‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 271 sur 320 · Jourd. Voilà pas le coup de langue · texte numérisé non relu

Jourd. Voilà pas le coup de langue

Mad. Jourd. Et votre père n'était-il pas marchand^ aussi bien que le mien ?

M. Jourd. Peste soit de^ la femme, elle n'y a jamais manqué^''. Si votre père a été marchand, tant pis poiu: lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés^^ qui disent cela. Tout ce que j'ai à vous dire, moi, c'est que je veux avoir un gendre gentilhomme.

Mad. Jourd. Il faut à votre fille un mari qui lui soit propre ''j et il vaut mieux, pour elle, un honnête homme riche et bien fait, qu'un gentilhomme gueux et mal bciti^^.

Nie. Cela est vrai : nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne^ et le plus sot d^dais^* que j'aie jamais vu.

M. Jourd. [à Nicole.~] Taisez-vous, impertinente ; vous votis fourrez toujours^^ dans la conversation. J'ai du bien assez pour ma fille; je n'ai besoin que d'honneurs, et je la veux faire marquise.

Mad. Jourd. Marquise?

M. Jourd. Oui, marquise.

Mad. Jourd. Hélas ! le ciel m'en garde !

M. Jourd. C'est une chose que j'ai résolue.

3Iad. Jourd. C'est une chose, moi, oii je ne consentirai point. Les alUances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu'un gendre puisse à ma fille reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de m'appeler leur grand'maman. S'il fallait qu'elle me vînt visiter en équipage de grande dame, et qu'elle manquât, par niegarde^'', à saluer quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. " Voyez-vous," dirait-on, '" cette madame la marquise qui fait tant la glorieuse ? c'est la fille de monsieur Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, déjouer à la madame^' avec nous. Elle n'a pas toujours été si relevée que la voilà^^, et ses deux grands-pères vendaient du drap auprès de la porte Saiut-înnoeent." Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m'ait obligaùon de ma fille, et à qui je puisse dire : Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avecmoi.

M. Jourd. Voilà bien les sentiments d'un petit esprit, de vouloir demeurer toujom-s dans la bassesse. Ne me répliquez * Malitome, du latin malè tomatus, signifie maladroit, inepte.

pas (lavautage : ma fille sera marquise, en dépit de tout le monde et si vous me mettez en colère, je la ferai duchesse.

[Scène suivante.]

M. Jourdain ; Covielle, domestique de Cléonte, déguisé.

Cov. Monsieur, je ne sais pas si j'ai l'honneur d'être connu de vous.

M. Jourd. Non, monsieur.

Cov. [étendant la main à un pied de ten'e.'\ Je vous ai vu que vous n'étiez pas plus grand que cela.

M. Jourd. Moi ?

Cov. Oui. Vous étiez le plus bel enfant du monde, et toutes les dames vous prenaient dans leurs bras pour vous baiser. M. Jourd. Pour me baiser ?

Cov. Oui. J'étais grand ami de feu monsieur votre'^ père. M. Jourd. De feu monsiem* mon père ?

Cov. Oui. C'était un fort honnête gentilhomme. M. Jourd. Comment dites-vous ?

Cov. Je dis que c'était un fort honnête gentilhomme. M. Jourd. Mon père ?

Cov. Oui.

M. Jourd. Vous l'avez fort connu ?

Cov. Assurément.

M. Jourd. Et vous l'avez connu pour gentilhomme? Cov. Sans doute.

M. Jourd. Je ne sais donc pas comment le monde est fait ! Cov. Comment?

M. Jourd. Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu'il a été marchand.

Cov. Lai, marchand? C'est pure médisance, il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisait, c'est qu'il était fort obligeant, fort officieux ; et, comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour de l'argent.

M. Jourd. Je suis ravi de vous connaître, afin que vous rendiez ce témoignage-là, que mon père était gentilhomme. Cov. Je le soutiench-ai devant tout le monde. M. Jourd. Vous m'obligerez. Quel sujet vous amène ? Cov. Depuis avoir connu feu monsieur votre père, honnête gentilhomme comme je vous ai dit, j'ai voyagé par tout le monde. M. Jourd. Par tout le monde ?

Cov, Oui. X 5

M. Jourd. Je pense qu'il y a bien loin en ce paj's-là. Cov. Assurément. Je m suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours; et, par l'intérêt que je prends a tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.

M. Jourd. Quelle?

Cov. Vous savez qixe le fils du Grand- Turc est ici ?

M. Jourd. Jloi? non.

Cov. Comment ! Il a un train tout à fait magnifique ; tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d'importance.

M. Jourd, Par ma foi, je ne savais pas cela.

Cov. Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est qu'il est aiaoïu'eux de votre fille.

M. Jourd. Le fils du Grand-Turc?

Cov. Oui ; et il veut être votre gendre.

M. Jourd. Mou gendre, le fils du Grand-Turc?

Cov. Le fils du Grand-Turc votre gendre. Comme je le fus voir, et que j'entends parfaitement sa langue, il s'entretint avec moi ; et, après quelques autres discours, il me dit : Acciam croc soler onch alla moustaph gidelum amanahem varahini missere carbulath, c'est-à-dire : N'as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de 'M. Jourdain, gentilhomme paa-isien ?

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