‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 286 sur 320 · Scène de Z'Avocat Patelin, comédie · texte numérisé non relu

Scène de Z'Avocat Patelin, comédie

Patelin {en robe d'avocat), et un peu après M. Guillaume, drapier.

Patelin. Cela est résolu : il faut aujom-d'hui même, quoique je n'aie pas le sou, que je me donne un habit neuf.... Ma foi ! on a bien raison de le dire, il vaudrait autant être ladre que d'être pauvre. A me voir ainsi habillé me prendrait-on pour un avocat ? ^e dirait-on pas plutôt que je serais un magister de ce bourg? Depuis quinze jours que j'ai quitté le village où je demeurais pour venir m'établir en ce lieu-ci, cro3'ant d'y faire mieux mes affaires. . . elles vont de mal en pis. J'ai de ce côté-là, pour voisin, mon compère le juge du heu... pas un pauvre petit procès. De cet autre coté, un riche marchand drapier... pas de quoi m'acheter un méchant habit... ah! pamTc Patehn, pauvre Patehn!...Il te faut bien, par force, avoir recours à l'industrie... oui, tâchons adroitement à nous procurer, à crédit, un bon habit de drap dans la boutique de monsieur Guillaume, notre voisin. Si je puis une Ibis me donner l'extériem- d'un homme riche... [J/. Guillaume ejitre.^ Bon ! le voilà seul : approchons.

3/. Guil. \à part, feuilletant un livre.~j Compte du troupeau... six cents bétes...

Pat. [ à part, lorgnant le drap de la boutique.^ Voilà une pièce de drap qui ferait bien mon affaire. [^A 3/. Guillaume.^ Servitem-, monsieur.

3/. Guil. [ sans le regarder. "l Est-ce le sergent que j'ai envoyé quérir ? qu'il attende.

Pat. Non, monsieur, je suis...

M. Guil, [ l'interrompant en le regardant.^ Une robe?. ..le procurem-, donc? Serviteur.

Pat. Non, monsieur, i"ai l'honneur d'être avocat.

M. Guil. Je n'ai pas besoin d'avocat : je suis votre serviteur.

Pat. Mon nom, monsieur, ne vous est sans doute pas inconnu. Je suis Patelin, l'avocat.

M. Guil. Je ne vous connais point, monsieur.

Pat. [àpaTt.~\ Il faut se faire connaître. \^A M. Guillaume. ~\ J'ai trouvé, monsieur, dans les mémoii'es de feu mon père, ime dette qui n'a pas été payée, et...

M. Guil. [ l'interrompait. 'l Ce ne sont pas mes affaii'es; je ne dois rien.

Pat. Non, monsieur : c'est au contraire feu mon père qui devait

l'avocat patelin. 505

au vôtre ti'ois cents écus; et comme je suis homme d'honneur, je viens vous payer.

M. Guil. Me payer? attendez, monsieur, s'il vous plaît. ..je me remets un peu votre nom. Oui, je connais depuis longtemps votre famille. Vous demeuriez au village ici près ; nous nous sommes connus autrefois. Je vous fais excuse; je suis votre très-humble et très-obéissant seiTiteur. [Lmî offrant sa chaise.l Asseyez-vous là, je vous prie; asseyez-vous là.

Pat. Monsieur!

M. Guil. Monsieur !

Pat. \^s' asseyant.'] Si tous ceux qui me doivent étaient aussi exacts que moi à payer leurs dettes, je serais beaucoup plus riche que je ne suis ; mais je ne sais point retenir le bien d'autrui.

31. Guil. C'est pourtant ce qu'aujourd'hui beaucoup de gens savent fort bien faire.

Pat. Je tiens que la première qualité d'un honnête homme est de bien payer ses dettes; et je viens savoir quand vous serez en commodité de recevoir vos trois cents écus ?

M. Guil. Tout à l'heure.

Pat. J'ai chez moi votre argent tout prêt et bien compté ; mais il faut vous donner le temps de faire dresser une quittance devant notaire. Ce sont des charges d'une succession qui regarde ma fille Henriette, et j'en dois rendre un compte en forme.

M. Guil. Cela est juste. Eh bien ! demain matin, à cinq heures.

Pat. A cinq heures, soit. J'ai peut-être mal pris mon temps, monsieur Guillaume ? je crains de vous détoiuner.

M. Guil. Point du tout; je ne suis que trop de loisir! on ne vend rien.

Pat. Vous faites pourtant plus d'aSaires à vous seul que tous les négociants de ce lieu.

M. Guil. C'est que je travaille beaucoup.

Pat. C'est que vous êtes, ma foi, le plus habile homme de tout ce pays. [^Examinant la j^ièce de drap.] Voilà un assez beau diap.

M. Guil. Fort beau.

Pat. Vous faites votre commerce avec une intelUgence !

M. Guil. Oh ! monsieur.

Pat. Avec une habileté merveilleuse.

M. Guil. Oh ! Oh ! monsieur.

Pat. Des manières nobles et franches qui gagnent le cœiu- de tout le monde I

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M. Guil. Oh ! point, monsieur.

Pat. Parbleu ! la couleur de ce drap fait plaisir à la vue.

M. Guil. Je le crois. C'est couleur de man-on.

Pat. De marron ? que cela est beau ! Gage, monsieur Guillai\me, que vous avez imaginé cette couleur-là?

il/. GtiU. Oui, oui, avec mon teinturier.

Pat. Je l'ai toujours dit : il y a plus d'esprit dans cette tételà que dans toutes celles du village.

M. Guil. Ah ! ah ! ah !

Pat. [tâtant le drap.~\ Cette laine me paraît assez bien conditionnée.

M. Guil. C'est pm-e laine d'Angleterre.

Pat. Je l'ai cru. A propos d'Angleterre, il me semble, monsieiu' Guillaume, que nous avons autrefois été à l'école ensemble.

M. Guil. Chez monsieur Nicodème?

Pat. Justement. Vous étiez beau comme l'Amour.

M. Guil. Je l'ai ouï dire à ma mère.

Pat. Et' vous appreniez tout ce qu'on voulait.

M. Guil. A dix-huit ans je savais lire et écrire.

Pat. Quel dommage que vous ne vous soyez pas appliqué aux grandes choses '. Savez-vous bien, monsieur Guillaume, que vous auriez gouverné un état ?

Jl/. Guil. Comme un autre.

Pat. Tenez, j'avais justement dans l'esprit une couleur de drap comme celle-là. Il me souvient que ma femme veut que je me fasse faire un habit. Je songe que demain matin, à cinq heures, en portant vos trois cents écus, je prendrai peut-être de ce drap.

M. Guil. Je vous le garderai.

Pat. \apart.'] Le garderai! Ce n'est pas là mon compte. [À monsieur Guillaume.'] Pour racheter une rente, j'avais mis à part ce matin douze cents livres où je ne voulais pas toucher; mais je vois bien^ monsieur Guillaume, que vous en aurez une partie.

21. Guil. îve laissez pas de racheter votre rente ; vous aurez toujours de mon drap.

Pat. Je le sais bien ; mais je n'aime point à prendre à crédit... Que je prends de plaisir à vous voir frais et gaillard! Quel air de santé et de longue vie !

M. Guil. Je me porte bien.

Pat. Combien croyez-vous qu'il me faudi-a de ce drap, afin qu'avec vos trois cents écus je porte aussi de quoi le payer?

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