Lettre de Leblois à Scheurer-Kestner
Meiringen, 19 août 1897.
Monsieur le Président,
J'ai recu votre lettre mardi, à une heure ; il ne m'a pas été possible d'y répondre tout de suite, comme je l’aurais voulu, et je vous prie de vouloir bien excuser ce retard.
IL importe de distinguer deux cas :
1° Si une demande en revision était nécessaire, des faits nouveaux seraient en effet indispensables, en l’état actuel. Je dis en l’état actuel, car, si une seconde condamnation était survenue, il n’y aurait besoin de rien autre; les parties pourraient alors saisir elles-mêmes la Cour de cassation.
90 Mais si, comme je le pense, avec les personnes particulièrement compétentes que j'ai consultées, le jugement peut être annulé, il suffirait, pour obtenir la cassation, de faire valoir l’illégalité commise, illégalité certaine et notoire, dont je parlais dans ma dernière lettre, et que vous connaissez comme moi. On retournerait ensuite devant un conseil de guerre, et l’absence de preuves entrainerait certainement, cette fois, l’acquittement qui serait définitif.
Mais, dans les deux cas, l’intervention de la Cour de cassation est absolument nécessaire. C’est donc de ce côté qu'il faut, à mon avis, diriger ses premiers comme ses derniers efforts. Et, comme la Cour de cassation ne peut, en l’état actuel, être saisie que par la Chancellerie, c'est à la Chancellerie qu'il faut s’adresser.
La Chancellerie résistera, dites-vous, et il faudra la contraindre. Je suis loin de le contester, mais c’est sur le choix des moyens de contrainte et sur le moment de leur emploi, que les avis peuvent différer. J'ai beaucoup réfléchi, et je continue à réfléchir sur cette question, aussi délicate qu'importante. Un point au moins me paraît, dès à présent, hors de doute, c’est qu’il ne faut user des moyens de contrainte que si la Chancellerie résiste ; et comment savoir, avant de l’avoir saisie, si elle résistera ou non ? L'emploi « préventif» des moyens de contrainte me paraît donc contre-indiqué, comme disent les médecins.
Me permettrez-vous de vous soumettre le résultat de mes réflexions sur cette question si importante ? Par correspondance, cela serait bien difficile. L'intérêt que vous portez à cette affaire m’autorise-t-il à vous demander un entretien qui pourrait, si vous le vouliez bien, avoir lieu dans les premiers jours de septembre? Je vais être obligé, d'ici à une dizaine de jours, de me rapprocher de l’Alsace. C’est à Gernsbach (près de Bade) que je compte m'établir pour le mois de septembre. Il me serait facile de me rendre de là à l'endroit que vous me désigneriez, dans le duché de Bade ou aux environs de Bâle ; je serais entièrement à vos ordres, à partir du 6 septembre.
Je pourrais alors compléter, sur certains points, les renseignements que je vous ai donnés ; j'achèverais en même temps de vous éclairer sur la situation de la personne à laquelle vous pensez plus particulièrement [le colonel Picquart].
Tout en étant, au fond, en complet accord avec vous, je vois distinctement certaines difficultés sur lesquelles je n’ai pas eu, jusqu'ici, la possibilité d'appeler votre attention, mais qui ne peuvent pas manquer de vous arrêter, comme elles m'arrêtent moimême. Ces difficultés ne touchent pas toutes aux intérêts de cette personne — intérêts dont j'ai la garde et la responsabilité ; — certaines d’entre elles touchent au fond même de l’affaire. Tout cela, assez simple à expliquer de vive voix, risquerait d’être insuffisamment rendu par une lettre.
Mais vous serez certainement frappé, dès maintenant, de cette considération, que, si je demandais quelque chose [au colonel Picquart], ce serait pour vous que je le demanderais. Si donc il y avait un refus, ce serait à vous qu'il irait. Or, la possibilité seule de cette éventualité suffirait à me faire hésiter; mais il y a plus qu’une éventualité, car, sur certains points, je prévois un refus.
D’un autre côté, n'ayant reçu que sous condition, je ne puis donner plus que je n’ai moi-même reçu ; je me mettrais gravement en faute, sans même pouvoir répondre du succès, car le succès sera incertain, tant qu’il ne sera pas acquis.
