SI LES HOMMES NE TE VOIENT PAS, DIEV TE VOIT
de te glisser dans 111011 jardin, et d'y venir prendre une chose qui ne t'appartenait pas. Apprends qu'au pied de ces arbres, on a tendu des pièges pour surprendre les voleurs ; tu t'y serais cassé les jambes, et tu serais resté boiteux pour toujours. Mais, puisqu'au premier mot de la sage, leçon que t'a faite ton père, tu as témoigné de la crainte de Dieu, et que tu n'as pas insisté plus longtemps sur le vol que tu méditais, je vais te donner avec plaisir des fraits que tu désires."
 ces mots, d alla vers le plus beau poirier, secoua l'arbre, et porta à Fabien son chapeau rempli de poires.
M. de la Perrière voulait tirer de l'argent de sa bourse, pour récompenser cet honnête vieillard; mais il ne put l'engager à céder à ses instances. " J'ai eu du plaisir, monsieur, à obliger votre enfant, et je n'en aurais plus, si je m'en laissais payer. Il n'y a que Dieu qui paye ces choses-là."
M. de la Ferrière lui tendit la main pai--dessus la haie ; Fabien le remercia aussi dans un assez joli compUment; mais il lui témoignait sa reconnaissance d'ime manière encore bien plus vive, par l'air d'appétit avec lequel il mordait dans les poires, dont l'eau ruisselait de tous côtés.
'■' Voilà un bien brave homme," dit Fabien à son papa, lorsqu'il eut fini la dernière poire, et qu'ils se fui-ent éloignés du vieilkrd.
M. de la Ferrière. Oui, mon ami : il l'est devenu, sans doute, pour avoir pénétré son coeur de cette grande vérité, que Dieu ne laisse jamais le bien sans récompense, et le mal sans châtiment.
Fabien. Dieu m'aurait donc puni si j'avais pris les poires?
M. de la Fer. Le bon vieiliai-d t'a dit ce qui te serait anivé.
Fab. Mes pauvres jambes l'orit échappé belle^ ! Mais ce n'est pas Dieu qui a tendu lui-même ces pièges ?
M. de la Fer. Non sans doute, ce n'est pas lui-même ; mais les pièges n'ont pas été tendus ii son insu", et sans sa permission. Dieu, mon cher enfant, règle tout ce qui se passe sur la terre, et il dirige toujours les événements de manière à récompenser les gens de bien de lem's bonnes actions, et à punii' les méchants de leurs crimes. Je vais te raconter, à ce sujet, une aventure qui m'a trop vivement fi-appé dans mon enfance, pour que je puisse l'oublier de toute ma vie.
Fab. Ah ! mon papa, que je suis heureux aujourd'hui I de la promenade, des poires, et ime histoire encore !
M. de la Fer. Quand j'étais encore aussi petit que toi, et que je vivais auprès de mon père, nous avions deux voisins, l'un à la
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droite, l'autre à la gauche de notre maison. Le premier s'appelait Dubois et le second Verneuil.
M. Dubois avait un fils nommé Silvestre, et M. Verneuil en avait aussi un, nommé Gaspard.
Silvestre, lorsqu'il était seul dans le jardin de son père, s'amusait à jeter des pierres dans tous les jaidins d'alentour, sans faire réflexion qu'il pouvait blesser quelqu'un. M. Dubois s'en était aperçu, et lui en avait fait de rà'es réprimandes, en le menaçant de le châtier, s'il y revenait jamais. Mais par malheiu-, cet enfant ignorait, ou ne pouvait se persuader qu'il ne faut pas faire le mal même lorsqu'on est seul, parce que Dieu est toujours auprès de nous, et qu'il voit tout ce que nous faisons. Un jour que son père était sorti, croyant n'avoù' pas de témoins, et qu'ainsi personne ne le punii-ait, il remplit sa poche de cailloux, et se mit à les lancer de tous les côtés.
Dans le même temps, M. Verneuil était dans son jardin avec Gaspard son iils.
Gaspard avait le défaut de croire, comme Silvestre, que c'était assez de ne pas faii'e le mal devant les autres, et que lorsqu'on était seul, on pouvait fau'e tout ce qu'on voulait.
