‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 232 sur 320 · FILON · texte numérisé non relu

FILON

qui l'attendait à la porte ; mais quelle fut sa douleur, quand il vit assis à ses côtés l'ancien ami de sa jeunesse, le compagnon de ses travaux, Boucher^, qui gémissait depuis longtemps dans la môme prison, et qui allait être jugé avec lui ! On dit pourtant que, durant le trajet, leur conversation fut tranquille et douce : ils se rappelèrent leurs occupations chéries, leurs projets de gloire et de bonheur, leui-s ouvrages ébauchés^ ; ils citèrent même quelques vers des poètes qu'ils préféraient ; et c'était quelque chose de touchant que d'entendre ces deux hommes, faits pour honorer les lettres et leur pays, répéter plusieurs passages de Virgile ou de Racine, en se rendant au tribunal qui devait faire tomber leur tête. Ils parurent devant ces bourreaux qui prenaient le nom de juges ; et, condamnés en un instant, presque sans avoir été entendus, ils allèrent passer leur dernière nuit dans la prison de la Conciergerie.

Le lendemain, les deux amis, qui ne devaient plus se séparer, parurent dans la fatale charrette, aussi calmes que la veille. Il y avait cependant dans l'expression de leur visage une différence remarquable : Roucher, plus âgé, et, il faut le dire, moins poète que Chénier, baissait la tête, et paraissait accablé d'une tristesse profonde : des liens réels l'attachaient à cette vie qu'il allait quitter ; et, dans l'abattement de ses traits, dans les larmes qui coulaient malgré lui de ses yeux, il était facile de voir qu'il pensait à sa femme et à ses enfants. André, dans toute la fleur d'un talent quele temps n'avait point encore développé, levait au ciel un regard inspiré ; ses idées se pressaient, s'enflammaient, des torrents de poésie semblaient passer par son âme ; puis, comme accablé de ces richesses inutiles, et portant la main sur son front où rayonnaient de nobles pensées, il disait à ceux qui allaient mourir avec lui : " Eh quoi ! périr sitôt ! je sentais pourtant quelque chose là!" Le peuple vit passer le chariot, comme il en avait vu passer tant d'autres, daus un morne et stupide silence. Les uns regardaient ces victimes environnées de gardes comme un spectacle otfertA leur curiosité ; les autres gémissaient en secret, mais toute '"^ Roucher (Jean-Antoine), auteur du poème les Mois.

leur indignation se cachait au fond de leur cœur. Dans les temps de révolution, les hommes ne songent qu'à leur propre sûreté', et la terreur, comme la peste, les rend égoïstes et cruels.

La voiture s'arrête enfin : elle était arrivée au lieu du supplice. André Chénier et son ami montent les premiers à l'échafaud, et les deux poètes donnent à leurs compagnons l'exemple du courage et de la résignation. A. Filon.

Filon (A.), Auteur vivant. Principaux ouvrages : Narrations françaises et Eléments de Rhétorique.

Alors, sur les débris de l'autel et du trône, sur les ossements du prêtre et du souverain, commença le règne de la force, le règne de la haine et de la terreur : effroyable accomplissement de cette prophétie : " Un peuple entier se ruera, homme contre homme, voisin contre voisin, et, avec un grand tumulte, l'enfant se lèvera contre le vieillard, la populace contre les grands ; parce qu'ils ont opposé leur langue et leurs inventions contre Dieu." Pour peindre cette scène épouvantable de désordres et de forfaits, de dissolution et de carnage, cette orgie de doctrines, ce choc confus de tous les intérêts et de toutes les passions, ce mélange de proscriptions et de fêtes impures, ces cris de blasphème, ces chants sinistres, ce bruit sourd et continu du marteau qui démolit, de la hache qui frappe les victimes, ces détonations terribles et ces rugissements de joie, lugubre annonce d'un vaste massacre, ces cités veuves, ces rivières encombrées de cadavres, ces temples et ces villes en cendre, et le meurtre, et la volupté, et les pleurs, et le sang, il faudrait emprunter à l'enfer sa langue, comme quelques monstres lui empruntèrent ses fureurs.

"Si le monde," avait dit Voltaire, "était gouverné par des athées, il vaudrait autant être sous l'empire immédiat de ces êtres infernaux qu'on nous peint acharnés contre leurs victimes." Des athées gouvernèrent la France, et, dans

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