Comines, chap. iv. liv. VII
Les historiens conviennent que celte folle restitution du Roussillon fut exigée du roi Charles par deux cordeliers. dont l'un était son confesseur et l'autre celui de la duchesse de Bourbon, sa sœur aînée, lesquels abusant de la connaissance qu'ils avaient de la conscience timorée et scrupuleuse de leurs pénitents, leur firent entendre que le roi leur père étant au lit de mort avait ordonné cette restitution4, et que son son âme souffrirait en purgatoire jusqu'à ce qu'ils eussent exécuté sa dernière volonté. Panneau dans lequel donna aussi Louis d'Amboise, évêque d'Albi2, qui avait été précepteur de Charles. Tant il importe aux rois et aux princes souverains de choisir des confesseurs habiles, vertueux et désintéressés, et à leurs enfants d'avoir des précepteurs et des gouverneurs incapables de leur gâter l'esprit. En Espagne, le con-
fesseur du roi est toujours du conseil d'Etat, et c'est, à mon avis, un très-bon usage; « car, disent-ils, il est impossible qu'il ne devienne habile à force d'assister à toutes les délibérations qui s'y prennent. » Les confesseurs des autres princes ne connaissent en eux que les péchés qu'ils font comme hommes, parce que d'ordinaire les princes ne se confessent que de ceux-là; mais, au contraire, les confesseurs des rois d'Espagne, qui sont témoins oculaires de tout ce qui se passe dans le conseil d'État, et par conséquent de tout ce que leurs pénitents font et ordonnent comme rois, ont moyen de les connaître à fond, et quant à la personne, et quant à la royauté. Chose absolument nécessaire aux confesseurs des princes pour les diriger sûrement, et aux princes mêmes pour être instruits des obligations de leur emploi, dont Dieu leur
1. Le Comines espagnol dit que Louis XI ordonna cette restitution à la sollicitation de saint François de Paule, et qu'il envoya sur-le-champ l'éveque de Lombez et le comte do Dunois, pour remettre celte province entre les mains du roi Ferdinand; mais qu'étant mort tandis qu'ils étaient en chemin, Charles VIII leur dépêcha un courrier, qui leur porta l'ordre de retourner. Si bien que cette restitution ne se fit que neuf ans après, lorsqu'il entreprit la conquête de Xnples. (Chap. clxxxvui de son Commentaire, lettre F.) Si ce que cet Espagnol dit est vrai, pourquoi n'a-t-il pas cité ses auteurs, pour lui servir de garants?
1. Ce fut lui qui conclut le traité de Ilarcelone, de 1493. avec Juan de Coloma , secrétaire des rois Ferdinand et Isabelle, et du prince don Juan, leur fdsainé. Plusieurs historiens ( dit Mariana , le plus sincère de tous ceux d'Espagne) chargent l'évéque d'Albi de s'être laissé corrompre jwii les présente do Ferdinand. (Chap. iv, liv. XXXVI de son Histoire. )
demandera un compte bien plus rigoureux que de toutes les actions de leur vie privée, « leur salut, selon la doctrine du cardinal de Richelieu1, dépendant moins de leur bonne vie que de leur bon gouvernement. »
Quant aux deux cordeliers, je n'examinerai point s'ils furent subornés par le roi Ferdinand, qui se servait presque toujours de tels négociateurs; mais je ne feindrai point de dire que Charles VIII et la duchesse de Bourbon furent bien leurs dupes lorsqu'ils ajoutèrent foi si légèrement aux paroles de ces deux moines; car si Louis \I eut eu intention de rendre le Roussillon, à quoi il n'était nullement obligé, cette affaire était de trop grande importance pour ne la recommander pas expressément à son fils, ce qu'il ne fit point, ni par monseigneur de Beaujeu, son gendre, à qui il expliqua toutes ses volontés dans la semaine qu'il mourut, ni par le chancelier, qui alla de sa part porter les sceaux au dauphin, qui était à Amboise, ni par Etienne de Vers, premier valet de chambre du jeune prince2, duquel il se servait en plusieurs affaires domestiques. D'ailleurs, il n'est pas vraisemblable que Louis XI, qui entendait si bien l'art de gouverner, et qui depuis qu'il tenait le Roussillon avait été craint et respecté des rois d'Aragon et de Castille, eût jamais eu la pensée d'oter à son fils un pays qui servait d'avant-mur et de boulevard à la province de Languedoc, et dont la restitution leur facilitait les moyens de lui faire la guerre5, ainsi que firent Ferdinand et Isabelle, peu de temps après que Charles le leur eut rendu, vérifiant par cette insigne ingratitude ce proverbe espagnol : .4 fuero de Aragon, por buen servicio mal galardnn , c'està-dire : à la mode d'Aragon, pour un bon service un mauvais salaire.