Son père avait un fusil chargé pour tirer aux moineaux'^, qui venaient manger ses cerises, et il se tenait sous un berceau, pour les guetter. Dans ce moment, un domestique vint lui dire qu'un étranger l'attendait dans le salon. Il laissa le fusil sous le berceau, et il défendit expressément à GaS;pard d'y toucher. Gaspard se voyant seul, se dit à lui-même : je ne vois pas le mal qu'il y aurait à jouer un moment avec ce fusil. En disant ces mots, il le prit, et se mit à faire l'exercice comme un soldat. Il présentait les armes, il se reposait sur les armes; il voulut essayer s'il sam-ait coucher enjoué et ajuster'*.
Le bout de son fusil était tourné par hasard vers le jardin de M. Dubois. Au moment où il allait fermer l'œil gauche pom* viser, un caillou, lancé par Silvestre, vint le frapper droit à cet œil. Gaspard, d'effroi et de douleur, laissa tomber son fusil. Le coup partit, et aïe, aïe ! on entendit des cris dans les deux j ardins.
Gaspard avait reçu une pierre dans l'œil, Silvestre reçut toute la charge du fusil dans sa jambe. L'un devint borgne, l'autre doiteux ; et ils restèrent dans cet état toute leur vie.
Fab. Ah ! le pauvre Silvestre ! le pauvre Gaspard ! que je les plains !
M. de la Fer. Ils étaient efFectiveraent fort à plaindre ; ma.is je suis encore plus sensible au malheui' de leurs parents, d'avoir eu des enfants indociles et disgraciés. Daris le fond", ce fut un vrai bonheur pour ces deux petits vauriens d'avoir eu cette mésaventure.
Fab. Et comment donc, mon papa?
M. de la Fer. Je vais te le dire. Si Dieu n'avait, de bonne heui'e, puni ces enfants, ils auraient toujom-s continué à faii-e le mal lorsqu'ils se seraient vus seuls, au lieu qu'ils appru-ent par cette expérience, que tout le mal que les hommes ne voient pas. Dieu le voit, et le punit.
C'est d'après cette leçon qu'ils se corrigèrent l'un et l'autre, qu'ils devinrent prudents et reUgieux, et qu'ils évitaient de malfaire, dans la plus grande solitude, comme s'ils avaient vu s'ouvrir sur eux tous les j"eux de l'univers. Et c'était bien aussi le dessein de Dieu, en les punissant de cette manière ; car ce bon Père ne nous châtie que dans la vue de nous rendre meilleurs.
Fab. Voilà un œil et une jambe qui me rendront sage. Je veux éviter le mal, et pratiquer le bien, quand même je ne verrais personne auprès de moi. En disant ces mots, ils arrivèrent à la porte de leur maison.
Berquix. L'Ami des enfants.
Berquin {Arnaud).
Né à Bordeaux, en 1749 ; mort à Paris, en 1791. Connu principalement par son beau travail VAmi des enfants qu'il composa pendant un assez long séjour en Angleterre. Dans ce chef-d'œuvre de style, le naturel du jeune âge se joint aux plus habites leçons de sagesse et de vertu. Il écri\'it aussi des idylles et des romances fort estimées.
Dans une riante soirée de mai, M. d'Ogères était assis avec Armand, son fils, sur le penchant d'une colline, d'où il lui faisait admirer la beauté de la nature, que le soleil couchant semblait revêtir, dans ses adieux, d'une robe de pouj-pre. Ils furent distraits de leur douce rêverie par les chants joyeux d'un berger qui ramenait son troupeau bêlant de la prairie voisine. Des deux côtes du chemin qu'il suivait, s'élevaient des buissons d'épines, et aucune brebis ne s'en approchait, sans y laisser quelque dépouille de sa toison.
Le jeune Armand entra en colère conti-e ces ravisseurs.
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" Voyez-vous, mon papa," s'écria-t-il, " ces buissons qui dérobent aux brebis leur laine? Pourquoi Dieu a-t-il fait naîti'e ces méchants arbustes ? ou pourquoi les hommes ne s'accordent-ils pas pour les exterminer ? Si les pauvres brebis repassent encore dans le même endroit, elles vont y laisser le reste de levu's habits. Mais non, je me lèverai demain à la pointe du jour, je viendrai avec ma serpette, et ritz ratz'^, je jetterai à bas toutes ces broussailles. Vous viendrez aussi avec moi, mon papa; vous apporterez votre grand couteau de chasse, et l'expédition sera faite avant l'heure du déjeuner." " Nous songerons à ton projet," lui répondit ]\I. d'Ogères. " En attendant, ne sois pas si injuste envers ces buissons, et rappelle-toi ce que nous faisons vers la Saint-Jean."
