‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 270 sur 320 · Jourd. Assurément. Ne me l'a-t-il pas dit · texte numérisé non relu

Jourd. Assurément. Ne me l'a-t-il pas dit

Mad. Jourd. Oui, oui, il ne manquera pas d'y faillir^.

M. Jourd. Il m'a juré sa foi de gentilhomme.

Mad. Jourd. Chansons !

M. Jourd. Ouais ! Vous êtes bien obstinée, ma femme ! Je vous dis qu'il me tiendra sa parole; j'en suis sûr.

Mad. Jourd. Et moi, je suis sûre que non, et que toutes les caresses qu'il vous fait ne sont que pour vous enjôler'^.

M. Jourd. Taisez-vous. Le voici.

Mad. Jourd. Il ne nous faut plus que cela. Il vient peut-être encore vous faire quelque emprunt ; et il me semble que j'ai dîné quand je le vois.

M. Jourd. Taisez-vous, vous dis-je.

[Scène suivante.]

Dorante, M. Jourdain, Madame Jourdain, Nicole.

Dor. Mon cher ami monsieur Jourdain, comment vous portezvous ?

M. Jourd. Fort bien, monsieur, pour vous rendre mes petits services.

Dor. Et madame Jourdain, que voilà, comment se porte-t-elle?

Mad. Jourd. Madame Jourdain se porte comme elle peut.

Dor. Comment ! monsieur Jourdain, vov^ voilà le plus propre du monde^ !

M. Jourd. Vous voyez.

Dor. Vous avez tout à fait bon air avec cet habit ; nous n'avons point de jeunes gens à la cour qui soient mieux faits que vous.

M. Jourd. Hai, liai.

Mad. Jourd. {à part ^ Il le gratte par où il se démange"^.

Dor. Tournez-vous. Cela est tout à fait galant.

Mad. Jourd. [à part.~[ Oui, aussi sot pai- derrière que par devant.

Dor. Ma foi, monsieur Jourdain, j'avais une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus; et je parlais encore de vous, ce matin, dans la chambre du roi.

M. Jourd. Tous me faites beaucoup d'honneur, monsieur, [à madame Jourdain.^ Dans la chambre du roi !

Dor. Allons, mettez^.

M. Jourd. Monsieur, je sais le respect que je vous dois.

Dor. Allons ! mettez. Point de cérémonie entre nous, je vous prie.

M. Jourd. Monsieur...

Dor. Mettez, vous dis-je, monsieur Jourdain : vous êtes mon ami.

M. Jourd. Monsieur, je suis votre ser\'iteur.

Dor. Je ne me couvrii-ai point, si vous ne vous comTez,

M. Jourd. \se couvrant.^ J'aime mieux être incivil qu'importun.

Dor. Je suis votre débitem*, comme vous le savez.

Mad. Jourd. [à part.'\ Oui : nous ne le savons que trop.

Dor. Vous m'avez généreusement prêté de l'argent en plusieiu-s occasions, et m'avez obhgé de la meillem-e grâce du monde assm-ément.

M. Jourd, Monsieur, vous vous moquez.

Dor. Mais je sais rendre ce qu'on me prête, et reconnaître les plaisù's qu'on me fait.

M. Jourd. Je n'en doute point, monsieur.

Dor. Je veux sortir d'affaire* avec vous ; et je viens ici pour faire nos comptes ensemble.

M. Jourd. [bas, à madame Jourdain.^ Hé bien ! vous voyez votre impertinence, ma femme.

Dor. Je suis homme qui aime à m'acquitter le plus tôt que je puis.

M. Jourd. [bas, à madame Jourdain.^ Je vous le disais bien.

Dor. Voyons un peu ce que je vous dois.

M. Jourd. [bas, à madame Jourdain.'] Vous voilà, avec vos soupçons ridicules.

Dor. Vous souvenez-vous bien de tout l'argent que vous m'avez prêté ?

M. Jourd. Je crois que oui. J'eu ai fait un petit mémoire. Le voici. Donné à vous une fois deux cents louis.

Dor. Cela est vrai.

M. Jourd. Une autre fois, six-vingts^.

Dor. Oui.

M. Joiird. Et une autre fois cent quarante.

Dor. Vous avez raison.