Quoi qu'il en soit, comme il y a des cas où le prince doit préférer son confesseur à son conseil d'État, il y en a d'autres aussi où il ne doit pas hésiter à préférer les avis de son conseil d'Ktat à ceux
<. Dans le dernier chapitre de son Teulqmeul politique. i. Chap. vi du liv. VI des Wiimirps de Comincs.
3. Les consuls et les habitants de la ville de Perpignan s'opposèrent autant qu'ils purent à celle restitution, déclarant à Madame do Bourbon qu'ils voulaient vivre et mourir sous la sujétion de la couronne de France, et qu'ils ne seraient jamais au roi d'Espagne que par force, attendu le grand dommage et préjudice que le roi et son royaume pourraient recevoir, si , après avoir rendu les comtés de Roussillon et de Cerdagne au roi d'Espagne, ce prince \enail à faire la guerre à la France.
de son confesseur. Si Charles VIII eût été capable d'approfondir les motifs et les intérêts particuliers du sien, il aurait pu connaître visiblement que la politique avait plus de part que la charité aux remontrances d'Olivier Maillard, et que le salut de son père ne dépendait nullement d'une restitution à laquelle il n'avait jamais songé, ni dû songer, puisque par le traité de confédération fait en U62 à Olite 1 entre lui et le roi Jean d'Aragon, il était dit que le roi Louis retiendrait et garderait les comtés de Roussillon et de Ccrdagne jusqu'à ce que le roi Jean lui eût rendu les 300,000 écus empruntés 2. De sorte que, Jean étant mort sans avoir fait ce payement , et Ferdinand, son fils et son successeur, qui commença à régner en 1479, n'y ayant point satisfait non plus, Louis n'avait pas eu lieu d'ordonner cette restitution, ni par conséquent besoin que le roi son fils la fît pour le délivrer des peines du purgatoire. Il paraît même, par l'article 8 du traité de Barcelone, que le roi Charles n'était pas persuadé en sa conscience de la nécessité de cette restitution , puisqu'il y dit en termes formels qu'il a un titre suffisant pour retenir les comtés de Roussillon et de Cerdagne, et pour en jouir comme avait fait le roi Louis, son père, et qu'il exige de Ferdinand el d'Isabelle une promesse avec serment de choisir et nommer des arbitres, toutes les fois qu'il voudra, pour examiner et discuter le droit qu'il prétend avoir à ces deux comtés *, et d* acquiescer au jugement que ces arbitres en porteront, s'ils jugent que ce pays lui doive être rendu. Mais enfin si tous les scrupules de la duchesse de Bourbon n'étaient pas mieux fondés que celui-ci, qui la porta a conseiller à son frère de rendre si précipitamment ces comtés, il fallait qu'elle fût bien simple ou bien entêtée de son confesseur, ainsi qu'il arrive d'ordinaire aux femmes dévotes. Tout pieux et archicatholique qu'était Philippe II. il se garda bien de restituer la Navarre, quoique le fameux canoniste de ce nom. que Charles-Quint et lui
