Liv. IV de son Histoire, vers la fin
2. On dil alors que s'il eût suivi ponctuellement les instructions de monsieur le cardinal, sans se fier comme il fit a ses propres lumières, si négociation aurait eie plus heureuse. Baptiste Naui dit que dès qu'il eut demandé, l'infante pour le roi .-on maître, le comte de Pegnaranda. que le roi d'Espagne avait nommé pour entendre les propositions de la France, rompit aussitôt la négociation. Il ajoute que les Espagnols crurent que do Lionne n'avait été enviée que pour traverser l'empereur, qui demandait aussi l'infante pour son (ils Léopold, et pour refroidir l'ardeur du prince de Condé en lui donnant de la jalousie.
de la cour il déclara au roi et à la reine sa mère, que si la ratification du traité de Paris n'arrivait d'Espagne, dans le terme dont il était convenu avec Pimentel, il n'irait pas plus loin que Poitiers. Par bonheur il la reçut en chemin, entre Blois et Amboise, et par conséquent, il fut obligé de continuer son voyage jusqu'à Saint-Jeande-Luz; ce qu'il fit avec d'autant plus de joie, que se trouvant muni de la ratification du roi d'Espagne, à laquelle il ne s'était presque point attendu, il croyait tenir déjà la victoire entre ses mains. Mais quand il fut au lieu de la conférence il reconnut, quoique trop tard, la ruse de don Louis de Haro, qui ne lui avait envoyé cette ratification que pour l'attirer plus facilement, comme dans une embuscade à l'une des extrémités du royaume, prévoyant bien, qu'après une démarche si solennelle faite de part et d'autre, pour consommer le grand ouvrage de la paix, dont tous les peuples avaient conçu des espérances toutes certaines, le cardinal n'oserait jamais rompre la conférence de peur d'offenser la reine mère, à qui il devait toute sa fortune, et de retomber dans les malheurs où l'avait plongé la rupture de la négociation de Munster. Ainsi, don Louis qui le tenait dans ses filets, commença par désavouer hardiment Pimentel, disant qu'il avait excédé les ordres de son Instruction, et que le roi son maître ne pouvait pas honnêtement abandonner un prince qui s'était réfugié entre ses bras, el qui lui avait rendu tant de bons services. A quoi le cardinal répondait, que c'était pour cela même que le roi très-chrétien ne devait pas lui pardonner ni le rétablir dans ses charges, à la prière du roi catholique, qui, par cet exemple de son crédit, inviterait à la rébellion tous les grands seigneurs de France, qui seraient mécontents du gouvernement, et que, pour cette raison, François I" avait mieux aimé rester longtemps prisonnier à Madrid, que de consentir au rétablissement du connétable de Bourbon, son rebelle.
D'un autre côté, considérant que s'il rompait la conférence au sujet du prince de Condé , dont la noblesse française désirait passionnément le retour, on ne manquerait point d'imputer cette rupture à son animosité particulière ; il commença à rabattre un peu de sa fermeté et à s'humaniser avec don Louis, mais d'une manière si fine et si adroite, que mêlant la complaisance avec la résistance, il faisait
sentir à don Louis, tantôt l'injustice de sa demande, tantôt l'impossibilité de l'obtenir tout entière , pour lui vendre ensuite à plus haut prix ce qu'il n'y avait plus moyen de lui refuser. Après plusieurs disputes où le cardinal se plaisait a provoquer, par une rigueur affectée, la véhémence et l'empressement de ce ministre, il lui déclara comme par un épanchement de cu-ur (la plus efficace de toutes les ruses, quand on la sait employer à propos), que tout ce qu'il pouvait faire pour l'amour de lui, était de consentir au retour de monsieur le prince en France, et de le faire rétablir dans tous ses biens, mais que pour ses charges et ses gouvernements, qui avaient servi de renfort à sa rébellion, il ne fallait pas espérer qu'il y rentrât jamais.
