LAMENNAIS
l'espace de quelques mois, ils y accumulèrent plus de ruines qu'une armée de Tartares n'en aurait pu laisser en Europe pendant dix années d'invasion.
Jamais, depuis l'origine du monde, une telle puissance de destruction n'avait été donnée à l'homme. Dans les révolutions ordinaires, le pouvoir se déplace, mais descend peu. Il n'en fut pas ainsi quand l'athéisme triompha. Comme s'il eût fallu que, sous l'empire exclusif de l'homme, tout portât un caractère particidier d'abjection, la force, fuyant les nobles et hautes parties du corps social, se précipita entre les mams de ses vils membres, et leur orgueil, que tout offensait, n'épargna rien. Ils ne pardonnèrent ni à la naissance, parce qu'ils étaient sortis de la boue ; ni aux richesses, parce qu'ils les avaient longtemps enviées ; ni aux talents, parce que la nature les leur avait tous refusés ; ni à la science, parce qu'ils se sentaient profondément ignorants ; ni à la vertu, parce qu'ils étaient couverts de crimes ; ni enfin au crime même, lorsqu'il annonça quelque espèce de supériorité. Entreprendre de tout ramener à leur niveau, c'était s'engager à tout anéantir. Aussi, dès lors, gouverner, ce fiit proscrire, confisquer, et proscrire encore. On organisa la mort dans chaque bourgade : et, achevant avec des décrets ce qu'on avait commencé avec des poignards, on voua des classes entières de citoyens à l'extermination ; on ébranla par le divorce le fondement de la famille : on attaqua le principe même de la population, en accordant des encouragements publics au libertinage.
Cependant la haine de l'ordre, trop à l'étroit sur ce vaste théâtre de destructions, franchit les frontières, et alla menacer sur leur trône tous les souverains de l'Europe. L'athéisme eut ses apôtres, et l'anarchie ses séides^. La guerre redevenant ce qu'elle est chez les sauvages, on arrêta de ne faire aucun prisonnier ; l'honneur du soldat frémit, et repoussa cet ordre barbare. Mais, hors des camps, l'enfance même ne put désarmer la rage, ni attendrir les bourreaux. Je me lasse de rappeler tant d'inexplicables horreurs. La France,
* Séide, personnage de la tragédie de Mahomet, par Voltaire ; type de l'assassin fanatique.
couverte de débris, offrait l'image d'un immense cimetière, quand, chose étonnante ! yoUà qu'au milieu de ces ruines, les princes mêmes du désordre, saisis d'une terreur soudaine, reculent épouvantés, comme si le spectre du néant leur eût apparu. Sentant qu'une force irrésistible les entraîne euxmêmes au tombeau, leur orgueil fléchit tout à coup. Vaincus d'effroi, ils proclament en hâte l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme ; et, debout sur le cadavre palpitant de la société, ils appellent à grands cris le Dieu qui seul peut la ranimer.
Lamennais. (Voyez la page 130.)
LE RÈGNE DE LA TERREUR EN FRANCE, d' APRES TACITE*.
A CETTE époque, les propos devinrent des crimes d'Etat : de là il n'y eut qu'un pas pour changer en crimes les simples regards, la tristesse, la compassion, les soupirs, le silence même. Bientôt ce fut un crime de lèse-majesté ou de contre-révolution à Crémutius Cordus^, d'avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains ; crime de contre-révolution à un descendant de Cassius, d'avoir chez lui un portrait de son bisaïeul ; crime de contre-révolution à Mamercus Scaurus'^, d'avoir fait une tragédie oii il y avait des vers à qui^ l'on pouvait donner deux sens ; crime de contre-révolution à Torquatus Silanus^, de faire de la dépense ; crime de contre-révolution à Pomponius^, parce qu'un ami de Séjan était venu chercher mi asile dans une de ses maisons de campagne ; crime de contre-révolution
* Tacite (C. Cornélius), célèbre historien latin.
•> Cre'mutius Cordus, sénateur et historien de Rome, contemporain d'Auguste et de Tibère.
^ Mamercus Scaurus, autre Romain célèbre par sa grande éloquence, fut condamné à mort sous le règne de Tibère, comme coupable de lèsemajesté.
^ A qtit, moins prosaïque et moins traînant que auquel, se dit quelquefois des choses, surtout dans le style soutenu.
^ Torquatvs Silanus, Romain condamné à mort par Néron.
f Pomponius, sénateur romain, fut mis en accusation sous Tibère pour avoir donné asile dans ses jardins à Elim Gallus, ami de Séjan ministre de Tibère.