I. Ce traité est daté du \i avril. Il fut confirmé par un autre fait, à Sauveterre, en Béarn, le 3 mai suivant.
S. « Asentaron, » dit Mariana. chap. iv du liv. XXIII de son Histoire d'Espagne, a que cl rey de Ara. non. entretanto que \w papre e«ta suma, dièse en prendas lo de « Ordana > Rusillon. «
3. « Jura per nos prœtensa in dictis comilatibus, tàm ratione, et ex causé inga- « giamenti et impignorationis. quàm aliàs qualitcrcumque sit. »
avaient consulté plusieurs fois sur ce cas de conscience, leur eût toujours déclaré à tous deux que pour l'acquit de la leur, ils étaient obligés de rendre ce royaume aux héritiers de Jean d'Albret. Aux approches de la mort, il fit bien un codicille, par lequel, exposant que l'empereur, son père, lui avait ordonné, par son testament *, do faire examiner, par des docteurs habiles et désintéressés, le droit de la maison de Bourbon sur la Navarre, a quoi les guerres étrangères et domestiques l'avaient empêché de satisfaire, il enjoignait à Philippe III , son fils, de l'acquitter de cette obligation et de restituer ce royaume aux héritiers de la maison d'Albret . s'il se trouvait qu'il n'appartînt pas légitimement à celle d'Autriche. Mais comme les princes veulent toujours accorder la raison d'Ktat avec la religion, il ajouta à ce codicille une clause écrite de sa propre main, qui éludait pour jamais l'exécution de ce qu'il ordonnait : « Pourvu, disait-il, que cette restitution ne pré- « judicie point à la religion catholique, voilà pour Dieu, ni au repos « des royaumes d'Espagne, voilà pour les rois ses successeurs, qui. « lorsqu'on leur alléguera les testaments de Charles-Quint et de Phi- « lippe II n'auront qu'à répondre que la restitution de la Navarre
i. Ce testament est daU1 du 6 de juin 1554. « En lo que toca al reyno de Navarra, « dado que el rey catôlico Don Fernando, mi Seîior y almelo. lo ganô y conquislo, y « es mui verisimil , y asi lo creemos. que fue con justas causas, segun la rectilud \ « gran conciencia de Su Alteza... todavia para mayor seguridad de nuestra conciencia. « encargamos y mandamos al Serenissimo Principe Don Felipe, mi hijo, que haga « mirar, y con diligencia examinar y averiguar llana y sinceramente . si de justifia v « razon seré obligado à restituir el dicho reyno... y lo que asi fuere liallado, delcr- « minado y declaradn por justifia , si cumple con efecto, por manera que mi anima y a conciencia sean descargadas. » Et Philip|H» II, dans le sien, qui est du 7 mars 1594 : « Por quanto el Ernperador mi Seîior y Padre, etc., y yo por mis muclias y graves « oeupaciones, y guerras. y jornadas, à que me ha sido necesario acudir, no lie po- « dido atender à hacer en particular la diligencia , que en el se me encomendara. or- « deno v mando al Principe Don Felipe, mi hijo, que el lo haga, comeliendolo à per- « sonas de ciencia y conciencia. que sepan apurar muy bien los fundamenlos de la « justificacion . con que los reyes calôlicos, mis bisabuelos, procedieron en lo del « reyno de Navarra, y la con que despues aca su ha poseido y posée con tanto bien « del dicho reyno, especialmcnle en lo île la religion , \ de las provincias y tierras de « as coronas de Castilla y de Aragon, (pie con el confinan, etc.. avida consideracion « à esto, y à todo lo dénias, que en justicia y conciencia se averiguase devido v ohli- « gatorio. encargo y mando al dicho principe, mi hijo, que lo mande ver \ mirar, de « manera que mi conciencia y la suya queden auguras v descargadas.