‹ Répertoire de l'affaire Dreyfus, 1894-1899 [microform]Chapitre 59 sur 244 · RÉ T LE · texte numérisé non relu

RÉ T LE

he 4 à Ka AI (set :

(HU ve.

— 97 — Octobre 1897.

25. — Esterhazy est reçu par le général Millet, directeur de l'infanterie, qui l’'engage à adresser un mémoire au ministre. (Cass. : dép. Esterhazy, 1, 580.)

Au cours d’un de ses interrogaloires par Bertulus, Esterhazy donna à cette visite la date du 24 octobre (Cass. : 11, 246), mais il reconnut devant la Cour de cassation qu'elle avait eu lieu le même jour que l'envoi de sa deuxième lettre au ministre de la Guerre. (Cass.: 1, 580.)

Il rend compte de cette entrevue, le soir même, à du Paty et écrit au ministre la lettre suivante (Rapp. Barp, 70) :

Monsieur le Ministre,

J'ai eu le chagrin aujourd’hui de n'être pas reçu par vous, maïs, suivant les instructions de M. le directeur de l'infanterie, j'ai l'honneur de vous adresser le récit de ce que j'ai dit à cet officier général, bien que je rougisse d’avoir, je ne dis pas à me justifier, mais à fournir des explications sur cette abominable machination.

J'étais tranquillement chez moi, à la campagne, lorsque, il y a quinze jours, j'ai reçu la lettre anonyme ci-jointe.

Mon premier mouvement a été de rechercher le colonel Picard, dont je lisais le nom pour la première fois, et si je le trouvais, de le tuer. Il n’était réellement pas à Paris.

Je recueillis alors les documents publiés l’année dernière sur l’affaire Dreyfus et je constatai sur le bordereau publié par le journal /e Matin que certains mots diffèrent de mon écriture, que l’ensemble de cette écriture diffère de la mienne, mais par contre que certains mots étaient d’une ressemblance tellement frappante qu'on les aurait dits calqués.

Dans l’un des documents publiés à ce propos, j'ai lu que le bordereau avait été écrit sur du papier calque. Je fus donc amené tout naturellement à penser qu'on s'était procuré de mon écriture et que Dreyfus s’en était servi pour fabriquer sa correspondance occulte et détourner sur moi les soupçons en cas de surprise.

Je ne connais pas Dreyfus, mais malheureusement pour moi, depuis longtemps mon écriture traine chez les banquiers, les prêteurs d'argent, les marchands bijoutiers et autres gens avec lesquels Dreyfus pouvait avoir des accointances.

Néanmoins, cette explication ne me satisfaisait pas. Au moment des duels Morès, Crémieu, Meyer, etc., j'ai reçu de nombreuses lettres d'officiers israélites auxquelles j'ai répondu par un mot de remerciement. Dreyfus était peut-être du nombre, mais je ne m'en souviens pas ; d’ailleurs, cette explication ne me suffit pas non plus, car il fallait avoir possédé beaucoup de mon écriture pour arriver à avoir les mots du bordereau.

Je me souvins alors qu’au commencement de 1894, à une époque que je puis très bien préciser par des motifs d'ordre intime, j'ai reçu d’un officier du ministère une demande de renseignements circonstanciés sur le rôle joué pendant la campagne de Crimée par la brigade de cavalerie que commandait mon père ; cet officier avait un travail à faire sur les opérations autour d’'Eupatoria.

Je lui ai fait une notice assez volumineuse et je la lui ai envoyée ; bien que, sur sa demande, je ne la lui aie pas adressée au ministère, il est possible qu’il l’y ait apportée et qu’elle soit tombée sous les yeux ou entre les mains de Dreyfus, soit qu'il la lui ait prêtée ou autrement. Il serait facile de se renseigner auprès de cet officier, M. le capitaine Bro.

J'ai beau me creuser la tête, je ne vois pas d’autres sources. Du reste, le simple examen des documents énumérés dans le bordereau suffit à démontrer qu’un officier de troupe d'infanterie et aussi peu répandu que moi dans le monde militaire est dans l'impossibilité absolue de se les être procurés ou d’avoir obtenu les renseignements secrets nécessaires pour les établir.

Un seul a été entre mes mains, encore ne suis-je pas sûr s’il s’agit du projet de manuel de tir ou d’un manuel définitif.

