Le Figaro écrit
Comme M. Clemenceau, nous demandons à notre tour : « Qui protège M. Esterhazy? »
Nous ne faisons aujourd’hui que le demander.
Mais, s’il le faut, nous le dirons.
Le même journal reproduit, en fac-similé, le bordereau et deux lettres d’Esterhazy, l’une du 15 août 1894, l’autre, adressée à M. Autant, du 20 octobre 1891.
— La comtesse Esterhazy adresse au Figaro la lettre suivante :
Monsieur le Rédacteur en chef,
Ayant la confiance de voir bientôt proclamer la complète innocence du commandant Esterhazy, mon mari, j’assistais en silence, mais non sans douleur et indignation, à la campagne menée contre lui et que je laisse à d’autres le soin de juger.
Mais aujourd’hui vous divulguez des faiblesses d'homme, les secrets les plus intimes de sa vie privée, sans vous soucier de briser un cœur de femme, un cœur de mère. Eh bien ! monsieur, cette femme, cette mère croit devoir intervenir pour vous dire : « Tout cela me regarde seule », et, devant le malheur qui accable en ce moment l’homme dont je porte le nom, et dont l’honneur sortira intact de cette épouvantable épreuve, je pardonne et oublie tout.
Agréez mes salutations distinguées,
NETTANCOURT, comtesse ESTERHAZY.
Esterhazy a avoué plus tard, par une lettre que le Siècle a publiée le 19 décembre 1898, que «la fameuse lettre n'était pas de la comtesse, mais de M° Tézenas ».
— Confrontation d’Esterhazy avec M"e de Boulancy, dans le cabinet du général de Pellieux. Esterhazy reconnaît l’authenticité de toutes les lettres, sauf de celle dite du Ulhan, que de Pellieux place sous scellés ouverts. (Figaro; comp. Pr. ZorA, II, 87.)
— Date donnée à une pièce du dossier secret, attribuée au colonel Schneider, attaché militaire d'Autriche à Paris, ainsi conçue :
Paris, 30 novembre 1897.
On avait déjà émis bien des fois pareille supposition que le traître est autre que Dreyfus, el je ne serais pas revenu là-dessus si, depuis un an, je n’avais appris par des tierces personnes que les attachés militaires allemand et italien auraient soutenu la même thèse dans les salons à droite et à gauche. Je m'en tiens toujours et encore aux informations publiées dans le temps au sujet de l'affaire Dreyfus. Je continue à les considérer comme justes et à estimer que Dreyfus a été en relations avec les bu-
— 193 — Novembre 1897.
raux confidentiels allemands de Strasbourg et Bruxelles, que le grand état-major allemand cache avec un soin jaloux même à ses nationaux.
Mercier produisit cette pièce au Conseil de guerre de Rennes. Roget la reprit à son tour et, sur une observation de M° Demange, lui demandant quelle était, à ses yeux, « la pièce où la culpabilité de Dreyfus se trouve formellement affirmée », le général Roget répondit :
— Je veux parler du rapport de l’attaché militaire, celui qui a été versé par le général Mercier.
Me Demange. — Par conséquent, l’attaché militaire autrichien, M. le général Roget a induit de cette pièce que la culpabilité de Dreyfus était affirmée par elle.
Le général Roget. — Oui, je n'ai pas le texte sous les yeux, mais je n’ai pas eu d’autres pièces en mains.
(Rennes, I, 339.)
M. Judet, reproduisant cette lettre dans le Petit Journal, ajoutait que cette pièce était « décisive contre le capitaine Dreyfus ».
Le 17 août 1899, le colonel Schneider télégraphia au Figaro que cette pièce était un faux, et, le 22 août, il écrivit au même journal que, le 30 novembre 1897, son opinion était « absolument contraire à celle qui se trouve exprimée dans la pièce en question ». — Voir au 17 août 1899,
— Époque vers laquelle Bouton, paléographe, prétend que Bernard Lazare lui aurait offert une somme de 100.000 francs pour intervenir dans l'affaire Dreyfus. (Cass. : dép. Bouton, I, 761-762.)
— Des relations s’établissent entre M. de Nettancourt, beau-frère d’Esterhazy, et du Paty auquel le général Gonse fait à ce sujet des observations. (Cass. : dép. Gonse, I, 507.) ;
— Première conférence à la Maison du peuple du parti ouvrier français, « sur l'irritant mystère de la condamnation du capitaine Dreyfus et l'affirmation de l'hypothèse d’un crime judiciaire ».
— 194 — Décembre 1897.
4. — Troisième interrogatoire d’Esterhazy par de Pellieux. (Cass. : 17, 102-103.)