Cette ouverture du cardinal fit sur l'esprit de don Louis tout l'effet qu'il prétendait, qui était de le mettre dans la nécessité de proposer quelque condition avantageuse, moyennant laquelle monsieur le Prince fut aussi rétabli dans toutes ses dignités; car don Louis, qui se faisait un point d'honneur extrême de le protéger et de le remettre en son premier état, céda pour jamais en sa faveur, mais après mille contestations, la ville d'Avennes1, place d'autant plus importante qu'elle rendait le roi plus puissant dans le Hainaut que le roi d'Kspagne, et qu'elle sert d'avant-mur à la Thierache et à la Champagne. 11 promit aussi que le roi catholique rendrait au duc de \eubourg la ville et citadelle de Juliers, sans y laisser aucune garnison espagnole4. Restitution qui fâchait d'autant plus les Espagnols, qu'il y avait trente-sept ans qu'ils tenaient en dépôt cette forte place, pour laquelle on leur avait offert en vain Graveline et Thionville ; et que ce duc, contre qui ils étaient horriblement animés, à cause du traité qu'il avait fait avec la France, au grand préjudice et mépris de la maison d'Autriche,
<. Le cardinal rapporte dans une dos lettres de sa Xi'yncinlinn (tes pyrénees , qu'ayant fait semblant do recevoir cette offre avec froideur, disant qu'elle n'était pas proportionnée à ce que nous rendions, don Louis s'emporta, jurant qu'il tremblait d'avoir fait une telle offre, qui ferait murmurer et crier tout le conseil d'Espagne contre lui.
2. Les ministres d'Espagne affectaient de faire courir le bruit que si le cardinal eût tenu ferme encore quelques jours contre le rétablissement du prince de Condé. ils auraient encore cédé Cambrai ; mais tout cola ne tendait qu'à s'en faire un plus grand mérite auprès do ce prince et do tous les rebelles do Franco.
avait toute l'obligation du recouvrement de Julicrs au roi très-chrétien, au lieu qu'il aurait dû n'en être redevable qu'à la bonne foi du roi catholique, qui lui avait promis tant de fois, ainsi qu'à son père, de lui rendre cette ville aussitôt que la paix serait faite. Il y avait encore une autre chose qui chagrinait fort les Espagnols : c'est que cette restitution donnait un coup mortel à l'électeur de Brandebourg, l'un de leurs plus fidèles alliés, qui prétendait avoir meilleur droit au duché de Juliers que le duc de Neubourg son concurrent. Ainsi fut terminée la longue et fâcheuse dispute du rétablissement du prince de Condé, lequel don Louis regardait comme le plus glorieux endroit de sa négociation ; et le cardinal, comme celui où don Louis avait été pris pour dupe , témoin ce qu'il en dit dans sa dernière lettre de la relation de son voyage des Pyrénées. « J'ai expérimenté, dit-il, qu'il « est arrivé à don Louis ce qui arrive d'ordinaire à ceux que l'on h contraint de se battre, à force de leur remontrer que leur honneur « y est engagé, c'est-à-dire, de sortir du combat avec désavantage, « parce qu'ils y sont entrés avec répugnance, et seulement pour se « délivrer des importunités de leurs amis. »
Il est à remarquer que, dans la préface de ce fameux traité, il n'est pas dit un mot du pape Alexandre VII1, qui avait résidé cinq ou six ans à Munster en qualité de nonce apostolique et de médiateur, au nom du pape Innocent X, et qui dès l'entrée de son pontificat avait fait proposer aux deux rois d'envoyer leurs plénipotentiaires à Rome, pour y négocier la paix en sa présence. Le procurateur Nani en dit la raison dans le livre vin de la seconde partie de son Histoire de Venise. Les deux favoris (ce sont ses termes) avaient l'ambition de vouloir être crus les seuls auteurs de la félicité de la paix , ainsi qu'on les avait accusés auparavant d'être les deux instruments des calamités de la guerre. Pour cet effet, ils rejetèrent toutes les médiations, et particulièrement celle du Pape, qui s'était rendu également odieux aux deux couronnes, d'autant que se souvenant toujours de l'exclusion que la France lui avait donnée, il jetait souvent des paroles ambiguës et
1. Charles-Quint et François Irr avaient agi do même dans le traité do Crespy, et Henri 11 et Philippe? Il dans celui de Cateau-Cainbrésis, où ils omirent à dessein le nom de Paul IV, dont ils étaient tous deux également mécontents.
