DE MARCHANGY
sur ces images livides que la mousse et les lichens rongeaient comme ime lèpre affreuse.
C'est là que les druides, vêtus de la robe blanche des Platon et des Pythagore, annés de faucilles" d'or et portant un sceptre sunnonté du croissant des prêtres de l'antique HéliGjwIis^ ; c'est là que ces terribles semnothces^, le front ceint de feuilles de chêne, et de bandeaux étoiles, emblème de l'apothéose, viennent chercher avec des céréîîionies mystérieuses le yui^ sacré, que nos ancêtres appelèrent longtemps le rameau des spectres, l'épouvantail de la mort et le vainqueur des poisons.
C'est là qu'attentif à leur sigual, le sacrificateur immole les captifs en l'honneur à'Ésus et de Tentâtes'^, c'est là qu'il brûle au milieu de la nuit les figures d'osier renfermant des victimes humaines ; le sang rougit tous les autels et arrose . le sol sur lequel les racines tortueuses des vieux arbres représentent d'énormes serpents.
Le Gaulois, soumis par la terreur à ce culte formidable, craint de rencontrer les dieux qu'il vient adorer dans ces vastes solitudes ; il y pénètre les bras chargés de chaînes comme un esclave, afin de s'humiher encore plus devant ces divinités ; il s'avance en tremblant, il frémit au seul bruit de ses pas. Eifrayé de ce silence menaçant, son cœur bat avec force, sa vue se trouble, une sueur froide coule de tous ses membres* s'il tombe, ses dieux lui défendent de se relever ; il se traîne hors de l'enceinte, il A^^ rampe comme un reptile parmi les bruyères sanglantes et les ossements des victimes.
Souvent du milieu de ces forêts lugubres, oii l'on n'eutendit jamais ni le vol des oiseaux, ni le souffle des vents, de ces forêts muettes et dévorantes, où coulait sans murmure une onde infecte, sortaient tout à coup des hurlements affreux, des cris perçants, des voix inconnues, et
" Hcliopolis. Ville fameuse de la Basse-Egypte, où était un temple consacré au soleil.
*> Vieillai'ds druides. Semnothées, du grec ce/xi'ôs (semnos) vénérable, et Oeès (theos) dieu.
* Esus, Teutatis, dieux des Gaulois.
soudain à l'horreur du tumulte succédait l'horreur du silence.
D'autres fois, de ces solitudes impénétrables la nuit fuyait tout à coup, et sans se consumer, les arbres devenaient autant de flambeaux dont les lueurs laissaient apercevoir des dragons ailés, de hideux scorpions, des cérastes impurs* s'entrelacer, se suspendre aux rameaux éblouissants ; des larves ^ des fantômes montraient leurs ombres sur im fond de lumière, comme des taches sur le soleil ; mais bientôt tout s'éteignait, et une obscurité plus terrible ressaisissait la forêt mystérieuse^.
De Marchangy. La Gaule poétique. {Voyez la page 2ù7.)
Après quelques jours de marche, nous entrâmes sur le sol marécageux des Bataves, qui n'est qu'une mince écorce de terre flottant sur un amas d'eau. Le pays, coupé par les bras du Rhin, baigné et souvent inondé par l'Océan, embarrassé par des forêts de pins et de bouleaux, nous présentait à chaque pas des difficultés insurmontables.
Épuisé par les travaux de la journée, je n'avais, durant la nuit, que quelques heures pour délasser mes membres fatigués. Souvent il m' arrivait, pendant ce court repos, d'oublier ma nouvelle fortune ; et lorsqu'aux premières blancheurs de l'aube, les trompettes du camp venaient à sonner l'air de Biane^, j'étais étonné d'ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y avait pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé aux périls de la nuit. Je n'ai jamais entendu sans une certaine joie belliqueuse la fanfare du
» Ce fut dans la 43ième année de l'ère vulgaire qu'un décret du sénat romain, sous l'empire de Claude, ordonna l'abolition de la religion des druides dans les Gaules et dans la Grande-Bretagne, parce que ces prêtres ne cessaient de conspirer contre le gouvernement des Romains, et excitaient les peuples à rentrer dans leurs privilèges, et à se choisir des rois de leur nation.
