FILON
toute sa laideur, et leurs fers, un instant oublies, leur semblaient encore plus pesants.
Bientôt la voix du geôlier retentissait à son tour ; la foule se dispersait, et chacun regagnait sa cellule, pour y retrouver, au lieu de sommeil, le sentiment de son malheur et la crainte de la mort.
Dans le nombre des victimes, on remarquait des femmes dont la grâce et les vertus méritaient un autre sort. Quelques-unes, par un sublime effort, paraissaient résignées, et voyaient sans murmure l'échafaud qui les attendait ; souvent même c'étaient elles qui donnaient aivx hommes l'exemple du courage. Mais l'une d'elles% brillante de jeunesse, se plaignait naïvement de toute l'horreur de sa destinée ; elle pleurait sur elle-même, et disait, comme l'Iphigénie d'Euripide : "A mon âge, il est si doux de voir la lumière!" André Chénier fut ému d'ime compassion profonde, et traduisit en vers charmants les plaintes et les soupirs de la jeune captive :
— " L'épi naissant mûrit de la faux respecté ; Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été
Boit les doux présents de l'aurore ; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui.
Je ne veux pas mourir encore.
Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi je pleure et j'espère ; au noir so«ffle du nord
Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux ! Hélas ! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts ?
Quelle mer n'a point de tempête ?
L'illusion féconde habite dans mon sein. D'une prison sur moi les murs pèsent en vain,
J'ai les ailes de l'espérance :
Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel. Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s'élance.
Est-ce à moi de mourir .■' Tranquille J ' m'endors, Et tranquille je veille ; et ma veille aux remords Ni mon sommeil ne sont en proie.
» Mademoiselle de Coigny.
MORT d' ANDRÉ CHÉnieR. 365
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux ; Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin ! . Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.
Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson ; Et comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin. Je n'ai vu luire encor que les feux du ufatin,
Je veux achever ma journée.
O Mort ! tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi ; Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi,
Le pâle désespoir dévore :
Pour moi Paies" encore a des asiles verts, Les Amours des baisers, les Muses des concerts ;
Je ne veux pas mourir encore." —
Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix.
Ces vœux d'une jeune captive ; Et secouant le joug de mes jours languissants, Aux douces lois des vers je pliais les accents
De sa bouche aimable et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle :
La grâce décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d'elle.
Cependant, tandis que ces jeux poétiques charmaient l'horreur de la prison, le temps s'écoulait, et André Chénier fut désigné parmi ceux qui devaient être transférés de Saint- Lazare à la Conciergerie, pour comparaître devant le tribunal révolutionnaire. Il monta d'un air calme dans la charrette
• Paies, déesse des bergeries. — Myth,