piquantes contre cette cour, et qu'étant obligé de son exaltation aux Espagnols il ne leur en témoignait point de reconnaissance. Quoi qu'il en soit, cet événement vérifia la prédiction d'Innocent qui, voyant un jour deux artisans qui s'étaient battus avec furie dans la place Navone, s'apaiser d'eux-mêmes sans que personne les eût séparés : « Yoilà, dit-il, comme feront les Français et les Espagnols; quand ils seront las de faire la guerre entre eux, ils feront la paix sans l'entremise de qui que ce soit1. >• Knfin, il est certain que ce mépris public de la personne d'Alexandre, ajouté à quelques railleries que le cardinal et l'évéque de Fréjus Ondedci avaient faites de son gouvernement, fut une des principales causes de l'insulte qqe son frère et ses neveux firent en 1662 à l'ambassadeur de France.
Quant au Portugal, comme don Louis avait rejeté tous les expédients que le cardinal lui avait proposés, pour faire consentir le roi catholique à laisser ce royaume en l'état où il se trouvait alors, le cardinal voyant la nécessité absolue où serait le roi son maître de perpétuer la guerre, et considérant d'ailleurs, qu'il ne serait pas juste de préférer l'intérêt particulier du Portugal au repos général de la chrétienté, promit au nom du roi, que si trois mois après l'échange des ratifications de ce traité, les Portugais n'acceptaient pas les conditions qui leur étaient offertes par le roi catholique, le roi très-chrétien ne se mêlerait plus de cette affaire, et ne leur donnerait, après ce terme expiré, aucune aide ou assistance publique ou secrète, d'hommes, d'armes, d'argent, munitions, vivres, vaisseaux, ni de pas une autre chose, soit par terre ou par mer2. Voilà tout ce que don Louis gagna à la paix des Pyrénées, outre le rétablissement du prince de Condé pour tant de villes, de places et de provinces, qu'il céda a la France, lesquelles mises ensemble composeraient un royaume de plus grande étendue que le Portugal même. En sorte que. si l'on compare le traité des Pyrénées de 1659 avec celui de Gâteau-Cambrées de 15#59, on verra que l'un est la juste revanche de l'autre, et qu'il est fatal à Louis XIV de réparer avantageusement toutes les fautes et les dis-
«. Histoire rie In paùr de 4659, imprimée à Colopnp en 166i. I. Voyez l'art. 60.
grâces de ses prédécesseurs. Et je ne puis assez m'étonner que Saint- Évrcmond, qui a tant d'esprit, ait parlé si mal de cette glorieuse paix dans une de ses lettres1, où il dit «que les Espagnols ont fait la paix comme s'ils avaient été en notre place, et que nous avons reçu les conditions comme si nous avions été en la leur; que le cardinal Mazarin était toujours le maître de don Louis, par l'ascendant de son esprit et par la force de son raisonnement; mais qu'à la fin don Louis, par son opiniâtreté, demeurait toujours le maître des résolutions du cardinal. » Jugement bien opposé à celui de don Christoval qui, parlant a l'abbé Siri, blâmait hautement don Louis son maître d'avoir pris la peine de faire un si long voyage pour signer la paix la plus désavantageuse que l'Espagne ait jamais faite8.
Durant les trois mois accordés à la France, pour employer ses offices auprès du roi de Portugal, afin de le disposer à un bon accommodement avec le roi catholique, on proposa divers tempéraments. Philippe IV offrait à la régente de Portugal le litre de vice-roi perpétuel pour son fils aîné, et la jouissance libre et entière de tous les biens et Etats patrimoniaux de la maison de Bragancc. avec une amnistie générale de tout le passé, et promesse de rétablir dans tous leurs biens, honneurs et dignités, tous ceux qui avaient tenu le parti de don Jean IV et de sa maison, depuis la révolution de 1640, sans en excepter aucun. Les Portugais, au contraire, offraient a Philippe de reconnaître le royaume pour fief de la Castille, de lui payer tous les ans un million de cruzades, et d'entretenir huit vaisseaux de guerre à son service. On tient même que, dans cette fâcheuse conjoncture, la reine de Portugal, pour assurer la fortune du jeune roi, son fils, qui était imbécile de corps et d'esprit, se fût contentée de la royauté des Algarves et de la souveraineté du Brésil, si Philippe et son premier ministre, disent voulu se donner la patience de négocier aimablement avec elle, au lieu de procéder comme ils firent avec des hauteurs et des menaces, qui bien loin d'intimider ou d'humilier un grand courage le rendent indomptable.