Armand. Et quoi donc, mon papa?
M. d'Ogères. N'as-tu pas vu les bergers s'armer de grands ciseaux, et dérober aux brebis tremblantes, non pas des flocons légers de leur laine, mais toute leur toison?
Armand. Il est vrai, mon papa, parce qu'ils en ont besoin pour se faii-e des habits; mais les buissons qui les dépouillent par pure malice, et sans en avoù* aucun besoin !
M. d'Ogères. Tu ignores à quoi ces dépouilles peuvent leur servir; mais supposons qu'elles leur soient inutiles, le seul besoin d'une chose est-il un droit pour se l'approprier ?
Armand. Mon papa, je vous ai entendu dire que les brebis perdent naturellement leur toison vers ce temps de l'année ; ainsi il vaut bien mieux la prendre pour noti'e usage que de la laisser tomber inutilement.
21. d'Ogères. Ta réflexion est juste. La nature a donné à toutes les bêtes leur vêtement, et nous sommes obligés de leur emprunter le nôtre, si nous ne voulons pas aller tout nus, et rester exposés aux injures cruelles de l'hiver.
Armand. Mais le buisson n'a pas besoin de vêtements. Ainsi, mon papa, il n'est plus question de reculer ; il faut dès demain jeter à bas toutes ces épines. Vous viendrez avec moi, n'estce pas?
M. d'Ogères. Je ne demande pas mieux. Allons, à demain au matin, dès la pointe du jour.
^ mtz, Ratz. Onomatopée imitant le briiit que ferait une serpette dont on se servirait en coir,;ant des broussailles.
Onoynafopée, du grec ôvojxu {onoma), nom, et Troicio (poieo), je fais. Terme de grammaire. Formation d'un mot dont le son est imitatif de la chose qu'il signifie. Les mots trictrac, glouglou, cliquetis, sont fonnés par onomatopée.
Armand, qui se croyait d'abord un héros, de la seule idée de détruire de son petit bras cette légion de voleurs, eut de la peine à s'endormir, occupé, comme il l'était, de ses victoires du lendemain. Â peine les chants joyeux des oiseaux perchés siu* les arbres voisins de ses fenêtres eurent-ils annoncé le retour de l'aurore, qu'il se hâta d'éveiller son père. M. d'Ogères, de son côté, peu occupé de la destruction des buissons, mais charmé de trouver l'occasion de montrer à son fils les beautés ravissantes du jour naissant, ne fut pas moins empressé à sauter de son lit. Ils s'habillèrent à la hâte, prirent leurs armes, et se mii-ent en chemin pour leur expédition. Armand allait le premier, d'un air de triomphe, et M. d'Ogères avait bien de la peine à suivre ses pas. En approchant des buissons, ils virent de tous les côtés de petits oiseaux qui allaient et venaient, en voltigeant sur leurs branches. " Doucement," dit M. d'Ogères à son fils ; " suspendons im moment notre vengeance, de peur de troubler ces innocentes créatures. Remontons à l'endroit de la coUine oh nous étions assis hier au soir, pour examiner ce que les oiseaux cherchent sur ces buissons d'un air si afi'airé." Ils remontèrent la colline, s'assirent, et regardèrent. Ils virent que les oiseaux emportaient dans leurs becs les flocons de laine que les buissons avaient accrochés la veille aux brebis. Il venait des troupes de fauvettes S de pinsons", de linottes et de rossignols, qui s'enrichissaient de ce butin.
"Que veut dire cela?" s'écria Armand tout étonné.
" Cela veut dire," lui répondit son père, " que la Providence prend soin des moindres créatures, et leur fournit toutes sortes de moyens pour leur bonheur et leur conservation. Tu le vois, les pauvres oiseaux trouvent ici de quoi tapisser l'habitation qu'ils forment d'avance pour leurs petits. Ils se préparent un lit bien doux pour leur jeune famille. Ainsi, cet honnête buisson, contre lequel tu t'emportais hier si légèrement, allie les habitants de l'air avec ceux de la terre. Il demande au riche son supei-flu, pour donner au pauvre ses besoins. Veux-tu venir à présent le détruire?" "Que le Ciel nous en préserve!" s'écria Armand. "Tu as raison, mon fils," rejjrit M. d'Ogères: "qu'il fleurisse en paix, puisqu'il fait de ses conquêtes un usage si généreux !" BERaciN. L'Ami des enfants. {Voyez la iiage i2Z.)