Il m'a été adressé par un officier israélite et à une époque bien postérieure aux seules manœuvres pour lesquelles j'aie été désigné en 1894 (manœuvres de cadres).

Les seuls renseignements que jy pouvais trouver étaient destinés à me fournir des documents pour les conférences dont j'étais chargé à chaque instant et que je cherchais à rendre aussi intéressantes que possible. Quant à l'expédition de Madagascar, il est invraisemblable de supposer que j'aie pu en être informé à une époque où elle n'était pas décidée. Enfin, j'ajouterai qu’il est inadmissible qu’un homme de mon éducation et élevé dans mon milieu, s'adressant à un attaché militaire, puisque ce document provient, dit-on, de l'ambassade d’Allemagne, l'appelle Monsieur au lieu de lui donner son grade ou son titre.

18 Octobre 1897.

Si Dreyfus a pu se servir de mon écriture, tout s'explique, et ma situalion gênée et connue depuis longtemps dans le monde israélite, mes relations de famille dans le monde diplomatique, mes rapports peu fréquents mais très ouverts avec le colonel de Schwarzkoppen, qui a connu mes parents à Carlsbad, tout cela me désignait pour être læ victime de cette affreuse machination. J'avais si peu à me cacher que j'ai été à l'ambassade d'Allemagne en plein jour et que jy ai même été à plusieurs reprises en uniforme pour rendre service à mon colonel. Est-il admissible qu'avec de semblables facilités, j'aurais été assez stupide pour lui écrire sans même altérer mon écriture ?

Je m'arrête, monsieur le Ministre ; parler plus longtemps sur ce sujet semblerait un plaidoyer, ce qui est loin de ma pensée. Il me reste à vous demander, ce que je voulais faire, si j'avais eu l'honneur d’être recu par vous, si, dans le cas où une allusion serait faite publiquement à ma personnalité, vous me couvririez et prendriez la défense de mon honneur, ou si je ne dois compter que sur moi-même.

Ma vieest bien moins que rien, mais j'ai un héritage de gloire à défendre. Au besoin, je m'adresserai à l’empereur d'Allemagne. Quoique ennemi, c’est un soldat, il sait ce que représente le nom que je porte et Je ne doute pas qu’il n’autorise officiellement son aide de camp à protester contre l'infamie dont je suis victime et affirmer sur l'honneur que je n'ai jamais eu avec lui de relations indignes de lui ou de moi.

ESTERHAZY

Dans les Dessous de l'affaire Dreyfus (p. 179), Esterhazy dit que le texte de celte lettre lui a été remis par du Paty de Clam, et publie le fac-similé du manuscrit original, qui est d’une écriture renversée. Roget a déclaré à la Cour de cassation que du Paty avait avoué, en septembre 1898, avoir inspiré cette lettre. A ce manuscrit était jointe, suivant Esterhazy, une note de la main de du Paty :

Copiez votre lettre et sachez-la bien. Réclamez le manuscrit de la plaquette.

(Cette plaquette ne fut pas imprimée. Après corrections et modifications, elle devint l’article Dixi, qui, remis par Esterhazy à Drumont le 14 novembre, parut le lendemain dans la Libre Parole.) (Cass. : dép. Roget, I, 74; dép. Picquar!t I, 197-198 ; dép. Esterhazy, I, 584, II, 107. — Cf. II, 173, 268 et 269.)

— Lettre de Leblois à Scheurer-Kestner :

Monsieur le Président,

Plus je cherche à prévoir quelle sera l'attitude de M. Faure, plus il me semble probable que l’on s’exposerait à une déception, en attendant de lui autre chose qu’une neutralité bienveillante.

Cette affaire, en effet, est grosse d’ennuis pour le Gouvernement, et la devise: Pas d’affaires ! est toujours de mode, parce qu'elle est ou paraît toujours commode.

Il est d’ailleurs évident que, moins on peut espérer, moins 1l faut risquer. Je crois donc devoir appeler respectueusement votre attention sur les inconvénients très sérieux que pourraient présenter des communications trop étendues. Et j'ajoute tout de suite qu'il me paraît presque impossible que M. Faure fasse appeler le colonel Picquart: il se compromettrait !

C’est un avantage si considérable de dire la même chose à tout le monde, qu'il ne faudrait se résigner à le perdre qu’en échange d’un avantage positif. Or, je doute que la situation comporte un contrat de ce genre.

