Lettre de Leblois à Scheurer-Kestner
Meiringen (Suisse), 15 août 1897.
Monsieur le Président,
J'ai reçu ici, vendredi, à une heure, la lettre que vous avez bien voulu m'écrire.
Je continue à penser que la voie la plus logique à la fois et la meilleure serait de saisir le ministre de la Justice de la violation si grave des droits de la défense qui a été commise et qui — par une circonstance favorable dans une affaire aussi malheureuse — est non seulement certaine, mais notoire, ce qui rend toute dénégation singulièrement malaisée,
Il ne vous à pas paru possible d'engager l'affaire dans cette voie, dès le mois de juillet; et les raisons qui vous en ont détourné sont d'une force considérable. Une de ces raisons, en particulier, était peut-être sans réplique : une lutte vous paraissait probable, et vous ne vous trouviez pas suffisamment armé.
Dès lors, l'affaire devait, de toute nécessité, être remise à octobre, en bloc — sauf les recherches nécessaires, sauf aussi la campagne de persuasion que vous avez poussée aussi énergiquement et aussi loin qu'il était possible.
Cette remise à octobre est, pour moi, une conséquence absolument forcée de la résolution que vous avez prise de ne pas agir en juillet. Si vous l’admettez avec moi, tout le reste en découle naturellement. Il faut éviter soi-même, ou détourner de son mieux, tout ce qui pourrait engager l'affaire d’une façon indirecte ou accidentelle. C’est ainsi que vous avez déconseillé la publication projetée. On ne veut pas la retarder au delà d'octobre, soit, mais qu'au moins on nous laisse jusqu’au 15 ou au 20 octobre. Ils ont, ce me semble, un intérêt assez considérable et assez évident à ne pas être laissés seuls, dans l'impuissance où ils se sont agités jusqu’à présent; et ce n’est pas, je pense, payer trop cher l'appui d’un homme tel que vous, que de retarder de quinze jours une publication qui ne saurait décider de l’affaire, ni même la mettre en meilleur point.
Un journal peut parler. Ce n'est pas sûr... Admettons cependant qu'un journal vous mette en cause. En vous bornant à répondre que vous êtes convaincu de linnocence, et que vous n'êtes pas le seul, mais que ce n’est pas dans un journal qu’un homme public peut traiter une question de ce genre, vous serez certainement compris et hautement approuvé de tout le monde.
Quant à prendre vous-même l'initiative d’une lettre à un journal, je vous supplie, Monsieur le Président, de ne pas le faire, pour le moment. Je vous supplie de consi-
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dérer qu’écrire à un journal, c’est encore parler, et, comme vous le dites, c’est d’action qu'il est besoin. |
Je suis persuadé, Monsieur le Président, que vous avez l'autorité morale et l'autorité politique nécessaires pour résoudre cette affaire, et que c’est le succès qui importe à la fois à votre honneur et à votre satisfaction personnelle.
En écrivant vous-même à un journal, vous vous exposeriez à des attaques qui ne sauraient ni vous être agréables, ni être utiles à la cause, Ou bien vous ne répondriez pas, et on triompherait de votre silence. Ou bien vous répondriez, et alors il vous faudrait épuiser, dans des polémiques sans fruit, une force qui serait mieux employée à livrer la bataille et à remporter la victoire.
Je déplore, moi aussi, les retards que subit cette affaire. Si cela avait dépendu de moi, les choses auraient sans doute tourné autrement... Mais il faut prendre cette affaire telle que nous l’avons nous-mêmes reçue. Nous sommes parfaitement innocents de l'injustice commise; nous faisons tout notre possible pour réparer le mal commis par d’autres : nous n'avons donc rien à nous reprocher, Même pour le principal intéressé [Dreyfus], c'est moins la date que le résultat qui importe. Et la moindre erreur pourrait compromettre le résultat.
Ne perdons pas de vue que les gens à qui vous aurez affaire ne sont pas de bonne foi. C’est ce qui donne à la situation sa gravité, et — en dehors même du malheureux et de sa famille — un caractère tragique.
Vous voyez, Monsieur le Président, que j'use librement de la liberté que vous m’avez accordée. Vous voyez aussi que je suis, comme vous, partisan d'agir en octobre; et j'espère que cela donnera plus de force aux réflexions que je vous soumets.
Vous voyez, enfin, que je tâche de traiter la question en elle-même Je suis persuadé, en effet, que les déclarations que vous souhaitez [celles du colonel Picquart}, ne seraient qu’un appoint. Je ferai mon possible pour obtenir de ce côté tout ce que je pourrai, mais je dois éviter de presser trop vivement un homme qui a, lui aussi, beaucoup souffert, qui continue à souffrir, et que l’on pourrait perdre, par des ricochets aussi difficiles à éviter qu’à prévoir exactement.
C’est tout un monde qui s’écroulera, le jour où cette affaire aura reçu sa solution. Non seulement votre collègue [le général Billot], mais son principal collaborateur seront fort atteints, sans parler des seigneurs de moindre importance. Tous ces gens-là se défendront, et nous savons qu'ils sont sans scrupules. Si l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, il en faudra, pour celle-là, casser terriblement! Il ne faut done frapper qu'à coup sûr, après avoir réuni toutes les armes et s'être assuré toutes les alliances. Et frapper avant la publication; mais j’espère bien que la publication vous attendra.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'expression de mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués.