BAZILLE
— Lettre de Bertiilon au général de Boisdeffre (Renxes, /1, 371) :
Mon Général,
Je crois de mon devoir de vous affirmer que les allégations du commandant Esterhazy sur le rôle rocambolesque qu'il s’attribue dans la confection de la lettre missive incriminée, allégations que je peux apprécier mieux que tout autre, me confirment de plus en plus dans l’idée qu'il est l’homme de paille choisi par la famille pour attirer l'affaire sur lé plus mauvais terrain. L'air accusateur qu'il prend vis-à-vis du colonel Picquart n’a pas d'autre but que de nous abuser.
— Le Figaro publie le résultat d’une enquête faite à Rouen par un de ses collaborateurs, M. Jules Huret. Les officiers du 74° de ligne, interrogés par lui, ne manifestent ni surprise ni incrédulité au sujet de laccusation portée contre Esterhazy. L'un d'eux dit de lui « qu’il n’était, en somme, qu’un rastaquouère dans l’armée francaise ».
: — Esterhazy choisit comme défenseur M° Tézenas.
19. — Picquart recoit l’ordre, par télégramme, de se rendre à Tunis et de se * mettre à la disposition du général Leclerc, commandant la division d'occupation de Tunisie.
— De Pellieux entend M° Leblois qui lui fait connaître, à titre confidentiel, tout ce qu'il a appris lui-même du colonel Picquart, sur l'affaire Dreyfus-Esterhazy. et lui communique les lettres du général Gonse. Le général engage M° Leblois à demander l'arrestation d’Esterhazy. M° Leblois lui répond qu'il ne se reconnaît pas qualité pour le faire. (Ixsr. FaBre, confrontation Leblois-Pellieux, 133-135 ; comp. PR. ZoLaA, 1, 269-272.)
20. Le général de Pellieux adresse au gouverneur de Paris un rapport sur son enquête.
— Le Figaro publie, sur les conditions dans lesquelles s’est formée la conviction de Scheurer-Kestner, un article intitulé : La Genèse d'un Dossier.
— Le Rappei rattache la démission de Casimir-Perier aux complications politiques issues de l'affaire Dreyfus, et parle d’une démarche que M. de Munster aurait faite auprès du président de la République pour lui assurer que Dreyfus n'avait jamais été en rapport avec des agents allemands. (Comp. déposition Casimir-Perier, Enquête.)
— La Pall Mall Gazette publie une dépêche de Berlin, disant que, si le gouvernement français le désire, le gouvernement allemand autorisera son ambassadeur à affirmer sous serment que Dreyfus n’a jamais été un informateur à la solde de l’Allemagne.
— Le Journal de Rouen donne des renseignements sur l’envoi d’Esterhazy aux manœuvres de Châlons, en août 1894, « sur sa demande et à ses frais ».
A6 Novembre 1897.
— L'Echo de Paris écrit : :
... Sürs de ce que nous avançons, nous ne saurions trop allirmer :
1° Qu'en ce qui concerne le plan de mobilisation et de concentration, le document livré, relatif aux troupes de couverture concernait tous les corps d’armée, — et les compagnies de chemins de fer durent reconstituer l’ensemble du plan de la mobilisation et de la concentration, chacune en ce qui pouvait la concerner. De ce chef, l’étatmajor général dépensa une somme de douze cent mille francs.
L'état-major général sait que personne en dehors de son cadre ne pouvait connaître quatre des documents inscrits sur le bordereau.
Les documents annoncés par le bordereau avaient une réelle importance, — le destinataire de ces documents les payait royalement, paraît-il.
On aura beau tourner autour de la question, il restera toujours acquis qu'il était impossible, de par son emploi, au commandant Esterhazy de communiquer un détail quelconque relatif à quatre des documents inscrits au bordereau.
Est-ce que le commandant Esterhazy connut, de Rouen ou d'Evreux, les expériences relatives au canon Deport, dont nous avons parlé ? Est-ce lui qui pouvait prévenir une ambassade étrangère de ces expériences, de l'envoi du matériel par l'arsenal de Puteaux ?
Est-ce lui qui fit déplomber le wagon dans lequel se trouvaient les caisses contenant l'envoi relatif aux expériences Deport, envoi effectué par l'arsenal de Puteaux ?