M. Jourd. Ces trois articles font quatre cent soixante louis, qui valent cinq raille soixante livres*.

Dor. Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres.

M. Jourd. !Mille huit cent trente-deux livres à votre pluuiassier.

Dor. Justement.

M. Jourd. Deux mille sept cent quatre-vingts livres à votre i-ailleui-.

Dor. Il est vrai.

M. Jourd. Quatre mille trois cent septante-neuf livres douze sous huit deniers à votre marchand.

Dor. Fort bien. Douze sous huit deniers ; le compte est juste.

M. Jourd. Et mille sept cent quarante-huit livres sept sous quatre deniers à votre sellier.

Dor. Tout cela est véritable. Qu'est-ce que cela fait?

M. Jourd. Somme totale, quinze mille huit cents livres.

Dor, Somme totale est juste. Quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents louis que vous m'allez donner; cela fera justement dix-huit mille francs, que je vous payerai au premier joiu-.

Mad. Jourd. [bas, à M. Jourdain!] Hé bien ! ne l'avais-je pas bien de\"iné?

M. Jourd. \bas, à madame Jourdain.'] Paix !

Dor. Cela vous incommodera-t-il, de me donner ce que je vous dis?

M. Jourd. Hé! non.

Mad. Jourd. [bas, à M. Jourdain.] Cet homme-là fait de vous une vache à lait^.

M. Jourd. \bas, à madame Jourdain.] Taisez-vous.

Dor. Si cela vous incommode, j'en irai chercher ailleurs.

M. Jourd. Non, monsieur.

ISiad. Jourd. {bas, à M. Jourdain.] Il ne sera pas content qu'il ne vous ait ruiné.

M. Jourd. [bas, à madame Jourdain.] Taisez-vous, vous dis-je.

Dor. Vous n'avez qu'à me dire si cela vous embarrasse.

M. Jourd. Point, monsieur.

3Iad. Jourd. [Ja.ç, à M. Jourdain.] C'est un n-ai cnjôleiu-,

M- Jourd. [bas, à madame Jourdain.] Taisez-vous donc.

" Le louis valait alors onze livres.

Mad. Jourd. [bas, à M. Jourdain.'] Il vous sucera jusqu'au dernier sou^.

M. Jourd. [bas, à madame Jourdain.] Vous tairez-vous ?

Dor. J'ai force gens^ qui m'en prêteraient avec joie ; mais, comme vous êtes mon meilleur ami, j'ai cru que je vous ferais tort, si j'en demandais à quelque autre.

M. Jourd. C'est trop d'honneur, monsieur, que vous me faites. Je vais quérir votre affaire.

Mad. Jourd. [bas, à M. Jourdain.] Quoi ! vous allez encore lui donner cela?

M. Jourd. [bas, à madame Jourdain.] Que faire? voulez-vous que je refuse im homme de cette condition-là, qui a parle' de moi ce matin dans la chambre du roi ?

Mad. Jourd. [bas, à M. Jourdain.] Allez, vous êtes une vraie dupe.

[Scène suivante.]

Cléonte, m. Jourdain, Madame Jourdain, Lucile, CoviELLE, Nicole.

Clé. Monsieur, je n'ai voulu prendi-e personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemjis. Elle me touche assez pour m'en charger moi-même, et, sans autre détour, je vous dirai que l'honneur d'être votre gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m'accorder.

M. Jourd. Avant que de vous rendre réponse, monsieur, je vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme^.

Clé. jMonsieur, la plupart des gens, sur cette question, n'hésitent pas beaucoup; on tranche le mot aisément'-. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l'usage aujom-d'hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l'avoue, je trouve que toute imposture est indigne d'un honnête homme, et qu'il y a de la lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître. Je vous dirai donc franchement que je ne suis point gentilhomme.

M. Jourd. Touches là^, monsieur : ma fille n'est pas pour vous.

Clé. Comment?

M. Jourd. Vous n'êtes point gentilhomme : vous n'aurez pas ma fille.

Mad. Jourd. Que voulez-vous donc dire avec vott-e gentilhomme? est-ce que nous somynes, noiis autres, de la côte de saint Louis*"?

M. Jourd. Taisez-vous, ma femme ; je i:ous vois venir''.

464 AIOLIÈRE.

Mad. Jourd. Descendons-nous tous deux que de honne bourgeoisie^!

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