LE GRONDEUR
ÀZ. Grich. Je voudrais que tu te fusses rompu le cou, double chien ! Que ne laisses-tu la poi-te ouverte ?
L'Ol. Eh! monsieur, vous me grondâtes hier, à cause qu'elle l'était. Quand elle est ouverte, vous vous fâchez; quand elle est fermée, vous vous fâchez aussi. Je ne sais plus comment faire.
3/. Grich. Comment faire !
Ar. Mon frère, voulez-vous bien...
M. Grich. Oh ! donnez-vous patience. Comment faire, coquin 1
Ar. Eh ! mon frère, laissez-là ce valet, et souftez que je vous parle de...
M. Grich. Monsieur mon fi'ère, quand vous grondez vos valets, on vous les laisse gronder en repos.
Ar. Il faut lui laisser passer sa fougue. M. Grich. Comment faire, infâme !
UOl. Oh çà! monsieiu', quand vous serez sorti, voulez-vous que je laisse la porte ouverte?
M. Grich. Non.
L'Ol. Voulez-vous que je la tienne fermée? M. Grich. Non.
L'OL Cependant faut-il, monsieur.,.
M. Grich. Encore ! tu raisonneras, ivrogne ? Ar. Il me semble, après tout, mon frère, qu'il ne raisonne pas mal ; et l'on doit être bien aise d'avoir un valet raisonnable.
M. Grich. Et il me semble à moi, monsieur mon frère, que vous raisonnez fort mal. Oui, l'on doit être bien aise d'avoir un valet raisonnable, mais non pas un valet raisonneur. L'Ol. Morbleu, j'enrage d'avoir raison.
M. Grich. Te tairas-tu?
L'Ol. Monsieur, je me ferais hacher; il faut qu'ime porte soit ouverte ou fermée. Choisissez; comment la voulez-vous?
M. Grich. Je te l'ai dit mille fois, coquin! Je la veux..., je la... Mais voyez ce maraud-là. Est-ce à un valet à me venir faire des questions? Si je te prends, traître! je te montrerai comment je la veux. Vous riez, je pense, monsieur le jurisconsulte ?
Ar. Moi? Point. Je sais que les valets ne font jamais les choses comme on leur dit.
M. Grich. Vous m'avez pom-tant donne' ce coquin-là Ar, Je crovais bien faire...
510 BRUÉÏS.
M. Grich. Oh! je ciw'ais... Sachez, mor.sieur le rieur, que je croyais n'est pas le langage d'un homme bien sensé.
Ar. Eh ! laissons cela, mon frère, et permettez que je vous parle d'une affaire plus importante, dont je serais bien aise...
AI. Grich. Non, je veux auparavant vous faire voir à vousmême comment je suis servi par ce pendard-là, afin que vous ne veniez pas après me dire que je me fâche sans sujet. Vous allez voir, vous allez voir. As-tu balayé l'escalier?
L'Ol. Oui, monsieur, depuis le haut jusqu'en bas.
M. Grich. Et la cour?
L'Ol. Si vous y trouvez une ordure comme cela, je veux perdre mes gages.
M. Grich. Tu n'as pas fait boire la mule ?
h' 01. Ah\ monsieur, demandez-le aux voisins qui m'ont vu passer.
M. Grich. Lui as- tu donné l'avoine?
h' 01. Oui, monsieur; Guillaume y était présent.
M. Grich. Mais tu n'as pas porté ces bouteilles de quinquina* où je t'ai dit ?
L'Ol. Pardonnez-moi, monsieur, et j'ai rapporté les vides.
M. Grich. Et mes lettres, les as-tu portées à la poste ?
L'Ol. Peste ! monsieur, j'ai bien eu garde d'y manquer.
M. Grich. Je t'ai défendu cent fois de racler ton maudit violon ; cependant j'ai entendu ce matin...
L'Ol. Ce matin ! Ne vous souvient-il pas que vous le mîtes hier en mille pièces ?
M. Grich. Je gagerais que ces deux voies^ de bois sont encore...
L'Ol. Elles sont logées, monsieiu*. Vraiment, depuis cela, j'ai aidé à Guillaume à mettre dans le grenier une chan-etée de foin; j'ai an-osé tous les arbres du jardin, j'ai nettoyé les allées ; j'ai bêché trois planches'^, et j'achevais l'autre quand vous ave« frappé.
M. Grich. Oh! il faut que je chasse ce coquin-là. Jamais valet ne m'a fait enrager comme celui-ci ; il me ferait mourir de chagrin. Hors d'ici !
L'Ol. Que diable a-t-il mangé?
Ar. [le plai(inant.~\ Retire-toi.
■ Quinquina. Écorce amère et fébrifuge qui est fournie par un arbre du Pérou. Ce mot est dérivé du péruvien Kina-kina, c'est-à-dii'e, écorce des éccrces à cause de sou excellence.
LE GROXDErR. 511
[Scène siiivante.]
Brillox, ^/s de Griehard; M. Grîchard ; Ariste; Catau, servante.
Cat. Monsieur, voici Brillon, qui vous cherche.
M. Grich. Que veut ce fripon ?
Bril. Mon père, mon père, mon père, j'ai fait aujourd'hui mon thème sans faute ; tenez, voyez.
M. Grich. [Jui jetant son livre au nez.l Nous verrons cela tantôt.
Bril. Eh ! mon père, voyez-le à cette heure, je vous en prie.
3/. Grich. Je n'ai pas le loisir.
Bril. Vous l'aurez lu en un moment.
M. Grich. Je n'ai pas mes lunettes.
Bril. Je vous le lii-ai.
M. Grich. Eh ! voilà le plus pressant petit drôle qui soit au monde.
Ar. Vous a'orez plus tôt fait de le contenter.
Bril. Je vais vous lire le français, et puis je vous hrai le latin. " Les hommes . . ." Au moins, ce n'est pas du latin obscur, comme le thème d'hier; vous verrez que vous entendrez bien celui-ci.
M. Grich. Le pendard !
Bril. "Les hommes qui ne rient jamais, et qui grondent toujours, sont semblables à ces bétes féroces qui . . .
M. Grich. [lui donnant un soufflet.} Tiens va dire à ton sot de précepteur qu'il te donne d'autres thèmes.
Cat. Le pauvre enfant !
Ar. [bas'\ Belle éducation !
Bril. [joleurant.'\ Oui, oui, vous me frappez quand je fais bien, et moi, j^- ne veux plus étudier.
M. Grich. Si je te prends. ,
Bril. Peste soit des Uvres et du latin !
M. Grich. Attends, petit enragé, attends,
Bril. Oui, oui, attends qu'on m'y attrape. Tenez, voilà pour votre soufflet \ll déchire son livre}.
M. Grich. Le fouet, maraud, le fouet.
Bril. Oui-da, le fouet ! J'en vais faire autant, tout à l'heure,de ma grammaire et de mon dictionnaire.
M. Grich. Tu me le payeras. Ce petit maraud abuse tous les jours de la tendresse que j'ai pour lui.
Cat. A'oilà déjà un petit Griehard tout craché^.