1. Lettre au marquis deCréqui, dans la Vie de Sainl-Évremond, p. 48, qui est au devant du lomo I dos (Euvrex de Saint-Évremond , édit. d'Amsterdam. 1726. t. Ainsi rapporté dans une des lettres du cardinal Mazarin.
Au reste, la France qui avait remis don Jean IV sur le trône de ses ancêtres, n'abandonna pas si réellement son fils, qu'elle ne lui fournît sous main toutes les assistances nécessaires1 pour s'y maintenir, et pour ôter au roi d'Espagne toute espérance d'y remonter. Je ne sais pas s'il est vrai, comme le dit un remarqueur*, que la veille de la signature du traité des Pyrénées, le cardinal Mazarin envoya le comte de Choupes en Portugal, pour assurer la reine mère de ce roi, que quelque chose qu'il eût promis à son préjudice, on ne laisserait pas de la secourir d'hommes et d'argent contre l'Espagne; mais il est certain que, lorsqu'il promit à don Louis que le roi très-chrétien abandonnerait le Portugal, il le fit avec une de ces réserves mentales, que le secrétaire d'Etat Villcroy appelait arrière-pensées, car en ce point-là, sa pensée était toute différente de sa promesse. Outre que, selon sa maxime, « l'intention des princes et de leurs premiers ministres n'est pas ni ne doit pas être asservie à leur signature, mais bien leur signature à leur intention. »
Philippe IV étant mort en 1665, sa mort réveilla les prétentions de la France sur le Brabant et sur deux ou trois autres provinces des Pays-Bas, où le droit de dévolution a lieu; droit en vertu duquel le frère né d'un second mariage est exclu de la succession des États par une sœur du premier lit. De sorte que Charles II, roi d'Espagne, se trouvant dans le cas porté par la loi, le roi fit demander h la reine régente d'Espagne les États dévolus à la reine son épouse; mais le conseil d'Espagne n'ayant eu nul égard à sa demande, il se v it obligé de se faire justice lui-même, et de porter ses armes dans les Pays- Bas, où la rapidité de ses victoires vérifia cet axiome politique,
Arma tenenti Omnia dat, qui justa negat.
Cette campagne, qui fut celle de l'année 1667, fut précédée immédiatement d'une ligue offensive et défensive, conclue au mois de mars avec le Portugal ; mais par un contre-coup fatal , cette même
1. Cela se fit premièrement sous le nom de monsieur de Turenne.
2. Qui réfute un discours fait à Vienne par le commandeur de Gremonville.
ligue fut suivie, dix mois après, de la paix particulière du Portugal avec la Castille, et de cette fameuse ligue de l'Angleterre, de la Suède et de la Hollande, appelée communément la triple alliance. Alliance funeste à ses auteurs, c'est-à-dire aux Hollandais, qui véritablement eurent cette- année-là le plaisir et la gloire de sauver la Flandre, qui allait être conquise, et d'arracher par un traité de paix à Louis XIV la Franche-Comté, qu'il venait d'enlever en plein hiver, mais qui, quatre ans après , éprouvèrent jusqu'où peut aller la vengeance d'un roi toujours victorieux et qui se croit offensé; car ils perdirent en moins de six semaines trois provinces entières, de sept dont leur État est composé , avec toutes les places fortes situées sur les bords du Vahal et du vieux Rhin, et la terreur les avait si fort saisis, qu'on croit que si le roi se fût présenté devant Amsterdam avec une armée, il se serait rendu maître de cette ville, qui était alors dans une grande consternation. Mais le roi ne voulut pas pousser plus loin ses conquêtes, pour ne pas augmenter la jalousie du roi d'Angleterre, de peur que ce prince ne ressuscitât la triple alliance, à laquelle il avait renoncé dès l'année 1670 pour entrer dans la querelle du roi très-chrétien. Ce qui fut un très-heureux coup d'État pour la France.
