‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 292 sur 320 · PICARD · texte numérisé non relu

PICARD

de rappeler une particularité bien touchante dans la vie de Corneille. Les deux frères avaient épousé les deux sœurs, les deux familles n'en faisaient qu'une, tous les biens étaient en commun, et il n'y eut d'inventaire et de partage qu'à la mort de Pierre Corneille.

Pierre, [^seul, assis près de son bureau et travaillant .'\ Oui, cette première scène d'Othon est bien. Voilà le développement du cœur d'un courtisan ; la peiutm-e de la cour du \aeil empereur de Rome ; je crois avoir retrouvé le feu de mes jeunes années, et qui peut mieux ranimer Pierre Corneille que l'aspect de sa patrie ! Continuons. [^Relisayît les derniers vers qu'il afaits.^

J'eus donc pour m'y produire un des trois à choisir : ' Je les voyais tous trois se hâter sous un maître . . .

Pas mal .... Se hâter sous un maître .... iîandite rime ! elle me glace, elle m'ai-rête, et je ne suis pas de ces froids versiiicatem-s qui ont le temps d'attendi-e. Pourquoi imposa-t-on cette gêne à la poésie française? je ne vois pas quel avantage on en retire, et

cependant il faut .... Se hâter sous un maître Allons je ne la

trouverai pas. Par bonheur, à Rouen comme à Paris, j'ai ma ressource accoutumée : il est là. \Appelant à la porte du cabinet de son frère.'] Thomas, moa frère ! ... Il est bien heureux ! cela ne l'emban-asse pas, lui. Mon frère !

Thomas, [parlant de son cabinet.] Eh bien ! que me veux-tu?

Pi. Une rime à maître ?

Th. À maître . . . prêtre.

Pi. Prêtre? Non, une autre.

Th. Fenêtre.

Pi. Eh non ! Dans une tragédie, fenêtre ! ce n'est pas cela.

Th. Être.

Pi. Etre ? . . . attends, attends, . . . oui.

Je les voyais tous trois se hâter sous un maître Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à l'être.

Th. [toujours dans son cabinet.] Eh bien ! cela te comnent-il ?

Pi. Oui, oui; allons, allons, il faut l'avouer, on a souvent quelque obligation à la rime.

Th. Nous avons encore, peut-être, connaître.

Pi. Eh! non, non, je n'en veux plus; c'est assez.

Th. Traître, ancêtre, paraître, repaître, et tous les verbes en aître.

Pi. Tais-toi donc, tais-toi donc, je n'en veux plus; en voilà trop.

Th. Allons, allons, ne te fâche pas.

Pi. [composant. ^^

Je les voyais tous trois se hâter sous un maître Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à l'être, Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dévorerait ce règne d'un moment*.

C'est bien. Ali ! monsieur Despréaux, vous êtes bien difficile; mais il y aurait tle la partialité à ne pas retrouver dans ces vers le Corneille et du Cld et d'Horace. Ecrivons.

[Scène suivante.]

Desbaudières, Marie.

Des. Monsieur Corneille, c'est ici, n'est-ce pas ?

Ma. Oui, vraiment, c'est ici même. Que lui voulez-vous ?

Des. Je voudrais lui parler.

Ma. Auquel?

Des. Auquel ! Est-ce que les deux frères demeurent ensemble ?

Ma. Trédame ! ils n'ont jamais cessé d'y demeurer, ensemble; et ils ue se quitteront jamais, j'espère. C'est comme les deux doigts de la main, ces deux frères-là, et qui dit l'un dit l'autre.

Des. FcBt bien. C'est au cadet que je voudrais parler.

Ma. À monsieur Thomas, n'est-ce point ? Je m'en vas l'avertir.

Des. Un moment. Vous êtes de la maison ?

Ma. Oui, vraiment, je suis de la maison : ma mère était à leur père ; les fils m'ont gardée, et j'espère bien mourir au service de la famille. Et quand on reste comme çà attaché l'un à l'autre, ça fait honneur aux maîtres comme aux domestiques ; pas vrai donc, monsiem'?

Des. Sans doute. Mais dites, auquel des deux frères apparteuez-vous ?

Ma. Auquel? Mais à tous deux, je vous dis, puisqu'ils ne fout qu'un.

Des. Oui, j'entends bien, ils ne font qu'un par leurs sentiments d'amitié ; mais chacun a ses domestiques.

Ma. Eh ! point du tout, monsieur, quand je vous dis qu'ils ue font qu'un ; c'est-à-dire qu'ils n'ont qu'une même maison, qu'un même domestique, comme ils n'ont qu'un même cœur et qu'une même âme.

Des. C'est fort touchant.

" Othon', tragédie, Acte 1, Scène 1.

Page 1