*■ Aujourd'hui la diane se dit d'ime batterie de tambour qui a lieu à la pointe du jour, pour éveiller les soldats ou les matelots.
clairon^, répétée par l'écho clés rochers, et les premiers hennissements des chevaux qui saluaient l'aurore. J'aimais à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées, d'où sortaient quelques soldats à moitié vêtus ; le centurion^ qui se promenait devant les faisceaux d'armes, en balançant son cep de vigne^ ; la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenait un doigt levé, dans l'attitude du silence ; le cavalier qui traversait le fleuve coloré des feux du matin ; le victimaire qui puisait l'eau du sacrifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardait boire son troupeau.
Plusieurs fois, pendant les longues nuits de l'automne, je me suis trouvé seul, placé en sentinelle, comme un simple soldat, aux avant-postes de l'armée. Tandis que je contemplais les feux régviliers des lignes romaines et les feux épars des hordes des Francs, tandis que, l'arc à demi tendu, je prêtais l'oreille au murmure de l'année ennemie, au bruit de la mer et au cri des oiseaux sauvages qui volaient dans l'obscurité, je réfléchissais sur ma bizarre destinée. Je songeais que j'étais là, combattant pour des barbares, tyrans de la Grèce, contre d'autres barbares dont je n'avais reçu aucune injure. L'amour de la patrie se ranimait au fond de mon cœur ; l'Arcadie se montrait à moi dans tous ses charmes. Que de fois, durant les marches pénibles, sous les pluies et dans les fanges de la Bâta vie ; que de fois, à l'abri des huttes des bergers où nous passions la nuit ; que de fois, autour du feu que nous allumions pour nos veUles à la tête du camp ; que de fois, disrje, avec de jeunes Grecs exilés comme moi, je me suis entretenu de mon cher pays ! Nous racontions les jeux de notre enfance, les aventures de notre jeunesse, les histoires de nos familles. Un Athénien vantait les arts et la politesse d'Athènes ; un Spartiate demandait la préférence pour Lacédémone ; un iMacédouien mettait la phalange bien au-dessus de la légion, et ne pouvait souffrir que l'on comparât César à Alexandre. " C'est à ma patrie
• Centurion, officier romain qui commandait une division militaire appelée centurie. La marque de cette dignité était un cep de vigne.
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que vous devez Homère," s'écriait un soldat de Smyme, et à l'instant même il chantait ou le de'nombrement des vaisseaux, ou le combat d'Ajax et d'Hector : ainsi les Athéniens, prisonniers à Syracuse, redisaient autrefois les vers d'Euripide, pour se consoler de leur captivité, yi
Mais lorsque, jetant les yeux autour de nous, nous apercevions les horizons noirs et plats de la Germanie, ce ciel sans lumière, qui semble vous écraser sous sa voilte abaissée, ce soleil impuissant qui ne peint les objets d'aucune couleur ; quand nous venions à nous rappeler les paysages éclatants de la Grèce, la haute et riche bordure de leurs horizons, le parfum de nos orangers, la beauté de nos fleurs, l'azur velouté d'un ciel oiî se joue une lumière dorée, alors il nous prenait un désir si violent de revoir notre terre natale, que nous étions près d'abandonner les aigles. Il n'y avait qu'un Grec parmi nous qui blâmât ces sentiments, qui nous exhortât à remplir nos devoirs et à nous soumettre à notre destinée. Nous le prenions pour un lâche : quelque temps après il combattit et mourut en héros, et nous apprîmes qu'il était chrétien.
Les Francs avaient été surpris par Constance^ : ils épatèrent d'abord le combat ; mais aussitôt qu'ils eurent rassemblé leurs guerriers, ils vinrent audacieusement au-devant de nous, et nous offrirent la bataille sur le rivage de la mer. On passa la nuit à se préparer de part et d'autre ; et le lendemain, au lever du jour, les armées se trouvèrent en présence. . . .
Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des tirochs et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bêtes féroces. Une tunique courte et serrée laissait voir toute la hauteur de leur taille, et ne leur cachait pas le genou. Les yeux de ces barbares ont la couleur d'xme mer orageuse ; leur chevelure blonde, ramenée en avant sur leur poitrine et teinte d'une hqueur rouge, est semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laissent croître leur barbe qu'au-dessus de la bouche,
' Constance de Nysse, général des armées romaines sous l'empereur Honorius. Ce général fut associé à l'empire vers l'an 420.
afin de donner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des dogues et des loups. Les uns chargent leur main droite d'une longue framée^, et leur main gauche d'un bouclier qu'ils tournent comme une roue rapide ; d'autres, au lieu de ce bouclier, tiennent une espèce de javelot nommé angon^, où s'enfoncent deux fers recourbés ; mais tous ont à la ceinture la redoutable francisque, espèce de hache à deux tranchants, dont le manche est recouvert d'un dur acier ; arme funeste, que le Franc jette en poussant un cri de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu'un œil intrépide a marqué.