Si vous ne demandezrien, vous n’obtiendrez rien ; et je ne crois pas que vous puissiez rien demander. Le cadeau serait donc de votre part, gratuit, ou à peu près, et qui sait si l’on en ferait grand cas ? si l’on ne serait pas plus embarrassé de savoir, que curieux d'apprendre?

Je me permets de vous dire qu’à mon avis,il n’y aurait pas lieu d'offrir pour le moment à M. Faure d’autres preuves que vos deux lettres (les deux lettres d’'Esterhazy), avec la lettre du prince de..., dont il peut fort bien ignorer le contenu.

Je ne verrais d’ailleurs aucun inconvénient à ajouter confidentiellement que vous avez quelques raisons personnelles de douter de l'entière bonne foi du ministre compétent (le général Billot), mais je crois qu’il vaudrait mieux s’en tenir là, dans un premier entretien.

Je vous supplie de croire, Monsieur le Président, que l'avis que j'exprime si librement est absolument dégagé de toute préoccupation personnelle; car, pour moi personnellement, je m'en remets à vous, comme je vous l'ai dit.

Je ne considère que l'intérêt de l’affaire, ou plutôt je considère, avant tout, l'intérêt de l'affaire ; mais je suis convaincu que l'intérêt particulier dont j'ai la garde (celui

00 Octobre 1897.

du colonel Picquart) y est étroitement lié. Vous m’accorderez sans peine, Monsieur le Président, que je ne puis pas, en conscience, laisser faire une chose qui pourrait être désapprouvée par qui vous savez, et qui, par une conséquence indirecte, mais prochaine, pourrait nuire gravement à l’affaire elle-même.

Ah! si M. Faure paraissait s’enflammer... si, spontanément, il exprimait le désir d’en apprendre davantage. Mais je vous supplie d’attendre l’expression spontanée de ces mouvements d'âme, sur lesquels je ne compte pas, je l’avoue, et qu'il me paraîtrait peu prudent d'escompter.

Votre bien respectueusement dévoué, L. LEBLOIS.

26. — Henry se rencontre au bureau de poste de la rue du Bac avec Esterhazy et le prévient que de Boisdeffre n’a pas encore reçu du ministre communication de la lettre envoyée la veille au général Billot, Dans l'après-midi du même jour, du l’aty assigne rendez-vous, le soir même, à onze heures, sur l’esplanade des Invalides, à Esterhazy et, là, lui donne les instructions suivantes: « Il est décidé que vous allez écrire au général de Boisdefire directement ; votre lettre permettra alors au général de Boisdeffre d'intervenir personnellement et de parler au ministre de la lettre que vous avez adressée à ce dernier. » (Cass.: dép. Esterhazy, I, 581.)

27. — Esterhazy est convoqué par un petit bleu à un rendez-vous fixé pour le soir même derrière la palissade du pont Alexandre III, sur l'esplanade des Invalides.

Là, une femme voilée lui aurait appris que Picquart essaie de constituer un dossier de nature à le compromettre gravement. (Cass.: eng. de Pellieux, dép. Esterhazy, II, 93-94.) Esterhazy place ce rendez-vous « deux jours avant que l’on ne commençât à parler dans la presse du dossier Scheurer-Kestner », c'està-dire deux jours avant le 29. Lors de son premier interrogataire par le commandant Ravary, le T décembre 1897, il avait affirmé que cette première rencontre avait eu lieu sûrement « dans les cinq derniers jours d'octobre ». (Cass.: inst. Ravary, I, 107-108.) Lors de l'enquête Bertulus, il plaça ses deux premiers rendez-vous avec la dame voilée «aux environs du 30 octobre ». (Cass.: inst. Bertulus, II, 258.)

Devant le Conseil d'enquête d'août 1898, Esterhazy dit que la dame voilée était accompagnée par du Paty avec lequel il fut convenu que Marguerite Pays servirait désormais d’intermédiaire entre eux. (Cass.: 17, 182.)

— Le député Paschal Grousset raconte dans les couloirs de la Charabre une conversation qu'il vient d’avoir avec Ranc au sujet des déclarations faites, le 14 juillet précédent, par Scheurer-Kestner à ses collègues du bureau du Sénat. — Le lendemain Rance confirma, à la Chambre, devant les journalistes, le récit de Paschal Grousset.