L’état-major général seul avait connaissance de cet envoi — quelqu'un appartenant à ses bureaux seul pouvait prévenir l'étranger.
Et la caisse de vingt-cinq fusils Lebel soustraite entre Bourges et le Guettin, vol que personne n’a contesté, qui donc des deux, du commandant Esterhazy ou de Dreyfus, était à même d’en connaître l’envoi par l’arsenal de Bourges ?
Si nous n'avions crainte d'augmenter les transes de la population qui suit avec peine les diverses phases du drame auquel nous assistons, nous indiquerions encore des faits indéniables, véritablement incompréhensibles, où la main des agents étrangers apparaissait.
A l’époque des faits auxquels nous ne voulons faire qu’une simple allusion, le général de Boisdeffre, voyant le fruit de ses travaux annihilé par l’étranger, proposa des mesures de protection qui furent repoussées en haut lieu, dans la crainte de mécontenter nos « voisins ». x
Depuis l’arrestation de Dreyfus, l’Etat-Major général n’a plus les mêmes inquiétudes et les fuites ont cessé.
Vers le 20. — Note, dite note aux deux écritures, adressée par du Paty à Esterhazy :
Dans le cas où le général de Pellieux me demanderait si j'ai eu des rapports avec vous, j'ai l’intention de dire ceci, qui est sensiblement vrai :
Dès que nous avons été informés anonymement de la trame ourdie contre le commandant Esterhazy, je compris l'importance qu'il y aurait à le prévenir, pour empêcher un acte de désespoir.
Je suis donc entré en rapports avec lui par des moyens que je désire taire, pour ne pas compromettre des tiers vis-à-vis desquels je suis lié d'honneur. Je dois dire, cependant, que la « dame voilée » est tout à fait étrangère à ces relations.
Mes rapports avec le commandant Esterhazy ont eu pour effet de l'empêcher de prendre des mesures extrêmes, car il avait été prévenu de son côté et voulait... Dès que j'ai su qu'il avait en sa possession une pièce secrète, tous mes efforts ont tendu à la lui faire rendre en faisant appel à ses sentiments patriotiques, et j'y ai réussi, d’ailleurs sans difficulté.
Mon intervention a donc été employée à modérer une exaspération très légitime. Je me suis abstenu de lui rien faire communiquer ayant un caractère secret. Les renseignements de cette nature qu’il a pu avoir lui sont venus d’une autre source. Je suis étranger à la campagne contre Picquart. Le général de Boisdeffre n’est pas sans savoir, d’ailleurs, que j'ai eu des relations indirectes avec le commandant Esterhazy.
A partir du moment où le commandant Esterhazy a eu des appuis et un avocat, et a écrit dans les journaux, j'ai cessé mes relations devenues inutiles.
Comme il a pris un engagement d'honneur vis-à-vis de moi, je le dégagerai de sa parole par un mot, si vous le désirez, car, sans cela, il se croira obligé de nier ces relations, mais sa parole subsistera, comme la mienne, vis-à-vis des tiers.
En conséquence :
1° Tant que vous n'aurez pas une lettre officielle de moi, vous n’êtes pas censé me connaitre;
1h /à ) 4 NY fe 3 1] MH He
—! 4117 — Novembre 1897.
90 Restez muet sur la nature des rapports que nous avons eus, en vous retranchant derrière des engagements vis-à-vis de tierces personnes ;
30 Maintenez que ces rapports ont été purement des encouragements, des conseils de modération et des appels à vos bons sentiments pour rendre la pièce, et sont complètement étrangers à l'affaire de la femme voilée;
4° Jamais je ne vous ai rien divulgué de confidentiel, et ce n’est pas moi qui vous ai dénoncé Picquart.
Voilà le terrain sur lequel je me placerai : pénétrez-vous bien de tout ce que je coche en rouge et détruisez. Vous comprenez combien il est important d'être bien d'accord, pour vous comme pour moi.
Tout va bien: la personne qui a été chercher les fameuses lettres de Picquart, en style convenu, est précisément l'auteur du téiégramme signé Blanche, lequel est de son écriture un peu déquisée. La police a mis la main dessus. C’est une amie de Curé,
On pourra prouver que le Roumain ne vous a rien remis.