Quant à la campagne de 1667, les Espagnols et leurs partisans l'ont voulu faire passer pour une invasion, à cause qu'elle ne fut précédée d'aucune déclaration de guerre. Mais si l'invasion est une usurpation subite du bien d'autrui , il faut avouer que cet odieux nom ne peut convenir à une expédition par laquelle le roi se mettait en possession d'un bien qui appartenait, de toute justice, à la reine sa femme, et à monseigneur le dauphin son fils. Et d'ailleurs, la reine régente d'Espagne et son conseil avaient tort de se plaindre d'avoir été surpris, puisque depuis la mort de Philippe IV, le roi leur avait fait remontrer plusieurs fois, et par les lettres de la reine sa mère et par ses ambassadeurs, qu'il serait contraint de recourir a la force si l'on ne lui faisait raison sur les Etats dévolus à la reine son épouse. De sorte que cette défense de ses droits n'étant point incompatible avec l'observation du traité des Pyrénées, qui n'y donnait aucune atteinte. Sa Majesté très-chrétienne ne jugea pas nécessaire de déclarer la guerre au roi d'Espagne, avec qui elle désirait de vivre en
paix. Mais cela n'empêcha pas que ce roi ne la lui déclarât dans le mois de juillet de la même année.
Quant à la Franche-Comté, ce fut en pari î«» pour contenter les Suisses que le roi rendit cet État, pour le recouvrement duquel ils voulaient prendre les armes, alléguant une ancienne capitulation, par laquelle Marie de Bourgogne, fille du dernier duc, avait mis cette province sous leur garde et protection *. Quoi qu'il en soit, si la France la rendit à regret au roi d'Espagne, les Espagnols en eurent encore davantage de laisser a la France toutes les villes et les places que le roi avait conquises en 1667, savoir Charleroi, Binche, Alli, Douai, Tournai, Oudcnarde, Lille, Armentières, Courtrai, Bergh et Fumes, avec tous leurs bailliages, domaines, chàlellenies, prévôtés, seigneuries, appartenances et dépendances. Ce qui a donné lieu au baron de Lisola d'appeler, dans un de ses écrits, la paix d'Aix-la-Chapelle une />ai.r forcée, et à l'auteur des Remarques, que j'ai déjà cité, de dire que la France et ses ministres ne peuvent pas parler de la manière dont la paix d'Aix-la-Chapelle fut conclue, sans insulter l'Espagne et sans l'animer d'un ressentiment proportionné à l'outrage qu'on lui a fait. Ainsi il ne faut pas s'étonner de ce que cette paix fut de si courte durée, puisque les Espagnols la comptaient pour un outrage, comme font d'ordinaire les princes qui ont traité à des conditions fort inégales.
Le comte de Monterey, gouverneur des Pa\s-Bas, en fut le premier infracteur par le secours qu'il envoya ouvertement au prince d'Orange, pour aller assiéger Charleroi ; et lorsque le marquis de Villars s'en plaignit à Madrid, la reine régente lui répondit que le roi catholique son fils pouvait assister ses alliés sans rompre la paix d'Aix-la-Chapelle. Ce qui fit bien comprendre au roi , que l'Espagne ne différait de lui déclarer ouvertement la guerre que pour laisser mûrir ce qui se machinait contre lui en Allemagne, où l'empereur, les électeurs de Saxe et de Brandebourg, les ducs de Brunswick et de Lunebourg, et le landgrave de liesse, avaient signé une ligue avec
1. C'est pour cela que le canton de Berne ne voulut jamais donner passage à François I" pour aller conquérir la Franche-Comté.
la république de Hollande en 1673. Témoin la déclaration de guerre que l'empereur et le roi d'Espagne firent l'année suivante à la France, le premier au mois d'août, et l'autre en octobre.