28. — Scheurer-Kestner déclare à un rédacteur de l'Agence nationale .

« … Les paroles que m'a prêtées M. Ranc sont bien celles que j'ai prononcées. Je suis fermement convaincu de l'innocence du capitaine Dreyfus et je mettrai tout en œuvre pour arriver, non seulement à le justifier en obtenant la revision de son procès et un verdict d’acquittement, mais en faisant bonne justice et le réhabilitant complètement. »

— Henry aurait déclaré à Esterhazy : « Tous ces gens-là ne marchent pas. Méline et Billot et tout le gouvernement sont pris par l'approche des élections et par les voix que représentent Scheurer-Kestner, Reinach, ete... Si on ne met pas la bayonnette dans le derrière de tous ces gens-là, ils sacrifieraient toute l’armée française à leur siège de sénateur ou de député » et quitte Esterhazy sur ces mots : « Sabre à la main, nous allons charger! » (Cass. : dép. Esterhazy, I, 582.)

29. — Scheurer-Kestner entretient le président de la République de l'affaire Dreyfus.

— Le Temps annonce que Scheurer-Kestner se refusera désormais à toute conversation, jusqu'à ce qu'il ait entretenu les ministres compétents.

100 Octobre 1897.

— Tous les journaux reproduisent et commentent les déclarations de Scheurer- Kestner et celles de Rance.

Plusieurs journaux attribuent à Barthou, ministre de l'Intérieur, le propos suivant : « Remarquez que M. Ranc a dit que M. Scheurer-Kestner avait une conviction et non une preuve. » { Rappel.)

La Libre Parole déclare que « l'attitude du vice-président du Sénat est abominable ». \

M. A. Rogat, dans la /ance, demande :

Est-ce que par hasard le protestantisme vient, dans cette circonstance, malheureusement choisie, appuyer la juiverie et prétend-on donner raison à M. Drumont qui soutient que le protestant est un demi-juif ?

Le Matin écrit :

De l’enquête très sérieuse à laquelle nous nous sommes livrés, nous rapportons ceci : c’est qu’en haut lieu on est persuadé, on a la certitude que M. Scheurer-Kestner a été victime d’une machination merveilleusement montée.

.. En haut lieu, on pense, on est sûr qu’il y a ceci : le nom d’un autre coupable. Ce nom, le gouvernement le connaît. 11 sait aussi que ce coupable a fait des aveux. Car l'innocence de Dreyfus ne pouvait éclater qu'avec la culpabilité d’un autre, et cet autre s’est rencontré :

« Oui, il y a en ce moment, nous a-t-on dit, un homme qui consent à accumuler sur sa tête l’effroyable responsabilité des crimes de Dreyfus. Il prend tout à sa charge : l’espionnage, le vol de documents, la trahison et les malédictions du peuple par-dessus le marché. Il n’y a que les années de détention qu'il ne prend pas, car il est déjà « garé ». À cette heure, il se trouve à l’abri de toute extradition, en Suisse. »

Ce fantastique complot n’a pu naturellement être préparé que par ceux qui connaissent la nature et les circonstances du crime. Mais la trame en est découverte, et les auteurs en seront confondus :

« Dans le dossier de M. Scheurer-Kestner, il y à Phomme de paille! »

— Première lettre d’'Esterhazy au président de la République :

Monsieur le Président de la République,

J'ai l'honneur de vous adresser le texte d'une lettre anonyme qui n:'a été envoyée le 20 octobre 1897.

Je suis la personne désignée dans cette lettre comme étant la victime choisie. Je ne veux pas attendre que mon nom ait été livré à la publicité pour savoir quelle sera l'attitude de mes chefs. Je me suis donc adressé à mon chef et protecteur naturel, M. le ministre de la Guerre, pour savoir s'il me convoquerait au moment où mon nom sera prononcé.

Le ministre n’a pas répondu. Or, ma famille est assez illustre dans les fastes de l’histoire de France et dans celle des grandes causes européennes pour que le gouvernement de mon pays ait le souci de ne pas laisser traîner mon nom dans la boue.

Je m'adresse donc au chef suprême de l’armée, au Président de la République. 5e lui demande d’arrêter le scandale comme il le peut et le doit.

