore du 10 mai, rappelé le mot attribué à Georges Berry : « Innocent ou coupable, pas de revision pour Dreyfus », le député du IX° lui écrit :
Vous m’accusez d’avoir dit, à propos du condamné Dreyfus « qu’innocent ou coupable, il devait rester à l’île du Diable ». Je n’ai jamais, ni écrit, ni prononcé de telles paroles.
Elles m'ont été faussement attribuées, au moment des dernières luttes électorales, par un reporter du Figaro, qui menait campagne contre moi, et je l’ai obligé à une rectification par sommation d'huissier.
Je désire la même rectification à l’Aurore…..
L'Aurore inséra cette lettre le 13 mai et publia le 14 une lettre de M. Eugène Allard affirmant que Georges Berry avait bien tenu « le propos qu'il renie aujourd’hui, dans une réunion publique qui eut lieu au préau des écoles de la rue Blanche, lors de la période électorale de mai 1898. J'avais l'honneur de présider cette réunion, et je me rappelle absolument l'émotion produite dans l'assistance par l'extraordinaire parole de M. Berry. Beaucoup d’autres témoins pourront d’ailleurs certifier comme moi ».
Le 16, l’Aurore publia une lettre de M. Raoul Blum affirmant que les paroles prononcées par Georges Berry étaient les suivantes : « que Dreyfus soit innocent ou coupable, je voterai contre la revision ».
Le même jour, trois électeurs du IX° adressèrent à l’Aurore la lettre suivante, insérée par ce journal le 26 mai.
M. Eugène Allard, rédacteur aux Droits de l'Homme, aflirme que M. Georges Berry aurait dit dans une réunion tenue au préau des écoles de la rue Blanche, pendant la HÉIere période électorale, qu’innocent ou coupable Dreyfus devait rester à l'ile du Diable.
Nous soussignés avions l'honneur d’être assesseurs du bureau le soir de cette réunion dont parle M. Allard. Nous aflirmons que le propos qu'il attribue à M. Georges Berry n'a pas été tenu.
Voir, d'autre part, dans l’Aurore du 26 mai, la lettre de Georges Berry du 23 mai et la réponse de Clemenceau, cf. l’Aurore du 25 mai.
— La « Souscrintion pour propager la vérité », ouverte aux bureaux de la Lique des Droits de l'Homme, dépasse 100.000 francs.
13. — Lettre du général Gonse au premier président de la Cour de cassation. (Cass : II, 352.)
— La Chambre criminelle donne acte à Leblois de son désistement de l’opposition qu'il avait formée, le 10 mars, contre l'arrêt du 3 mars 1899.
— Jaurès fait à l’Alhambra de Marseille un exposé de l'affaire Dreyfus.
— Le juge Grosjean est appelé à fournir au premier président de la Cour d’appel de Paris des explications sur son rôle dans la publication faite la veille par le Petit Journal. (Temps daté du 15 mai.)