— Le Figaro publie un article d'Emile Zola : Le Syndicat.
… Toute l’histoire du Syndicat est là : des hommes de bonne volonté, de vérité et d'équité, partis des quatre bouts de l'horizon, travaillant à des lieues et sans se connaître, mais marchant tous par des chemins divers au même but, cheminant en silence et aboutissant tous un beau matin au même point d'arrivée. Tous, fatalement, se sont trouvés, la main dans la main, à ce carrefour de la vérité, à ce rendez-vous fatal de la justice.
— Paul de Cassagnac écrit dans l’Autorité :
… Une seule pièce, une seule, le bordereau, sur lequel les experts en écriture se sont si tristement divisés, a été soumise à la défense.
Une autre pièce, tenue secrète, communiquée rien qu'aux juges, et contre laquelle l’accusé n’a même pas eu à se défendre, existe-t-elle et fut-elle la raison déterminante du verdict ?
Tout est là.
.… Si cette pièce existe et a été produite contre toutes les règles de la plus vulgaire justice, au mépris de toutes les lois humaines, il y a lieu à reviser le procès.
Dans le même article, Cassagnac insérait une lettre de M° Demange, adressée à l’Éclair le 31 octobre précédent. Cette lettre, que l’Eclair n'avait pas publiée, contenait les affirmations suivantes :
Je n’ai jamais connu qu’une pièce invoquée par l’accusation contre Dreyfus. C’est celle qui a été soumise aux experts. 3
Si une autre pièce existe, comme l’affirmait l’Eclair dans un article paru il y a environ un an, cette pièce, je ne l’ai pas vue.
— Bertillon affirme, dans les couloirs de la Chambre, que le bordereau n'était pas la seule pièce importante du procès et qu'une autre pièce saisie dans le buvard de Dreyfus aurait achevé de le convaincre. {Soir.)] (Comp. Pr. ZorA, F, 425-427 .)
— Joseph Reinach oublie dans le train de Paris à Meaux une serviette contenant des lettres, des reproductions et des imprimés se rapportant à l'affaire Dreyfus, notamment une lettre d’Esterhazy et la photographie d’une lettre d’Esterhazy. (Cass. : Dossier Esterhazy : lettre de M° Tézenas du 10 décembre 1897 ; dép. Dupré, Vandembossche et Royne, IT, 297-303.)
2. — Quatrième interrogatoire d'Esterhazy par de Pellieux. (Cass. : I, 104-105.)
— Esterhazy écrit à de Pellieux pour demander à être renvoyé devant un Conseil de guerre :
Mon Général,
Innocent, la torture que je subis depuis quinze jours est surhumaine.
Je crois que vous avez en main toutes les preuves de l’infime complot ourdi pour me perdre; mais il faut que ces preuves soient produites dans un débat judiciaire aussi large que possible et que la lumière complète soit faite.
Ni un refus d'informer, ni une ordonnance de non-lieu ne sauraient maintenant m'assurer la réparation qui m'est due. Officier, accusé publiquement de haute trahi-
— 195 — Décembre 1897.
son, j'ai droit au Conseil de guerre qui est la forme la plus élevée de la justice militaire ; seul, un arrêt émané de lui aura le pouvoir de flétrir, en m'’acquittant, devant l'opinion à laquelle ils ont osé s'adresser, les plus lâches des calomniateurs.
J'attends de votre haute équité mon renvoi devant le Conseil de guerre de Paris.
Cette lettre avait été inspirée par de Pellieux etle brouillon en fut corrigé de sa main. Le général dicta en outre à Christian Esterhazy une note destinée à annoncer cette lettre dans les journaux amis.
— Le député Dujardin-Beaumetz, président du groupe de la gauche progressiste de la Chambre, proteste dans les couloirs de la Chambre contre l'intention que l'on prête à certains membres du groupe, d’interpeller le gouvernement sur l'affaire Dreyfus.
— Le Soir prétend tenir d’un officier supérieur mêlé au procès de 1894 que Dreyfus a été condamné sur quatorze chefs d'accusation.
3. — Le sénateur Milliard est nommé garde des Sceaux en remplacement de M. Darlan.
— Pellieux transmet au gouverneur de Paris le dossier de sa seconde enquête.
— L'Agence Havas reçoit de Berne la dépêche suivante :
Les journaux suisses rapportent que le colonel de Schwartzkoppen eut une conversation sur l'affaire Dreyfus, aux manœuvres françaises de 1895, avec le lieutenant-colonel Chauvet, qui y représentait la Suisse.
Dans cette conversation, l’attaché militaire allemand aurait dit au colonel Chauvet qu’il était personnellement convaincu de l’innocence du capitaine Dreyfus.