Je lui demande justice contre l’infâme instigateur de ce complot, qui a livré aux auteurs de cette machination les secrets de mon service pour me substituer à un misérable.

Si j'avais la douleur de ne pas être écouté par le magistrat suprême de mon pays, j'ai pris mes précautions pour que mon appel parvienne à mon chef de blason, au suzerain de la famille Esterhazy, à l’empereur d'Allemagne. Lui est un soldat et saura mettre l'honneur d’un soldat, même ennemi, au-dessus des mesquines et louches intrigues de la politique.

I! osera parler haut et ferme, lui, pour défendre l'honneur de dix générations de soldats.

A vous, Monsieur le Président de la République, de juger si vous devez me forcer à porter la question sur ce terrain. Un Esterhazy ne craint rien, ni personne, si ce n’est Dieu. Rien, n1 personne, ne m'empêchera d’agir comme je le dis, si je suis sacrifié à je ne sais quelle misérable combinaison politique.

Je suis avec le plus grand respect, etc.

ESTERHAZY

(Cass. : inst. Ravary, dép. Esterhazy, 11, 108.) :

Roget a déclaré à la Cour de cassation que du Paty avait avoué avoir inspiré cette lettre. (Cass. : 11, 629.) Esterhazy assura qu'elle lui avait été dictée mot à

— 4101 — Octobre 1897.

mot par ce dernier sur l’esplanade des Invalides. (Cass. : Z, 592.) Voir les dénégations de du Paty. (Cass. : eng. Renouard, 11, 192.)

Vers le 29. -— Deuxième prétendue entrevue d’Esterhazy avec la Dame votilée qui lui remet le document libérateur en lui disant : « N'hésitez pas, si le torchon brûle, à faire paraître cette pièce dans les journaux. » Elle ajoute que Picquart a soustrait ce document, avec bien d’autres. dans ies dossiers qui lui ont été confiés. à

Cette rencontre aurait eu lieu à six heures, rue Saint-Eleuthère, près de l’Église du Sacré-Cœur.

« La lettre fixant le rendez-vous a été écrite plus tard, comme la précédente, en caractères d'imprimerie, par M. Christian Esterhazy, pour être remise au cénéral de Pellieux. » (REINACH : Tout le Crime, p. 242.)

Lors de l'enquête du général de Pellieux, Esterhazy semble préciser la date de cette deuxième entrevue : « Je retrouvai la même personne que la première fois qui me dit que la haute personnalité parlementaire qu’elle avait voulu désigner était M. Scheurer-Kestner, comme j'avais dû le voir depuis deux jours. » Or, les affirmations de Paschal-Grousset relatives aux déclarations de Scheurer-Kestner sont du 27 octobre. Nous avons vu (vers le 27 octobre) que, lors de l’enquête Bertulus, Esterhazy déclara que ses deux premiers rendez-vous avec la dame voilée avaient eu lieu « aux environs d'octobre ». (Cass. : 2nst. Ravary, dép. Esterhazy, 11, 107-108; eng. Bertulus, dép. Esterhazy, LL, 258 ; enq. de Pellieux, dép. Esterhazy, I, 94-95.)

30. — Scheurer-Kestner s’entretient pendant plusieurs heures de l'affaire Dreyfus avec le ministre de la Guerre. Billot lui promet d'ouvrir une enquête et lui demande quinze jours de silence. (Pr. Zoca : 1, 112, 113; Insrr. Fagre, 109, 438; article de Rance, Siecle du 31 mars 1899.)

— Le général Leclerc transmet à Picquart l’ordre ministériel qui étend la mission du colonel jusqu’à la frontière tripolitaine. (Cass. : eng. Bertulus, dép. Picquart, I, 210; eng. Bertulus, II, 265-266.)

31. — Seconde lettre d'Esterhazy au président de la République :

Monsieur le Président, ;

J'ai le regret de constater que, ni le chef de l'Etat, ni le chef de l’armée n’ont eu un mot d'appui, d'encouragement ou de consolation à envoyer en réponse à un oflicier supérieur qui mettait entre leurs mains son honneur menacé. Je sais que des considérations de politique parlementaire empêchent le gouvernement de faire une déclaration franche et nette, me mettant hors de cause et fermant la bouche pour toujours aux défenseurs de Dreyfus.

