‹ Répertoire de l'affaire Dreyfus, 1894-1899 [microform]Chapitre 60 sur 244 · Lettre de Scheurer-Kestner à Billot · texte numérisé non relu

Lettre de Scheurer-Kestner à Billot

Mon cher ami,

Lis Le Matin d'hier. Tu l'as lu certainement. Qui à commis l'indiscrétion ? Je ne sais, mais ce n’est pas moi. Qui donc alors? Tu es bien mal servi, ou plutôt tu es desservi. Je t'ai promis le silence ; tu m'as engagé le tien. Mais il ne faudrait pas cependant que je devinsse la victime de ma discrétion, et c’est ce qui pourrait m'arriver si tu ne fais pas taire les imprudents qui t’entourent.

Fais l'enquête loyale que tu m'as promise, fais-la courageusement, résolument, et ne permets pas à d’autres de s'en mêler, surtout de cette façon. L'armée, que j'aime autant que tui, ne pourrait qu'y perdre. Elle peut s’en tirer honorablement encore; demain peut-être sera-t-il trop tard.

Je t'en conjure, au nom de cet intérêt sacré, foule aux pieds toute considération secondaire ; c’est digne de toi.

Tu ne m'as rien dit qui soit de nature à entamer ma conviction. Je ne t'ai pas dit tout ce que je sais, mais je t’ai mis sur la voie, et cela me suffit pour le moment. Cherche, cherche et tu trouveras.

En quoi l’armée serait-elle touchée si les généraux reconnaissaient eux-mêmes qu'il y a eu peut-être une erreur judiciaire ? Ils en seraient grandis, et le général Mercier, et les autres. L'opinion publique serait avec eux, sois-en certain !

Que si, au contraire, on parvient à étoufler ce qui ne doit pas l’être, dans notre pays de France, sauf à succomber plus tard devant la réalité, songe au désastre, non seulement pour toi, mon cher ami, mais pour cette armée à laquelle nous accordons toute notre admiration et toute notre sollicitude.

Il faut donc que nous combinions nos efforts pour éviter un pareil malheur, et je suis prêt, tu l'as bien vu, à m'y employer de toute mon âme.

Mon vieil ami, écoute-moi donc !

A. SCHEURER-KESTNER

(L'article du Matin auquel fait allusion cette lettre, tout en affirmant que Scheurer-Kestner n'avait fait aucune démarche, ni « frappé à la porte d'aucun ministère », reproduisait une partie des communications qu'il avait faites la veille à Billot.)

— L'Intransigeant et la Patrie attaquent Scheurer-Kestner avec une extrème violence. Rochefort dénonce Forzinetti.

— La Libre Parole publie la note suivante, signée Ct Z. :

On assure que M. Scheurer-Kestner a vu le général Billot, ministre de la Guerre. Ce dernier aurait, paraît-il, mis sous les yeux du sénateur le dossier de l'affaire, et prouvé la culpabilité de Dreyfus.

Si cela est, on ne comprend pas pourquoi le ministre de la Guerre n’a pas donné connaissance de ces faits.

— Paul de Cassagnac, dans l'Autorité, demande la revision du procès :

… I n’y a qu'une chose à faire, mais elle s'impose. J'aurai, moi aussi, le courage méritoire de la réclamer, méme à l'encontre de l'opinion publique prévenue et déchainée :

C’est la revision du procès.

li faut que Dreyfus, pour être réellement convaincu et légitimement condamné,

— 104 — Novembre 1897.

sans qu'il subsiste un doute affreux, soit jugé à nouveau, et cette fois-ci devant l’opinion publique attentive et renseignée. ï

Plus de huis clos, plus de pièces secrètes ! La lumière pour lui comme pour tous !

— Le général Leclerc reçoit du ministère de la Guerre le télégramme chiffré suivant :

Le gouvernement a reçu des lettres l’informant que le lieutenant-colonel Picquart s’est laissé voler par une femme la photographie d’un document secret de la plus haute importance et compromettant pour un attaché militaire étranger. Prière d'interroger cet officier supérieur.

(Cass. : dép. Picquart, 1, 198.)

Au reçu de ce télégramme, le général Leclerc interroge Picquart qui affirme qu'aucun document n’est sorti de son bureau où aucune femme n’a jamais pénétré.

Le général fait partir Picquart pour Gabès et écrit au ministre dans les premiers jours de novembre pour demander de nouvelles instructions qui ne furent jamais envoyées. (Cass. : dép. Gonse, I, 254 et précédentes dépositions de Picquart.)

2. — Scheurer-Kestner reçoit la visite de M. Mersey, chef du cabinet de Méline.

— La Libre Parole raconte que, dans l'entretien qu'il eut, au mois de juin précédent, avec Billot, Scheurer-Kestner demanda au ministre de lui confier, ou du moins de lui montrer le dossier Dreyfus. Billot aurait refusé en disant :

Le dossier est composé de pièces secrètes ; il est enfermé dans un coffre-fort, sous triple serrure ; je n'ai ni la possibilité, ni le droit de l'en sortir.

Scheurer-Kestner ayant fait allusion à l'éventualité d’une nouvelle campagne en faveur de Dreyfus, Billot lui aurait répondu :

— Eh bien, je les attends, qu’ils y viennent ! Je les écraserai d’un coup de massue !

2 ou 3. — Dans un entretien avec Paléologue, Henry fait allusion aux lettres de l’empereur d'Allemagne. (Cass. : /, 393.)

3. — Scheurer-Kestner s’entretient avec le président du Conseil de l'affaire Dreyfus, et offre de lui communiquer les lettres Gonse. Méline refuse d’en prendre connaissance et engage Scheurer-Kestner à se rendre, avec Leblois, auprès de Billot. Scheurer-Kestner demande à Leblois de le faire ; Leblois n°y consent pas immédiatement. (PR. ZoLa, 1, 114.— Insrr. FABre, //0, 158, 200.)