Cette note, dont Esterhazy a publié le fac-similé, est d'une écriture de femme. Les derniers alinéas et tous les mots imprimés en lettres italiques sont de la main du colonel du Paty.
Du Paty s’en est reconnu l’auteur. (Conseil d'enquête ; Cass.: dép. Roget, T, 629.)
21. — Le général de Pellieux est chargé d’une enquête Judiciaire. L'Agence Havas publie la note suivante:
L'enquête du général de Pellieux continue. Le lieutenant-colonel Picquart sera entendu.
— Sur la demande du gouverneur militaire de Paris, Picquart est autorisé à se rendre à Paris pour témoigner devant le général de Pellieux, et est invité à donner sa parole qu’il ne communiquera avec qui que ce soit avant d’avoir vu ce général. (Cass.: dép. Picquart, I, 201.)
—- Le Figaro publie une notice du commandant Forzinetti sur la détention du capitaine Dreyfus à la prison du Cherche-Midi.
— Première réunion publique organisée, dans l’après-midi, au Gymnase Pascaud, par le groupe des étudiants antisémites. Orateurs : le comte d'Hugues, Lucien Millevove, Guérin, Dubuc, etc. Ordre du jour sommant le gouvernement d’exclure les juifs de l’armée et des fonctions publiques.
22. — Esterhazy écrit à Pellieux deux lettres pour le prier de faire saisir des documents importants conservés par Picquart au sixième étage de la maison qu'il habitait, 8, rue Yvon-Villarceau. (Cass. : eng. de Pellieux, dép. Esterhazy, 110972)
— Le Figaro résume les charges qui pèsent sur Esterhazy, en mentionnant, à la suite de chacune d'elles, les réponses du commandant.
— Le même journal rapporte un entretien avec M° Demange, au sujet du récit du commandant Forzinetti. Après sa condamnation, Dreyfus s’est jeté dans les bras de M° Demange et l’a embrassé en sanglotant. M° Demange lui à dit :
Mon capitaine, vous êtes la victime d’une des plus effroyables erreurs judiciaires du siècle !
— Les Débats publient des observations intéressantes sur l’origine des renseignements énumérés au bordereau et sur la valeur qu’ils pouvaient présenter pour une puissance étrangère :
… Tout officier ayant assisté aux écoles à feu de Châlons aurait pu envoyer les renseignements portés au bordereau.
23. — Picquart s’'embarque à Tunis pour la France, à bord du Rhône. (Cass. dép. Picquart, I, 201, 213; enq. Bertulus; IT, 267.)
— Pellieux ordonne une perquisition chez Picquart. M. Aymard, commissaire de police, y procède dans des conditions irrégulières et bizarres. (Cass. : dép. Picquart, I, 200.)
1# 1 tr
— 118 — Novembre 1897.
— Au conseil de cabinet italien, (enu sous la présidence de M. di Rudini, le général Pelloux, ministre de la Guerre, aflirme que le colonel Panizzardi, attaché militaire italien, n’a jamais été mêlé à un fait ayant pu provoquer le procès Dreyfus.
— Cavaignac affirme avec véhémence, dans les couloirs de la Chambre, la culpabilité de Dreyfus.
— D'après la Wiener Allgemeine Zeitung, M. Normann Schumann affirme que M. Richard Grothe, espion « double » pour le compte des gouvernements français et allemand, aurait livré la pièce ; « Ce canaille de D... »
M. R. Grothe à immédiatement démenti cette affirmation.
24. — Premier interrogatoire d’Esterhazy par de Pellieux. (Cass. : ZI, 90-98.)
— L'ambassadeur d'Allemagne renouvelle ses affirmations du 17 novembre, (Cass. : dép. Paléoloque, I, 392.)
— La Dépêche, de Toulouse, publie un article où elle affirme l'existence d’un « Syndicat Dreyfus », fondé quelque temps après la condamnation, disposant de 10 millions et ayant donné 12.000 francs à un seul agent. Ce journal prétend que le Gouvernement a la liste des membres et il promet de dire comment il se l’est procurée.
25. — Deuxième interrogatoire d'Esterhazy par de Pellieux. (Cass. : ZI, 98-102.)