Je ne veux pas que les services rendus à la France pendant cent soixante ans par cinq officiers généraux dont je porte le nom, que le sang versé, que la mémoire de ceux tués en face de l’ennemi, le dernier encore tout récemment, je ne veux pas que tout cela soit payé d’infamie pour servir de pareilles combinaisons et sauver un misérable. Je suis acculé à user de tous les moyens en mon pouvoir.

Or, la généreuse femme qui m’a prévenu de l’horrible complot tramé contre moi par les amis de Dreyfus, avec l'assistance du colonel Picquart, a réussi à me procurer depuis, entre autres documents, la photographie d’une pièce qu’elle a pu soutirer à cet officier. Cette pièce, volée dans une légation étrangère par le colonel Picquart, est des plus compromettantes pour certaines personnalités diplomatiques. Si je n’obtiens ni appui, ni justice, et si mon nom vient à être prononcé, cette photographie, qui est aujourd’hui en lieu sûr à l'étranger, sera immédiatement publiée.

Excusez-moi, monsieur le Président, d’être obligé d’avoir recours à des moyens si peu en rapport avec mon caractère, mais songez que je défends beaucoup plus que ma vie, beaucoup plus que mon honneur, l'honneur d’une famille sans tache, et dans cette lutte désespérée où tous les appuis me manquent et où ma cervelle éclate, ie suis obligé de faire arme de tout.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

ESTERHAZY

(Cass. : inst. Ravary, dép. Esterhazy, Il. 108.)

MODE Octobre 1897,

— Le colonel de Schwartzkoppen est rappelé à Berlin et nommé au commandement du ?° régiment de grenadiers de la garde.

— La Libre Parole, sous la signature CZ, publie la note suivante :

Un officier très au courant de tout ce qui s’est passé au moment de la découverte de la trahison de Dreyfus, nous a dit textuellement :

« Dreyfus a été condamné à la peine la plus forte et à l’unanimité.

» Si, au lieu de se composer de sept membres, le conseil de guerre en eût compté vingt-cinq, tous, à l'unanimité, eussent prononcé la même sentence.

» M. Scheurer-Kestner prétend que Dreyfus est innocent; eh bien, moi, je jure que Dreyfus est un traitre. »

Cette déclaration est formelle.

On dit dans différents milieux que M. Scheurer-Kestner serait simplement victime de sa naïve crédulité.

Toute la machination reposerait sur une ressemblance d'écriture.

Enfin, on accuse un haut fonctionnaire du ministère de la guerre d’avoir livré les documents que posséderait M. Scheurer-Kestner.

— La Patrie publie les déclarations suivantes, qu'elle attribue à un des juges de Dreyfus :

Les arguments des défenseurs de Dreyfus ne reposent sur rien.

La conviction des sept officiers qui ont condamné Dreyfus demeure entière, absolue, basée qu’elle est sur des preuves irréfutables.

Au document principal, sur lequel s'est échafaudé le réquisitoire du ministère public, d’autres sont veaus se joindre, d’autres documents plus probants les uns que les autres.

Dreyfus est coupable.

Dreyfus a mérité son sort.

Dreyfus a trahi son pays au profit de l'Allemagne, où l’un de ses frères est capitaine en activité. Et vous pouvez dire, proclamer bien haut que, si le procès est demeuré secret, si les membres du conseil de guerre gardent le silence, si moi-même je suis obligé de demeurer dans les généralités, et ne pas mettre les points sur les à, comme j'en ai la furieuse envie à voir cette campagne infâme en faveur d’un traître qui a mérité dix fois la mort, c’est qu'il s’agit d’un secret d'Etat.

Il s’agit d’un secret qui, surtout à l’époque où il eût été divulgué, pouvait devenir un cas de guerre.

Octobre, fin. — Époque à laquelle du Paty aurait remis à Esterhazy la grille qui devait leur permettre de correspondre secrètement avec Henry. (Cass. : dép. Ésterhazy, 1, 584.) |

— M. de Castro, voyant le fac-similé du bordereau, vendu sur les boulevards par un camelot, reconnaît l'écriture d’Esterhazy, duquel il possédait de nombreuses lettres. Quelques jours après, 1l montre plusieurs de ces lettres à Mathieu Dreyfus, puis il les apporte à Scheurer-Kestner. (PR. ZorA, 1, 123; cf. Cass.: dép. Monod, I, 462.)

— 103 — Novembre 1897.

Page 1