ACTE III, SCÈNE IV.. ai
secours est votre bras. Souffrez, monsieur, que je vous rende grat:e d'une action si {^encreuse, et que...
Je n ai rien fait, monsieur, que vous n eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures ; et Faction de ces coquins étoit si lâche , que c*eût été y prendre part que de ne s*y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes -vous trouvé entre leurs mains ?
D. CARLOS
Je m'étois , par hasard , égaré d'un frère et de tous ceux de notre suite; et comme je cherchois à les rejoindre, j'ai fait rencontre de ces voleurs, qui d'abord pnt tué mon cheval, et qui, sans votre valeur, en auroient fait autant de moi.
D. JUAN
Votre dessein étoit- il d'aller du côté de la ville ?
D. CAR LOS
Oui, mais sans y vouloir entrer; et nous nous voyons obligés , mon frère et moi , à tenir la campa{jne pour une de ces fâcheuses affaires qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à la sévérité de leur honneur, puisqu'enfin le plus doux succès en est toujours fu-
3i6 LE FESTIN DE PIERRE,
neste, et que, si Ton ne qnitte pas la vie, on est contraint de quitter le royaume : et c est en quoi je trouve la condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer sur toute la prudence et toute Thonnéteté de sa*conduite; d'être asservi parles lois de l'honneur au dérèglement de la conduite d'antrui ; et de voir sa vie, son repos et ses biens , dépendre de la fanr taisie du premier téméraire qui s^avisera de lui faire une de ces injures pour qui un honnête homme doit périr.
On a cet avantage, qu'on fait courir le même risque et passer mal aussi le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense de gaieté de cœur. Mais ne seroit-ce point une indiscrétion que de vous demander quelle peut être votre affaire ?
D. CARLOS
La chose ei% est aux termes de n'en plus faire de secret; et, lorsque l'injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même le dessein que nous en avons. Ainsi, • monsieur, je ne feindrai point de vous dire que r offense que nous cherchons à venger est une .<œur séduite et enlevée d'un couvent , et que l'au-
'ACTE III, SCÈNE IV. ii-j
tenr de cette offense est un don Juan Tenorio, fils de don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis queltpies jours, et nous Payons suivi ce matin, sur le rapport d'un valet qui nous a dit qu'il sortoit à cheval , accompagné de qjaatre ou cinq, et qu'il avoit pris le long de cette côte ; mais tous nos soins ont été inutiles, et nous n'avons pu découvrir ce qu'il est devenu.
D. JUAN
Le eonnoissez-vous , monsieur, ce don Juan dont vous parlez ?
D. CARLOS
Non, quant à moi. Je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ouï dépeindre à mon frère 2 mais la renommée n'en dit pas force bien, et c'est un homme dont la vie...
D. JIJAK.
Arrêtez, monsiejir, s'il vous plaît : il est un peu de mes amis, et ce seroit à moi une espèce de lâcheté que d'en ouïr dire du mal.
D. CARLOS
Pour l'amour de vous, monsieur, je n'en dirai rien du tout. C'est bien la moindre chose que je vous doive , après m' avoir sauvé la vie , que de me taire Rêvant vous d'une personne que vous connoisseï^ lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal : mais , quelque ami que vous lui 3. 19
2i8 LE FESTIN DÉ PÏERR'^.
soyez, j'ose espérer que vous n'approuverez pas son action , et nç trouverez pas étr&nQe que nous cherchions d'en prendre vengeance.
D. JUAN
Au edntraire , je vous y veux servir, et vous épargner des soins inutiles. Je suis ami de don Juan, jenepùis'pasm'en empêcher; mais iln'est pas raisonnable qu'il offense impunément des gentilshommes , et je m'engage à vous faire faire raison par lui.
D. CARLOS.'
Et quelle raison peut-^crd faire à ces sortes d'injures?
p. JUAN.
Toute celle que votre honneur peut souhaiter; et , sans vous donner la peine de chercher don Juan davantage , je m'oblige à le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.
D. CARLOS
Cet espoir est bien doux, monsieur, à des cœurs offensés; mais, après ce que je vous dois, ce me seroit une trop sensible douleur que vous fussiez de ta partie.