4. — Scheurer-Kestner écrit au président du Conseil la lettre suivante : Mon cher ami,

M. Leblois ne consent pas à faire de communication à un autre qu’à vous seul. Je vous dirai pourquoi, à la prochaine occasion. Il ne m'autorise pas à agir autrement que lui. ; É

Combien je regrette que, dans une affaire pareille, vous vous sentiez arrêté par une question de formalisme, que les intérêts supérieurs de. l'Etat me semblaient devoir écarter ! Je ne puis assez le dire.

l ien dévoué 4 > Votre bien dévoué, A. SCHEURER-KESTNER.

— Scheurer-Kestner demande à M° Leblois de l’assister, comme avocat, de ses conseils.

5. — Scheurer-Kestner entretient le Garde des sceaux de l’affaire Dreyfus.

— Scheurer-Kestner s’entretient à nouveau avec le président du Conseil. Il lui fait connaître qu'il est prêt à aller voir, avec Leblois, le général Billot. Méline lui répond que Billot a changé d’avis.

— Troisième lettre d’Esterhazy au président de la République :

Monsieur le Président de la République,

Excusez-moi de vous importuner encore une fois, mais je crains que M. le ministre de la Guerre ne vous ait pas communiqué mes dernières lettres et Je tiens à ce que

roe À Yi

— 105 — Novembre 1897.

vous connaissiez bien la situation. C’est d’ailleurs la dernière fois que je m'adresse aux pouvoirs publics. La femme qui m'a mis au courant de l'horrible machination ourdie contre moi m'a remis, entre autres, une pièce qui est une protection pour moi, puisqu'elle prouve la canaillerie de Dreyfus, et un danger pour mon pays, parce que sa publication avec le fac-similé de l'écriture forcera la France à s’humilier ou à faire la guerre.

Vous qui êtes au-dessus des vaines querelles de parti où mon honneur sert de rançon, ne me laissez pas dans l'obligation de choisir entre deux alternatives également horribles.

Forcez les Ponce-Pilate de la politique à faire une déclaration nette et précise au lieu de louvoyer pour conserver les voix des amis de Barrabas. Toutes les lettres que j'ai écrites vont arriver entre les mains d’un de mes parents qui a eu l’honneur, cet été, de recevoir deux empereurs.

Que pensera-t-on, dans le monde entier, quand on va connaître la lâche et froide cruauté avec laquelle on m'a laissé me débattre dans mon agonie, sans un appui, sans un conseil ! Mon sang va retomber sur vos têtes. Et lorsque sera publiée la lettre que le Gouvernement connaît et qui est une des preuves de la culpabilité de Dreyfus, que dira le monde entier de cette misérable tactique parlementaire qui a empêché d’imposer silence à la meute par quelques mots énergiques ?

Je pousse le vieux cri français : « Haro à moi, mon prince, à ma rescousse! » Je vous l’adresse à vous, monsieur le Président, qui, avant d’être le chef de l'Etat, êtes un honnête homme et qui devez au fond de votre âme être profondément écœuré de la lâcheté que vous voyez.

Qu'on me défende et je renverrai la pièce au ministre de la Guerre sans que personne au monde y ait jeté les yeux, mais qu'on me défende vite, car je ne puis plus attendre et je ne reculerai devant rien pour la défense ou la vengeance de mon honneur indignement sacrifié.

Je suis, etc.

ESTERHAZY

(Cass. : Rapport Kerdrain, LH, 172).

— Lettre de Gabriel Monod au Temps.

Après une étude attentive de l'écriture du bordereau et de celle de Drevfus, dont les résultats ont été confirinés par l'examen d'un habile graphologue de ses amis, M. Monod croit pouvoir affirmer que le bordereau n’est pas de la main de Dreyfus.

— Henry Fouquier demande la constitution d’une sorte de jury d'honneur qui entendrait Scheurer-Kestner et examinerait son dossier :

Le jury, cela va de soi, n’aurait pas qualité pour revenir sur une chose jugée. Mais il pourrait nous dire, en son âme et conscience, s'il estime qu'il y ait des présomptions suffisantes pour demander la revision du procès. (Rappel, daté du 6.)

6. — Le Figaro publie les déclarations suivantes de Scheurer-Kestner :

Nous avons rencontré hier M. Scheurer-Kestner à qui nous avons, naturellement, demandé où il en était de l'affaire qu'il a prise en main :

« Mais, nous a-t-il répondu, ma situation me paraît fort nette. La plupart des journaux me mettent en demeure de faire connaître au public les preuves qui ont déterminé ma conviction de l’innocence du capitaine Dreyfus. Ils semblent même disposés à m'imputer des retards qui seraient, en effet, fort difficiles à expliquer si J'avais à me les reprocher.

» Mais il n’en est rien, je vous prie de le croire.

» Dès que la possibilité m’en a été donnée, j’ai communiqué au Gouvernement les éléments sur lesquels se fonde ma conviction. Il est donc naturel que je laisse au Gouvernement le temps de prendre les mesures nécessaires et le soin d'éclairer l'opinion publique. »

Telles ont été les propres paroles de l'honorable sénateur.

— Le Malin revient sur « l’histoire de l’homme de paille » et annonce que Scheurer-Kestner s’est rencontré avec le ministre de la Guerre :

… À cette heure, le général Billot à recu les communications officieuses que M. Scheurer-Kestner a cru devoir faire. Espérons que celui-ci agira bientôt officiellement. La presse entière est unanime à le mettre en demeure de prendre une réso-

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