Ces barbares, fidèles aux usages des anciens Germains, s'étaient formés en coiri^, leur ordre accoutumé de bataille. Le formidable triangle, où l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus, s'avançait avec impétuosité, mais d'un mouvement égal, pour percer la ligne romaine. À la pomte de ce triangle étaient placés des braves qui conservaient ime barbe longue et hérissée, et qui portaient au bras un anneau de fer. Ils avaient juré de ne quitter ces marques de serntude qu'après avoir sacrifié xm Romain. Chaque chef, dans ce vaste corps, était environné des gueriiers de sa famille, afin que, plus ferme dans le choc, il remportât la victoire ou mourût avec ses amis. Chaque tribu se ralliait sous un symbole : la plus noble d'entre elles se distinguait par des abeilles, ou trois fers de lance. Le vieux roi des Sicambres, Pharamond'^, conduisait l'armée entière, et laissait une partie du commandement à son petit-fils Mérovée. Les cavaliers francs, en face de la cavalerie romaine, couvraient les deux côtés de leur infanterie : à leurs casques
* Framée, arme nationale des Francs : c'était une javeline en fer étroit et tranchant.
i" Angon. Demi-pique dont le fer, semblable à celui d'une lance, était accompagné de deux crocs acérés.
° Pharamond, chef des Francs dans le commencement du cinquième siècle. Les Francs, peuple de la Germanie, essayant de secouer le joug des Romains, firent, sous la conduite de Pharamond, diverses incursions dans la Gaule, vers l'an 420, époque où ce chef fut élu roi.
Les Sicambres étaient des peuples belliqueux de la Germanie. On confond souvent leur nom avec celui des Francs.
en forme de gueules ouvertes ombragées de deux ailes de vautour, à leurs corselets de fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour des fantômes ou pour ces figures bizarres que l'on aperçoit au milieu des niiages pendant une tempête. Clodion^, fils de Pharamond et père de Mérovée, brillait à la tête de ces cavaliers menaçants. y^
Le soleil du matin, s' échappant des replis d'un nuage d'or, verse tout à coup sa lumière sur les bois, l'Océan et les armées. La terre paraît embrasée du feu des casques et des lances : les instruments guerriers sonnent l'air antique de Jules-César partant pour les Gaules. La rage s'empare de tous les cœurs, les yeux roulent du sang, la main fi-émit sur l'épée ; les chevaux se cabrenf^, creusent l'arène, secouent leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine enflammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux. Les Romains commencent le chant de Prohus^ : — ^
" Quand nous aurons vaincu mille guerriers francs, combien ne vaincrons-nous pas de millions de Perses !"
Les Grecs répètent en chœur le Pœan'^, et les Gaulois l'hymne des druides.
Les Francs répondent à ces cantiques de mort : ils serrent leurs boucliers contre leur bouche, et font entendre un mugissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un rocher ; puis tout à coup, poussant mi cri aigu, ils entonnent le bardit^ à la louange de leurs héros :
"Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée !
" Nous avons lancé la francisque à deux tranchants ; la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long dp leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jamies
^ Clodion, surnommé le Chevelu, succéda à Pharamond vers l'an 428. Vaincu par Aitivs, général romain, il effaça cette défaite par des victoires ; et, s'avançant du Rhin vers la Somme, s'empara de diverses piaces, jusqu'à Amiens, où il mourut en 448, laissant le trône à Mérovée, son deuxième fils.
" Probus (M. Aureiius Valerius), empereur romain, mort l'an 282 de J.-C.
* Pœan, du grec vatàv (paian), chant guerrier.
^ Bardit (on prononce le t), chant de guerre des anciens Germaina.
poussaient des cris de joie : le corbeau nageait dans le sang des morts; tout l'Océan n'était qu'une plaie: les vierges ont pleuré longtemps !
" Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée !
