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Saint-Gelais, Histoire de Louis XII

duc de Bourbon lui rendit en cette rencontre : c'est que ce duc ayant été toute sa vie très-étroitement uni avec la maison de Bourgogne et celui qui, par ses instances, avait fait entrer Philippe le Bon, son oncle maternel, dans la Ligue du bien public, comme le raconte Comines *, il perdit l'amitié de cette puissante maison, pour avoir abandonné le duc de Normandie et pour s'être rangé du côté du roi, leur ennemi commun. Ainsi tout réussissait au roi et rien a son frère, a qui il ne restait plus rien aussi que le titre de fils de France. Et pour comble de bonheur, Jean, duc d'Alençon, qui s'élait jeté dans le part i de Charles de France et du duc de Bretagne, fut trahi par son propre fils, le comte du Perche, qui livra au roi le château d'Alençon; après quoi les Bretons furent contraints d'abandonner la ville.

Il me semble qu'on peut bien compter encore entre les prospérités de Louis \1 la mort de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui mourut en H67, d'autant que le duc Charles, son fils, n'ayant pas hérité de sa sagesse ni de sa prudence, Louis, qui était le plus fin et le plus habile prince de son temps, avait belle occasion de profiter des fautes et des témérités de son adversaire qui, selon le témoignage de Comines2, avait assez de courage pour entreprendre toutes choses, mais n'avait pas assez de sens et de malice pour conduire ses entreprises.

Le duc Charles, étant comte de Charolais, avait eu le chagrin de voir retourner au roi le duché de Normandie, dont le démembrement était, selon Comines*, la chose du monde qu'il désirait le plus, attendu que ce partage lui semblait priver le roi de la troisième partit; de son royaume; mais, étant duc, il eut le déplaisir d'apprendre que Charles de France et le duc de Bretagne, ses deux principaux alliés, avaient fait leur accord particulier avec le roi, par lequel ils renonçaient tous deux à son alliance; et monseigneur Charles au duché de Normandie, qui lui avait été donné pour apanage par le traité de Conflans; et que pour tout partage Charles se contentait d'une pension annuelle de 60,000 livres4.

i. Cliap. il. 2. Chap, i du liv. III.

i. Chap. xv du liv. I". 4. Chap. v du liv. II.

Après que Louis eut ainsi séparé son frère et le Breton d'avec le Bourguignon, il ne douta point qu'il ne lui fut aisé de détacher celui-ci des deux autres, qui avaient traité sans lui, s'il pouvait une fois l'engager à une entrevue. 11 le disposa premièrement à une trêve de quelques jours, par un don de six vingt mille écus d'or, pour le dédommager des frais de son armée ; puis il lui envoya le cardinal de La Balue et Tannegui du Chastel, pour le faire consentir a s'aboucher ensemble. L'entrevue fut assignée à Péronne, où le roi se rendit sans gardes, accompagné seulement du duc de Bourbon, du cardinal de La Balue, du connétable de Saint-Pol et de jquelques autres seigneurs, sans songer à contremander les deux ambassadeurs qu'il avait envoyés peu auparavant à Liège pour soulever ce peuple féroce contre le duc. Tandis que le roi et le duc traitaient amiablement de leurs affaires, arrivèrent les nouvelles de la révolte des Liégeois, de la prise de leur évêque et de la ville de Tongres» et du massacre de plusieurs chanoines de cette église, et de quelques Bourguignons. Le duc, à qui l'on n'oublia pas de dire que tout s'était fait à la suscitation des ambassadeurs de France, fit fermer les portes du château de Péronne, où le roi était logé, presque résolu de lui ôter la vie s'il eût trouvé alors des gens d'humeur à le lui conseiller1. Enfin, le mi se sut si bien aider dans ce terrible orage, où il était sur le point de périr comme Charles le Simple, son prédécesseur, qu'il en fut quitte pour un traité par lequel il accordait à son frère les comtés de Champagne et de Brie, et consentait d'aller avec le duc à Liège, pour lui aider à se venger de la révolte des Liégeois.

Comines a raison de dire que ce traité fut très-avantageux à Louis XI, et qu'à l'égard de son frère, « il lui était beaucoup amendé, « puisqu'il était dit que monseigneur Charles renoncerait au duché « de Normandie2, » qui était un apanage trois fois plus grand et plus riche que la Champagne ; au lieu que si le duc eût fait venir à Péronne Charles, qui était alors en Bretagne, .ainsi que quelques-uns de son conseil en furent d'avis3, il est certain que tous les princes et les seigneurs de France auraient obtenu du roi tout ce qu'ils auraient voulu, et

\. Comines, cliap. vu et i\ du liv. II. î. Chap. ix. i. Ibid.

qu'on l'aurait facilement réduit à la nécessité d'observer a toute rigueur l'article du traité de Saint- Maur-des-Fossés, qui portait que, pour remédier aux désordres de l'État et pour aviser et pourvoir au soulagement du peuple, à la bonne administration de la justice et à la conservation des droits, libertés et franchises de l'Kglise, des nobles et des autres vassaux et sujets, le roi commettrait trente-six notables de son royaume, douze du clergé, douze de la noblesse et douze de la robe, dont les délibérations et conclusions seraient entretenues et gardées, selon leur forme et teneur, comme si lui-même en personne les avait faites, sans pouvoir jamais être enfreintes ni par les parlements ni par les autres justiciers du royaume ; en sorte que si le roi en sa chancellerie venait à donner lettres contraires aux ordonnances de ces trente-six, les parlements, baillis, sénéchaux et autres officiers, ne seraient point tenus en ce cas de lui obéir. Véritablement, Louis XI, pour un prince si fin et si prudent, fit une grande faute de se livrer entre les mains du duc de Bourgogne, son plus irréconciliable ennemi ; mais le duc en fit encore une plus grande en lui donnant la liberté à si bon marché, tandis que la révolte des Liégeois justifiait si hautement la détention de celui qui en était visiblement l'auteur, et du malheur de qui personne n'aurait été plus joyeux que ses propres sujets, dont il avait perdu l'affection. Tant il est vrai que les hommes perdent souvent des occasions d'où dépend leur fortune ou leur repos, les uns faute de les connaître et les autres faute d'en savoir profiter. En celle-ci, où la fortune se présentait à la porte du duc de Bourgogne, il n'avait qu'à vouloir ce qu'il pouvait pour devenir le plus heureux prince du monde. Mais Dieu voulait humilier les Français en leur conservant un méchant roi, et punir l'orgueil insupportable du duc, qui croyait que toutes ses prospérités procédaient de son sens et de sa vertu1. Quos enim punire mil l)eus, demental priits.

Au reste, ce qui arriva à Louis M a Péronne, où il eut la mortification d'entendre dire à ses oreilles que le duc avait mis le renard en cage, montre comme Dieu se moque de la prudence di s hommes et renverse leurs desseins lorsque le succès leur en paraît infaillible.

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