‹ Répertoire de l'affaire Dreyfus, 1894-1899 [microform]Chapitre 43 sur 244 · Lettre de Scheurer-Kestner à Leblois · texte numérisé non relu

Lettre de Scheurer-Kestner à Leblois

Thann, 11 août 1897.

Cher Monsieur,

Depuis que, grâce à votre confiance, je possède ce terrible secret, j'en suis fort tourmenté; je trouve qu’il faut, sans attendre, chercher à obtenir qu'on me délie de mon engagement ; mais ne vous inquiétez pas d’une impatience qu’il n'appartient qu'à vous seul de satisfaire. Je ne ferai rien sans votre assentiment.

Il me semble qu’il y a quelqu'un [le colonel Picquart] qui devrait sentir très vivement l'immense responsabilité morale qu’il encourt. Son devoir est de dire ce qu'il sait. Le fera-t-il? A-t-ille cœur assez haut placé pour affronter les inconvénients qui pourraient résulter pour lui de la divulgation des faits ?

Il ne s’agit nullement, dans mon esprit, de le mettre en jeu ni en scène; il ne s’agit que d’être autorisé à me servir de ce que je sais aujourd’hui, en dehors, absolument en dehors de sa propre personnalité, que je m’arrangerais de facon à ne pas mettre en avant, et à couvrir de ma protection au besoin.

Vous m'avez dit qu'on devinera de suite d’où viennent les renseignements. Ce n’est pas sûr, et, si le soupçon l’atteint, je ne vois pas ce qu'il aurait à redouter. Jamais je ne donnerais d'armes contre lui, croyez-moi, cher monsieur, je me laisserais plutôt couper

-la langue.

Il est impossible d'admettre qu'un honnête homme garde par devers lui un si terrible secret, et laisse un infortuné livré à la torture imméritée de l’ile du Diable, même pendant un temps limité encore.

Votre ami est certainement un honnête homme ; il en a donné la preuve ; mais il ne faut pas que son honnéteté s'arrête en route.

Voilà ce que je me dis tous les jours, depuis mon retour en Alsace. Ce secret me trouble, il me pèse, et d'autant plus que je suis homme à respecter religiensement la parole dennée.

En dehors de ces considérations élevées, il y a encore autre chose. Je vous l’expose :

Avec votre approbation, j’ai commencé à jeter dans le milieu politique l’idée que l’innocence de Dreyfus est certaine pour moi ; je dis que je suis « persuadé », mais je vois bien que personne ne se trompe sur ma véritable pensée,

non Août 1897.

Il va arriver ce qui arrive toujours, c’est qu’un journal fera connaître le fait, peutêtre sous forme d'interrogation, sans qu'il soit besoin que j'intervienne pour cela.

Comme je vous l'ai dit, je suis décidé, d'ici au mois d'octobre ou novembre, à affirmer ma persuasion dans une lettre adressée à un journal.

Mais j'ai des raisons pour penser qu'il ne faut pas attendre aussi longtemps et les voici :

Question de l'intérêt de l'affaire en elle-même : La famille Dreyfus est décidée à faire paraître, en octobre, les rapports des experts en écritures. Croyez-vous qu'il serait bien politique que je vinsse après seulement, avec ma lettre ? Je ne le pense pas. On y verrait l'indice d’une entente. Ce serait très fâcheux.

Question d'intérêt personnel : Elle vient, naturellement, en seconde ou en troisième ligne ; mais je ne puis cependant pas la négliger ; d’autant plus qu’elle risquerait, en se dessinant mal, de faire douter de la bonté de ma cause. Me voilà lancé. Beaucoup de personnes savent aujourd’hui quelle est mon opinion. Puis-je rester sous le coup d’une accusation, ou de légèreté, ou de pusillanimité, si je tarde trop à agir, après avoir tant parlé ? Je vous le demande. IL faut donc qu'à partir du moment où nous avons commencé à parler, il ne s'écoule pas, jusqu’au moment de l’action, un temps trop long. Me voyez-vous attendant trois ou six mois, après les déclarations que j'ai faites ? Est-ce possible ?

Après la publication des nouveaux rapports des experts, je me sentirais, pour ainsi dire, impuissant à écrire la lettre que je me propose de publier ; j'aurais l’air d’avoir fait mon opinion sur ces documents, ce qui m’enlèverait une partie de mon autorité.

Je vous demande pardon de venir ainsi vous troubler dans votre retraite, et je vous prie de ne pas vous en agiter. J'ai senti le be-oin de vous ouvrir tout mon cœur et de vous communiquer mon état d'esprit. A vous maintenant de me dire si vous partagez ou non mes sentiments, c’est vrai; mais je sais que vous êtes un homme de cœur, et j'ai cru que je ne pouvais pas, vous ayant devant moi, accepter de rester silencieux.

Recevez, cher monsieur, l’expression de mes sentiments de sympathie.

A. SCHEURER-KESTNER

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