" Nos pères sont morts dans lés batailles : tous les vautours en ont gémi ; nos pères les rassasiaient de carnage. Choisissons des épouses qui remplissent de valeur le cœur de nos fils. Pharamond ! le bardit est achevé ; les heures de la vie s'écoulent : nous sourirons quand il faudra mourir!"
Ainsi chantaient quarante mille barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence ; et à chaque refrain, ils frappaient du fer d'un javelot leur poitrine couverte de fer.
Déjà les Francs sont à la portée du trait de nos troupes légères. Les deux armées s'arrêtent. Il se fait un profond silence : César, du milieu de la légion chrétienne, ordonne d'élever la cotte d'armes de pourpre, signal du combat ; les archers tendent leurs arcs, les fantassins baissent leurs piques, les cavaliers tirent tous à la fois leurs épées, dont les éclairs se croisent dans les airs. Un cri s'élève du sein des légions : "Victoire à l'empereur !" Les barbares repoussent ce cri par un affreux mugissement. La foudre éclate avec moins de rage sur les sommets de l'Apennin ; l'Etna gronde avec moins de violence lorsqu'il yerse au sein des mers des torrents de feu ; l'Océan bat ses rivages avec moins de fracas, quand un tourbillon, descendu par l'ordre de l'Eternel, a déchaîné les cataractes de l'abîme.
Les Gaulois lancent les premiers leurs javelots contre les Francs, mettent l'épée à la main, et courent à F ennemi : l'ennemi les reçoit avec intrépidité. Trois fois ils retournent à la charge ; trois fois ils viennent se briser contre le vaste corps qui les repousse. Tel un grand vaisseau, voguant par un vent contraire, rejette de ses deux bords les vagues qui fuient et murmurent le long de ses flancs. Non moins braves et plus habiles que les Gaulois, les Grecs font pleuvoir sur les Sicambres une grêle de flèches; et, reculant
peu à peu sans rompre nos rangs, nous fatiguons les deux lignes du triangle de l'ennemi. Comme un taureau vainqueur dans cent pâturages, fier de sa corne mutilée et des cicatrices de sa large poitrine, supporte avec impatience la piqûre du taon^, sous les ardeurs du midi, ainsi les Francs percés de nos dards deviennent furieux à ces blessures sans vengeance et sans gloire. Transportés d'une aveugle rage, ils brisent le trait dans leur sein, se roulent ppr terre, et se débattent dans les angoisses de la douleur.
La cavalerie romaine s'ébranle pour enfoncer les barbares. Clodion se précipite à sa rencontre. Le roi chevelu pressait une cavale stérile, moitié blanche, moitié noire, élevée parmi des troupeaux de rennes et de chevreuils, dans les haras' de Pharamond... Lorsque, pendant l'hiver, elle emportait son maître sur un char d'écorce sans essieu et sans roues, jamais ses pieds ne s'enfonçaient dans les frimas ; et, plus légère que la feuille de bouleau roulée par le vent, elle effieurait à peine la cime des neiges nouvellement tombées.
Un combat violent s'engage entre les cavaliers, sur les deux ailes des armées. /
Cependant la masse effrayante de l'infanterie des barbares vient toujours roulant vers les légions. Les légions s'ouvrent, changent leur front de bataille, attaquent à grands coups de piques les deux côtés du triangle de l'ennemi. Les vélites^, les Grecs et les Gaulois, se portent sur le troisième côté. Les Francs sont assiégés comme une vrste forteresse. La mêlée s'échauffe ; un tourbillon de poussière rougie s'élève et s'arrête au-dessus des combattants ; le sang coule comme les torrents grossis par les pluies de l'hiver, comme les flots de VEuripe'^ dans le détroit de l'Eubée. Le Franc, fier de ses larges blessures, qui paraissent avec plus d'éclat sur la blancheur d'un corps demi-nu, est un spectre déchaîné du monument, et rugis-
* Taon. On prononce ton. •> Velifes, corps d'infanterie romaine.
■= Euripe. Détroit qui sépare l'Eubée de l'Attique et de la Béotie. Les courants de l'Euripe, qui se font sentir plusieurs fois dans la journée, sont si violents, que les anciens géographes les prenaient pour de véritables marées. Aujourd'hui, Egripo.
sant au milieu des morts. Au brillant éclat des armes a succédé la sombre couleur de la poussière, des sueurs et du carnage. L'haleine enflammée de cent mille combattants, le soufile épais des chevaux, la vapeur des sueurs et du sang, forment sur le champ de bataille une espèce de météore que traverse de temps en temps la lueur d'un glaive, comme le trait brillant du foudre dans la livide clarté d'un orage. Au milieu des cris, des insultes, des menaces, du bruit des épées, des coups de javelots, du sifflement des flèches et des dards, du gémissement des machines de guerre, on n'entend plus la voix des chefs.