J'espère bien, Monsieur le Président, réussir à faire approuver de vous la conduite que je suis, et qui est, à vrai dire, la seule possible pour moi. J'attends beaucoup de bien, pour l'affaire, de l'entretien que je vous demande, et c’est cet espoir qui m’encourage à le solliciter.
Votre bien respectueusement dévoué, L. LEBLOIS,
LPS Septembre 1897.
40. — Entrevue de Scheurer-Kestner et de Leblois, à Fribourg. Leblois conseille au vice-président du Sénat d'entretenir de l'affaire Dreyfus les membres du Gouvernement dans l’ordre suivant : le président de la République, le ministre de la Guerre, le président du Conseil, et enfin le ministre de la Justice.
Scheurer-Kestner suivit cet avis. Il vit en effet Félix Faure le 29 octobre; le général Billot, le 30 octobre ; Méline, les 3 et 5 novembre ; Darlan, le à novembre.
12. — Scheurer-Kestner fait part à Belfort, au lieutenant-colonel Bertin-Mourot, de son intention de poursuivre la revision du procès Dreyfus. {Lettre de Scheurer- Kestner à Ranc, du 23 mars 1899. — Voir à cette date.)
45, — Lettre de Joseph Reinach à Scheurer-Kestner :
Paris, ce mercredi 15 septembre 1897.
Mon cher Ami,
Je me suis rendu ce matin chez M. Lebon, qui m'avait donné rendez-vous.
Après une très courte préface, je lui ai montré, ou plutôt je lui ai lu la lettre ostensible que vous m’aviez écrite, et qu’il a écoutée avec son flegme habituel, fumant une cigarette.
Je lui ai demandé ensuite de bien vouloir transmettre à destination une lettre ouverte dont il prendrait naturellement connaissance, que je m'’offrais d’ailleurs à lui lire, et où j’annonçais à Dreyfus votre conviction de son innocence et votre résolution de lui faire rendre justice. Tout de suite, et toujours avec la même tranquillité, Lebon me déclare qu’il ne transmettra pas ma lettre.
Je lui expose alors à quel point votre conviction est profonde, que vous êtes décidé à agir, combien est vif votre désir de faire savoir à ce malheureux que l'épreuve touche à sa fin, qu'un concours dévoué, résolu, puissant, lui est assuré. Nouveau refus.
Lebon m'explique, en termes plus embarrassés, qu’il lit, lui, toute la correspondance de Dreyfus, mais qu’il n’est pas seul à la lire, qu’elle est soumise au ministère de la Guerre dont il se défie, où l’on bavarde, qu’elle est lue ensuite par le personnel pénitentiaire de la Guyane, dont il se défie encore plus, que, par conséquent, ma lettre risquerait d'être connue, et que cela pourrait être pour moi, Sémite, une cause d’ennuis. à
Je le remercie de s'inquiéter de mes intérêts, mais je lui dis aussi que j'ai l'habitude de savoir prendre des responsabilités, et que je prends celle de faire savoir à un martyr que le premier vice-président du Sénat le croit innocent et s'occupe de lui. Nouveau refus, toujours très doux, toujours formel.
« Puisque vous lisez vous-même toute la correspondance, dis-je alors à Lebon, vous avez dû lire, vers le 20 juillet, le post-scriptum d’une lettre où Me Dreyfus annonçait à son mari qu’une haute personnalité du Sénat avait pris sa cause en main. » — « Parfaitement, je l’ai lu, et je ne l’ai pas laissé passer, J’ignorais qu’il s'agissait de Scheurer-Kestner, mais son nom se serait trouvé dans la lettre, que, tout de même, je l’aurais arrêtée. »
Je riposte : « Alors, il est impossible de faire savoir à ce malheureux qui désespère, qui se meurt, que le secours approche? » Lebon me répond tranquillement qu’à la place de Dreyfus, il serait mort depuis longtemps.
Moi : « C’eût été un aveu de culpabilité ! » Lebon continue : « C’est une manière de voir les choses. D'ailleurs, je puis vous rassurer, et vous pouvez rassurer M. Scheurer. Sa santé est fort bonne ; il n’y a aucune crainte à concevoir, Et puis, sa femme lui
LOEUTE. 8