Enfin, l'an 167/i, la Franche-Comté fut prise pour la seconde fois, avec d'autant plus de gloire pour le roi, que depuis que Sa Majesté l'avait rendue aux Espagnols, ils en avaient si bien fortifié les places, qu'on les croyait imprenables. Quand on en reçut les nouvelles à Rome, messieurs les cardinaux disaient tous, « qu'il était bien juste que le roi d'Espagne payât de son propre bien tant de villes1 que le roi très-chrétien avait été forcé d'abandonner aux Hollandais, pour se mettre en défense contre toute la maison d'Autriche. Et cette importante province lui fut ensuite cédée et abandonnée irrévocablement et pour toujours par le traité de Nimègue, ainsi que les villes de Valencieunes, Bouchain, Condé, Cambrai, Aire, Saint-Omer, Ypres, Warwick et Warneton sur la Lys, Cassel, Bavay et Maubeuge, avec toutes leurs seigneuries, appartenances et dépendances, sans exception ; Sa Majesté cédant et rendant réciproquement au roi catholique les villes et places de Charleroi, Binche, Ath, Oudenarde et Courtrai, lesquelles ledit roi catholique lui avait auparavant cédées et transportées par le traité d'Aix-la-Chapelle, en 1668, comme aussi la ville et le duché de Limbourg, et le pays d'Outre-Meuse, la ville et citadelle de Gand, la ville de Leuve 2 en Brabant; la ville de Saint-Ghilain, en Hainaut, et la ville de Puicerda en Catalogne. Comme les avantages de cette dernière paix étaient à peu près égaux de part et d'autre, et que la conclusion du mariage de mademoiselle d'Orléans avec le roi d'Espagne, qui suivit immédiatement après, semblait avoir réconcilié parfaitement les deux nations, selon toutes les apparences, on devait espérer un long repos, mais les différends survenus depuis entre les deux rois au sujet de leurs prétentions, ont bien montré que ce
1. Zutphen, Amheim, Nimèguo, Tiel, Utrechl, Voerden, Crèvecœur, Bomel, Campen, etc.
2. Cette petite ville, qui passait pour imprenable à cause de sa situation dans un marais, et de sa citadelle qui est presque inaccessible, avait été prise le 3 mai HÛH, en une seule nuit, par une poignée de soldats que M. de Calvo, gouverneur de Maestrichl, y axait envoyés secrètement.
qu'un grand-duc de Toscane disait de la paix de Venins est plus vrai que jamais : « que les rois de France et d'F.spagne faisaient comme deux champions qui , devenant las à force de combattre, étaient enfin contraints de se reposer pour reprendre haleine, après quoi ils recommençaient a s'entre-chamailler avec plus de furie qu'auparavant ; que quelque paix qu'ils fissent ensemble , elle n'empêcherait jamais qu'il n'y eût une grande émulation entre ces deux couronnes, après tant de mauvaises satisfactions qui s'étaient passées entre elles *. >>
Le traité de paix conclu en 1678 entre la France et l'Espagne fut suivi d'un autre fait en 1679 entre l'empereur et le roi très-chrétien, par lequel le roi cédait et transportait a l'empereur, et k ses héritiers et successeurs, le droit perpétuel de protection et de garnison qu'il avait acquis en vertu de la paix de Munster sur la place de Philipsbourg; et l'empereur, au nom de toute la maison d'Autriche et de l'empire, cédait et transportait réciproquement au roi et à ses successeurs, la ville et citadelle de Fribourg2, avec les trois villages qui en dépendent, y réservant seulement k l'évêque et k l'église de Constance les droits diocésains qui leur appartenaient. Kt par un autre article', le roi consentait de remettre à l'empereur la ville de Fribourg et les trois villages de sa dépendance, au cas qu'ils pussent convenir tous deux d'un équivalent. Sur cet article il est k remarquer que, dans le projet de paix que le roi avait envoyé k ses plénipotentiaires, il avait offert k l'empereur l'alternative, ou de lui remettre Fribourg en échange de Philipsbourg. ou de garder chacun celle de ces deux villes dont ils étaient les maîtres. Or, l'empereur ayant opté pour Philipsbourg, par complaisance pour les princes de l'empire, qui regardaient cette place comme une bride très-incommode k leur liberté, si elle retournait aux Français, et s'en étant repenti depuis, k cause de l'importance de Fribourg, et qui nous ouvrait la porte du Brisgaw et des villes forestières, ses ambassadeurs k Ximègue tentèrent d'obtenir le changement de cette option; mais la fermeté des nôtres k ne vouloir rien altérer aux articles dont on était convenu, les réduisit k se