Mérovée avait fait un massacre épouvantable des Romains. On le voyait debout sur un immense chariot, avec douze compagnons d'armes, appelés ses douze pairs, qu'il surpassait de toute la tête. Au-dessus du chariot flottait une enseigne guerrière, surnommée l'Oriflamme. Le chariot, chargé d'horribles dépouilles, était traîné par trois taureaux dont les genoux dégouttaient de sang, et dont les cornes portaient des lambeaux afi'reux. L'héritier de l'épée de Pharamond, rassasié de meurtres, contemplait, immobile, du haut de son char de victoire, les cadavres dont il avait jonché la plaine. . . .
Le chef des Gaulois aperçut Mérovée dans ce repos insultant et superbe. Sa fureur s'allume ; il s'avance vers le fils de Pharamond, il lui crie d'un ton ironique :
"Chef à la longue chevelure, je vais t'asseoir autrement SUT le trône d'Hercule le Gaulois. Jeune brave, tu mérites d'emporter la marque du fer au palais de Tentâtes. Je ne veux point te laisser languir dans une honteuse vieillesse."
"Qui es-tu?" répondit Mérovée avec un sourire amer; " es-tu de race noble et antique ? Esclave romain, ne crains-tu point ma framée ?'
"Je ne crains qu'une chose," repartit le Gaulois frémissant de courroux,, "c'est que le ciel tombe sur ma tête."
"Cède-moi la terre," dit l'orgueilleux Sicambre.
"La terre que je te céderai," s'écria le Gaulois, "tu la garderas éternellement."
À ces mots, Mérovée, s' appuyant sur sa framée, s'élance
du char par-dessus les taureaux, tombe à leurs têtes, et se présente au Gaulois qui venait à lui.
Toute l'armée s'arrête pour regarder le combat des deux chefs. Le Gaulois fond, l'épée à la main, sur le jeune Franc, le presse, le frappe, le blesse à l'épaule, et le contraint de reculer jusque sous les cornes des taureaux. Mérovée, à son tour, lance son angon, qui par ses deux fers recourbés s'engage dans le bouclier du Gaulois. Au même instant, le fils de Clodion bondit comme un léopard, met le pied sur le javelot, le presse de son poids, le fait descendre vers la terre, et abaisse avec lui le bouclier de son ennemi. Ainsi forcé de se décou\Tir, l'infortuné Gaulois montre la tête. La hache de Mérovée part, siffle, vole et s'enfonce dans le front du Gaulois, comme la cognée d'un bûcheron dans la cime d'un pin. La tête du guerrier se partage . . . son corps reste encore un moment debout, étendant des mains conwdsives, objet d'épouvante et de pitié.
A ce spectacle, les Gaulois poussent un cri de douleur. Leur chef était le dernier descendant de ce Vercingétorix^ qui balança si longtemps la fortune de Jules. Il semblait que par cette mort l'empire des Gaules, en échappant aux Romains, passait aux Francs. Ceux-ci, pleins de joie, entourent Mérovée, l' élèvent sur un boucher, et le proclament roi avec ses pères, comme le plus brave des Sicambres. L'épouvante commence à s'emparer des légions. Constance, qui, du miheu du corps de réserve, suivait de l'œil le mouvement des troupes, aperçoit le découragement des cohortes. Il se tourne vers la légion chrétienne : " Braves soldats, la fortune de Rome est entre vos mains. Marchons à l'ennemi. ..." À l'approche des soldats du Christ, les barbares serrent leurs rangs ; les Romains se rallient. ... Le combat recommence de toutes parts. La légion chrétienne ouvre une large brèche dans les rangs des barbares ; la clarté du jour pénètre au fond de cette forteresse ^-ivante. Romains, Grecs et Gaulois, nous en-
' Vercingéiorix, célèbre général gaulois, fut choisi pour chef suprême de la ligue formée contre César dans les Gaules l'an 53 av. J.-C
trons tons dans l'enceinte des Francs rompus. Aux attaques d'une armée disciplinée succèdent des combats à la manière des héros d'Ilion. Mille groupes de guerriers se heurtent, se choquent, se pressent, se repoussent ; partout régnent la douleur, le désespoir, la fuite. Filles des Francs, c'est en vain que tous préparez le baume pour des plaies que vous ne pourrez guérir! L'un est frappé au cœur du fer d'une javeline, et sent s'échapper de ce cœur les images chères et sacrées de la patrie ; l'autre a les deux bras brisés du coup d'une massue, et ne pressera phis sur son sein le fils qu'une épouse porte encore à la mamelle ; celui-ci regrette son palais, celui-Là sa chaumière ; le premier ses plaisirs, le second ses douleurs : car l'homme s'attache à la vie par ses misères autant que par ses prospérités. Les Sicambree, tous frappés par devant et couchés "Sur le dos, conservaient dans la mort un air si farouche, que le plus intrépide osait à peine les regarder. . . .