— L'Agence nationale publie la note suivante :
Le ministre de la Guerre ne nie pas la perquisition opérée chez le colonel Picquart à Paris, mais déclare ne l’avoir connue que par la publicité des journaux.
Cette perquisition n'aurait été opérée que sur l'initiative exclusive du général de Pellieux, chargé de l'enquête.
— Picquart arrive à Marseille ; il se dérobe à toute interview.
—- Le Soir dit que l’abbé Gayraud, député du Finistère, a raconté, dans les couloirs de la Chambre, qu'avant l'arrestation de Dreyfus, son frère, Mathieu Dreyfus, aurait offert 200.000 francs au colonel Sandherr pour étouffer l’affaire.
— Lemercier-Picard raconte à M. Emile Berr, rédacteur au Figaro, que, le 25 décembre 1893, chargé par le colonel Sandherr de filer Esterhazy, il l'aurait surpris en relations à Bruxelles avec deux officiers français, et qu’il aurait ensuite volé à une femme qui accompagnait ces officiers, un document écrasant pour Esterhazy (la lettre Otto) :
17 décembre 1893.
Madame,
Votre exigence dépasse toute limite. Vous ne tenez aucun compte des sommes versées, beaucoup plus considérables que celles qui vous avaient été promises. Et cependant vous n’avez pas livrée (sic) la totalité des documents contenus dans votre bordereau. Faites-moi tenir la pièce en question et satisfaction vous sera donnée. Veuillez dire à Walsin que je serais (sic) jeudi soir chez Sternberg.
A vous,
Orro.
Voir au 24 décembre.
— Le Figaro publie un article d'Emile Zola : M. Scheurer-Kestner, qui se termine par ces mots : « La vérité est en marche, rien ne l’arrêtera plus ».
26. — Picquart arrive à Paris à cinq heures du matin. A neuf heures et demie, il est interrogé par Pellieux qui lui interdit toute communication avec M° Leblois.
Conduit à l’hôtel Terminus par le lieutenant-colonel Mercier-Milon, officier envoyé par l’Etat-Major pour le recevoir à sa descente du train, il est placé sous la surveillance la plus étroite de la police. (Cass. : dép. Picquart, T, 201-202 ; eng. Bertulus, IT, 213, 267.)
— Mathieu Dreyfus, dans une lettre au Soir, dément les faits allégués par l'abbé Gayraud.
Te
MEET ; (EALE tu 0
i {1 4} d'à it 7} }
AA Novembre 1897.
— Lettre du duc d'Orléans au colonel de Parseval :
Londres, 26 novembre 1897.
Mon cher colonel,
Je ne puis retenir un cri de douleur et d’indignation quand m'arrive, jusque sur la terre d’exil, l'écho des scandales nouveaux dont on n’a pas su épargner la honte à la France.
Jusqu'ici, l'honneur de l'armée était resté inviolé.
L'honneur de l’armée ! qui donc plus que moi aurait à cœur de le défendre?
Puis-je oublier à quelle hauteur l'avaient placé les rois mes ancêtres, aidés des glorieux soldats qui ont jadis si vaillamment combattu pour achever l’œuvre grandiose de l'unité française et dont le noble sang a rougi tant de champs de bataille?
C'est vous, mon cher colonel, que je veux prendre pour confident des révoltes de mon cœur, certain que je suis de trouver un écho dans le vôtre.
Jamais les rigueurs de l'exil ne m'ont semblé si cruelles qu'à cette heure où je me vois forcé de rester spectateur impuissant des affronts infligés à cette glorieuse armée.
Par suite de quelle étrange et déplorable inertie l’a-t-on laissée exposée à de pareilles atteintes ?
Ceux qui n’ont pas su faire du pouvoir qu'ils détiennent un usage plus énergique porteront devant le pays et devant l’histoire une lourde responsabilité.
Pour moi, s’il plaît a Dieu de me rendre un jour la couronne, j'ose dire que je saurai trouver dans la conscience de mon devoir et de mon droit et dans la puissance des institations monarchiques la force nécessaire pour protéger comme il convient l’honneur des soldats de la France.
Veuillez me croire toujours, mon cher colonel,
Votre affectionné,