4. — Le général Saussier donne l’ordre d'informer contre Esterhazy. Le chef de bataillon en retraite Ravary, rapporteur au 1°" Conseil de guerre de Paris, est chargé de l'instruction. (Comp. Cass.: dép. Billot. 1, 13.)
— Boisdeffre écrit au ministre de la Guerre qu'il n’a « jamais vu ni connu » Esterhazy. (Cass.: 1. 559; cf. Cass.: I, 449; II, 32, 198, 199.)
— À la Chambre :
Deux demandes d’interpellation des députés Sembat et de Mun, sur l'attitude du gouvernement dans l'affaire Dreyfus.
En l'absence du ministre de la Guerre, Méline, président du Conseil, accepte de répondre à une question de Castelin, et déclare :
Il n’y a pas d’affaire Dreyfus. Il n’y a pas en ce moment, et il ne peut pas y avoir d'affaire Dreyfus.
A l’arrivée du général Billot, la question est transformée en interpellation. Le ministre de la Guerre déclare :
Pour moi, en mon âme et conscience, comme soldat, comme chef de l’armée, je considère le jugement comme bien rendu et je considère Dreyfus comme coupable.
I supplie la Chambre d’arrêter « une campagne poursuivie contre l'honneur national et contre l'honneur de l’armée ».
MM. Lavertujon et Thoulouze déposent l’ordre du jour suivant :
La Chambre affirmant autorité de la chose jugée,
Et s’associant à l'hommage rendu à l’armée par le ministre de la Guerre,
Passe à l’ordre du jour.
La première partie de cet ordre du jour est votée par 490 voix contre 18.
La seconde partie est votée par 523 voix contre 18.
L'addition suivante, proposée par Alphonse Humbert :
En approuvant les déclarations du Gouvernement, est volée par 325 voix contre 453.
Enfin, une deuxième addition, proposée par Marcel Habert et Pierre Richard :
Flétrit les meneurs de la campagne odieuse entreprise pour troubler la conscience publique.
est, après un scrutin nul, faute du quorum, adoptée par 154 voix contre 71.
EF — Décembre 1897,
L'ensemble de l’ordre du jour est adopté par 313 voix contre 165.
La note suivante avait été affichée dans les couloirs :
Le général de Boisdeffre n’a jamais télégraphié ni écrit quoi que ce soit au commandant Esterhazy qu'il n’a jamais vu ni connu et auquel il n’a jamais fait ni fait faire la moindre communication.
— Le journal {es Droits de l'Homme, du 9 janvier 1898, raconte qu'après la séance, à laquelle il avait assisté, Esterhazy aurait, en pleurant, avoué à un rédacteur du Jour, qu'il avait écrit le bordereau, ajoutant que, s'il avait pu être un faussaire, il n’était pas du moins un iraître.
— Rochefort écrit dans l’Intransigeant :
C’est aujourd’hui le secret de Polichinelle, et surtout des polichinelles de la bande judéo-opportuniste, que le commandant Esterhazy, chargé par l'état-major du service d'informations et de surveillance, a contribué, pour une forte part, à la découverte de la trahison de Dreyfus. Et c’est pour s’en venger que tous les défenseurs du traître, Mathieu et Billot compris, ont ouvert, contre cet officier trop renseigné, la campagne qui va probablement aboutir à son renvoi devant un tribunal militaire.
5. — L'Aurore se dit autorisée par Scheurer-Kestner à déclarer qu'il est resté pendant plusieurs heures dans le cabinet du ministre de la Guerre, et qu’il a étalé devant lui son dossier.
— Rencontre au pistolet, sans résultat, entre Joseph Reinach et Millerand.
— Une perquisition est pratiquée chez M. Goldmann, correspondant parisien de la Gazette de Francfort.
— On lit dans le Démocrate de Roanne :
Nos concitoyens croient volontiers à la réalité de l’existence d’un syndicat juif achetant les grands journaux de Paris, les hommes politiques, les hommes de lettres: c’est d’ailleurs la thèse de nombreux journaux.
Et cela suggérait, l’autre soir, la réflexion suivante à l’un de nos bons amis :
— Si ce syndicat dispose de sommes si considérables, comment se fait-il donc que les plus intègres et les plus probes seuls soient gagnés à cette cause ?
6. — On fait savoir qu'Esterhazy demeurera en liberté jusqu’au jour de sa comparution.
— Mercier dit à Gonse que les paroles de Dreyfus rapportées par le capitame Lebrun-Renault constituaient des aveux. Gonse rédige une note. (Cass. : Dossier des aveux, II, 132.)