Cependant les bras fatigués portent des coups ralentis ; les clameurs deviennent plus déchirantes et plus plaintives. Tantôt vme grande partie des blessés, expirant à la fois, laisse régner un affreux silence ; tantôt la voix de la douleur se ranime et monte en longs accents vers le ciel. On voit errer des chevaux sans maîtres, qui bondissent ou s'abattent sur des cadavres. Quelques machines de guerre abandonnées brûlent çà et là comme les torches de ces immenses funérailles. — ^
La nuit vint couvrir de son obscurité ce théâtre des fureurs humaines. Les Francs, vaincus, mais toujours redoutables, se retirèrent dans l'enceinte de leurs chariots. Cette nuit, si nécessaire à notre repos, ne fut pour nous qu'une nuit d'alarmes : à chaque instant nous craignions d'être attaqués. Les barbares jetaient des cris qui ressemblaient aux hurlements des bêtes féroces ; ils pleuraient les braves qu'ils avaient perdus, et se préparaient euxmêmes à mourir. Nous n'osions ni quitter nos armes ,ni allumer des feux. Les soldats romains fvrtrv àent, se cherchaient dans les ténèbres ; ils s'appelaient, ils se demandaient un peu de pain ou d'eau, ils pansaient leurs
COMBAT DES ro:maîns cokïr>: t.es francs. 279
blessures avec leurs A'êtemcnts déchirés. Les sentinelles se répondaient en v-.e venvoy;vnt fie l'une à l'autre le cri des veilles. . . .
L'aurore nous découvrit un spectacle qui surpassait en horreur tout ce que nous avions vu jusqu'alors.
Les Francs, pendant la nuit, avaient coupé les tctes des cadavres romains, et les avaient plantées sur des piques devant leur camp, le visage tourné vers nous. Un énorme bûcher, composé de selles de chevaux et de boucliers brisés, s'élevait au milieu du camp. Le vieux Pharamond, roulant des yeux ten'ibles, et livrant an Eouffle du matin sa longue chevelure blanche, était assi§ au haut du bûcher. Au bas, paraissaient Clodion et IMérovée : ils tenaient à la main, en guise de torches, VJiast^ enô-ammé de deux piques rompues, prêts à mettre le feu au trône funèbre de leur père, si les Romains parvenaient à forcer le retranchement des chariots.
Nous restons muets d'ctonnement et de douleur. Les vainqueurs semblent vaincus par tant de barbarie et tant de magnanimité. Les larmes coulent de nos yeux, à la vue des têtes sanglantes de nos compagnons d'armes : chacun se rappelle que ces bouches muettes et décolorées prononçaient encore la veille les paroles de l'amitié. Bientôt, à ce mouvement de regret succède la soif de la vengeance. Ou n'attend point le signal de l'assaut ; rien ne peut ré- .sister à la fureur du soldat ; les chariots sont brisés ; le camp est ouvert : on s'y précipite. . . .
C'en était fait des peuples de Pharamond, si le Ciel, qui leur garde peut-être de grandes destinées, n'eût sauvé le reste de ses guerriers. Un vent impétueux se lève entre le nord et le couchant ; les flots s'avancent sur les grèves ; on voit venir, écumante et limoneuse, ime de ces marées de l'équinoxe, qui, dans ces climats, semblent jeter l'Océan tout entier hors de son lit. La mer, comme un puissant allié des barbares, entre dans le camp des Francs, pour en chasser les Romains. . . .- * .
Chateaubriand. Les Martyrs. {Voyez la page ùZ.)