PRÉFACE DE V O LT A f 9tr
des plus fortes preuves du génie de Ccflfneille^et je ne suis pas étonné de l'affection qu’il avoit pour' elle. Ce genre est non-seulement le moips théâtral de tous, mais le plus difficile à traiter. Il n’a point cette magie qui transporte l’ame ,
comme le dit si bien Horace :
J lie per extentumfunem mihi poise videtur Ire p o et a meum qui pectus inaniter angit ,
Irritât et mutcet , falsis terroribus imple.t,
Ut niagiis , et modo me Thebis , modo ponit AÙténis.
■ Ce genre de tragédie ne se soutenant point par un sujet pathétique" par de grands tableaux , pat les fut eurs des passions , l’auteur ne peut qu’exciter un setltiment d'admiration pour le héros de la pièce. L’admiration n’émeut guèrè l’ame , ne la trouble point': c’est de tous les senthïtens Celui qui se refroidit le plus tôt. Le caractère <je Nico- . *uède avec une intrigùe terrible , telle que celle de Rodogune , eut été un chef-ü’ceuvre. ,
Voici une pièce d’une constitution assez extraordinaire : aussi est-ce la vingt-unîème que j’ai fait voir sur le théâtre; eï, après y.avoir lait uécitèr quarante mille vers , il est bien malaisé de trouver quelque chose de- nouveau sans s’écârter usa peu du grand chemin , et se mettre au hasard de s’égarer. La tendresse et les passons , qui doivent être faîne des tragédies, n’-oiit aucune part en celle-ci ; la grandeur de courage v règne seule,. et regarde son malheur d'un oeil si dédaigneux qu’il n’en sauroit arrache* une plainte. Elle y est combattue par la politique , et n’oppose à ses artifice» qu’une prudçnce généreuse qui marche à visage découvert , qui prévoit le péril sans s’émouvoir» et qui ne veut point d’autrc àppui que celui de sa vertu, et de l’amourqü’elle imprime dans les coeurs de tous les peuples. L’histoire qui m’a prêté de quoi la faire paroître en ce haut degré est de Justin ; et voici
3o9. PREFACE
comme il la raconte à la fin de son trente-quatrième livre : ■ ..
«En même temps Prusias, roi de Bithy nie, prit dessein de faire assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses autres fils qu’il avoit eus d’une.autre femme, et qu’il faisoit élever à Rome. Mais cç dessein fut découvert k ce jeune prince par ceux même qui l’avoient entrepris: ils firent plus, ils l'exhortèrent k rendre la pareille à un père si cruel, ct-k fuire retomber sur sa tète les embûches qu’il lui avoit préparées, et n’eurent pas grande peine à le persuader. Sitôt donc qu’il fut entré dans le royaume de son. père, qui l’ayoit appelé auprès de lui , il fut proclamé roi; et Pru^ sias, chassé du trône, et délaissé même de ses domestiques, quelque soin qu’il prit k se cacher, fut enfin tué par ce fils , et perdit la vie par un crime aussi grand que celui qu’il avoit commis en donnant les ordres de l’assassiner. »
J’ai ôté de ma scène l’horreur d’une catastrophe si barbare, et n’ai donné ni au père ni au fils aucun dessein de parricide. J’ai fait ce dernier amoureux de Laodicc , afiu que l’union d’une couronne voisine donnât plus d’ombrage aux Romains, et leur fit prendre plus de soin d’y mettre plus d’obstacle de leur part. J’ai approché de cette histoire celle de la mort d’Annibal, qui
arriva un peu auparavant cliez ce meme roi, et dont le nom n’est pas un petit ornement à mon ouvrage ; j’en ai lait IN'icomède disciple , pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains; et, prenant l’occasiou de l’ambassade où I* laminius fut envoyé par eux vers ce roi leur allié pour demander qu’on remît entre leurs»
mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l’ai chargé d’une commission secrète de traverser ce mariage , qui leur devoit donner de la jalousie.
J ai fait que , pour gaguer l’esprh de la reiue, qui, suivant 1 ordinaire des secondes femmes, avoit tout pouvoir sur celui de son vieux mari; il lui ramené un de ses fils, que mon auteur m’apprend avoir été nourri a Rome. Cela fait deux effets ; car, d un coté , il obtient la perte d’Aïmibaî par le moyen de cette mère ambitieuse, et, de l’autre, il oppose à JSicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains , jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.
Les assassins qui découvrirent à ce prince les snnglans desseins de son père, m’ont donné jour à d’autres artifices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avoit préparées; et, pour la lin, je l’ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu’ils doivent à la vçrtu ,
3o4 PRÉFACE -
et les autres demeurant dans la ferme te de*leur devoir, laissent un exemple assez illustre et une conclusion .assez agréable-
La représentation n’eu a pas déplu; et comme ce ne sont pasies moindres vers qui soient partis de ma main , j’ai sujet d’espérer que la lecture n’ètetfa rien à cet ouvragé de la réputation qu’il ÿest acquise jusqu’ici, et ne le fera point juger indigne de suivre ceux qui l'ont précédé. Mon principal but a été de peindre la politique clés Romains au dehors', et comme ils agissoient impérieusement avec ||k rois leurs alliés , leurs mtxiriiés pour les empêcher de s'accroître , et * les^seins qu’ils prenoient de traverser léùr grandeur quand elle comménçoit k leur devenir Suspecté à forée de s’augmeater et dé se rendre considérable par de' nouvelles conquêtes. C’est' le caractère que j’ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flamiqius, qui rd#contreun prince intrépide qui véit sa perte assurée sans s’ébranler, et brave l’orgueilleuse masse deleur puissance lors même qu’il en ést accablé. Çe héros dé malfaçon sort un peu des règles de la tragédie en ce qu41 ne cherche point à faire . pitié par l’excès de ses malheurs; mais lfe succès a montré que la fermeté des grands coeurs , qui
n’excite que de l’admiration dans l’ame du spec-
DE COKHEI LlE. 3o5 V
• il *.•
tateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous commande de * mendier pour leurs misères. Il est bou de hasarder un peu, et ne s’attacher pas toujours si ser- • vilement à ses préceptes, ne fùl-cc que pour pratiquer celui-ci de notre Horace :
El milii rcS) non me rebus , submiltére conçr.
Mais il faut que re'vénemcnt justifie çette hardiesse j et dans une liberté de'cette nature , on demeure coupable, à moins que d’ètre fort heureux. - -
PERSONNAGES. '
PRUSIAS, roi de Bithynie.
FLAMINIUS, ambassadeur de Rome.
ARSINOÉ, seconde femme de Prusias.
LAODICE, reine d’Arménie.
NICOMÈDE, fils aîné de Prusias, sorti du pre- -mier lit.
AIT ALE, fils de Prusias et d’Arsinoé.
ARASPE, capitaine des gardes de Prusias.
C LEONE, confidente d’Arsinoé.
La scène est à Nicomédie.
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