‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 293 sur 320 · PICARD · texte numérisé non relu

PICARD

Ma. Moi et mon frère Gros-Pierre, je composons'' toute la maison, tant qu'elle peut s'étendre. ISIoi, le plus souvent ici dans Rouen, et Gros-Pierre le plus souvent à Paris, quand ils s'y en vont dans leurs académies ; oii ce qu'il y a tout ce qu'il y a de plus gros dans la France, dont les deux frères sont les égals*', afin que vous le sachiez, par leurs vertus et par leurs génies, quand ils y vont faii-e jouer leurs tragédies et leurs o])éras, oti ce qu'il y a de si belles choses qu'on en parle jusque dans les antipodes. Et qui est-ce qui nous paye nos gages? ce n'est ni celui-ci, ni celui-là, c'est tous les deux, et ça fait deux bons maîtres ; et ce que l'un vous commande, il semble que ce soit l'autre, tant ils s'entendent sans se parler. Et n'ont-ils pas épousé les deux sœurs ? Deux braves femmes, ma foi, à quelques petits défauts près. Mais qui est-ce qui n'a pas les siens ? Eh ! voilà qu'ils ont déjà chacun une belle fille qu'on mariera bientôt, et f curons" deux noces au lieu d'une.

Des. Est-ce qu'il y a quelqu'un qui se présente, et qui fasse sa coiu" ?

Ma. Pardi ! Croyez-vous donc que cela manque, des coui-tisans pour des demoiselles? etfen avons ben^, moi, qui ne suis qu'une pauvre fille, et qui n'ai rien que ma bonne santé. Mais, monsieur, vous me faites babiller; et c'est à monsieur le cadet que vous voulez pai-ler. Je m'en vas...

Des. Un moment, mon enfant : dites-moi encore... 3Ia. Comment, que je vous dise encore? Mais écoutez donc, je ne suis soupçonneuse, ni défiante; mais pourquoi tous ces interrogats^l Est-ce que vous voudriez fau-e du mal à mes maîtres? Oh, bien ! s'il est ainsi marchais, marchais^. Des. Pas du tout, je veux au contraire... Ma. C'est que vous vi'éluguez^, voyez-vous, avec toutes les questions que vous me romanez". Vous m'avez l'air tout étonné de voir deux frères qui soient unis. Dame ! j'en conviens, ça ne se voit pas souvent; mais ça n'en est pas moins naturel, et il n'en est pas moins à désirer que toutes les familles ressemblent à celles-ci.

Des. Oh ! sans doute, c'est à désii-er, et moi qui porte un bon cœm-, je suis vraiment attendri du tableau... Cependant si tout le

* nous composons. '^ égaux. ' f aurai, o\x nous aurons. ^ j'en ai bien.

« interrogats (questions), marchais (marchez), vluguez (troublez) du roman ehigir (avoir la tûte troublée), et romanez (parlez) de roman (lingua roniana, voyez. la page xv de V Introduction), sont de vieilles expressions i^opulaires, assez communes dans toute la Normandie.

monde leur ressemblait, il n'y aurait plus de procès ; et il faut des procès, parce qu'enfin chacun a ses droits à soutenir, et sans les procès que deviendraient tous les honnêtes gens qui en vivent?

Ma. Je m'en suis doutée à votre mine et à votre langage ; vous êtes un homme de chicane.

Des. Du tout, du tout, ma chère enfant. Je suis praticien. Jusqu'à présent procureur, et bientôt quelque chose de mieux. Croyez d'ailleurs que c'est le motif le plus honnête qui me conduit vers vos maîtres.

Ma. Ça s'peuf bien ; mais dans ce cas-là, on s'adresse aux maîtres et on ne fait pas jaser les domestiques ; mais tenez, voilà monsieur Pierre qui vient par ici, il vous en dira davantage. Je m'en vas avertir monsieur le cadet que vous le demandez. [Elle sort.']

Des. [seul.] Tous ces poètes vous ont une manière de voir les choses qui n'appartient qu'à eux, et cela se gagne, en vérité. Monsieur Pierre, dit -elle ; c'est sans doute ce gros Pierre dont elle me parlait. [Examinant Pierre Corneille qui entre.] Justement un homme d'un certain âge, un domestique de confiance sans doute. Celui-là paraît raisonnable au moins.

[Scène suivante.]

Pierre Corneille, Desbaudières, et tmpeu après Thomas Corneille.

Des. Mon ami.

Pi. Monsieur,

Des. Je voudrais parler à monsieur Corneille le cadet. Il attend, sans doute, ma visite. Monsieur Desbaudières de Domfront.

Pi. Ah ! c'est vous dont il a reçu une lettre ce matin, et qui lui annonciez que vous arriveriez un quart d'heure après?

Des. Précisément. Il paraît que vous êtes au fait. [A part.] Je ne me trompais pas, un homme d'affaires. Ils en ont besoin les pauvres gens ; avec tout leur esprit, ils laisseraient péril- tout leur patrimoine.

Pi. Vous vous proposiez par cette lettre pour épouser sa nièce.

Des. C'est ça, je le vois. Vous avez toute la confiance de la maison.

Pi. Mais oui, l'on a quelque confiance en moi, dans la maison.

Des. Je vous en fais mou compliment. Vous la méritez sans

" Se 2}eut,

b2A PICARD.

doute. Oh ! çà, puisque vous savez le motif qui m'amène, vous ne trouverez pas mauvais, monsieur Pierre, que je m'informe.... Entre nous, ces messiem-s sont de fort honnêtes gens ; mais ils ont pris là un parti bien singulier.

Pi. Quel parti ?

Des. Eh ! mais vraiment, celui du bel esprit ; tenez, cela ne mène pas à grand' chose.

Pi. Vous croyez?

Des. Au contraire, cela nuit même, cela dérange; c'est au point que je gagerais que ces messieurs auront beaucoup de peine à établir leurs enfants.

Pi. En vérité !

Des. Oui, certainement, parce que tout le monde n'aime pas également... Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne suis pas encroûté^ dans mon état comme certains de mes confrères. Je sais me mettre au-dessus des préjugés, et j'ai toujours eu un goût marqué pour- les belles-lettres et les belles choses.

Pi. Je m'en aperçois.

Des. C'est que je sais apprécier messieurs Corneille et leurs ouvrages.

Pi. Vous êtes bien honnête.

Des. J'ai été à Paris, j'ai vu le Cid, Rodogune.

Pi. [fl»ec/eM.] Ah! ma belle Rodogime !

Des. Oui, l'actrice qui jouait ce rôle-là était fort belle, et tout cela est fort beau assm-ément ; mais, en bonne conscience, n'auraient-ils pas mieux fait de tâcher de conserver dans la famille la charge de monsieur leur père ?

Pi. Un homme bien respectable.

Des. Charge très-honorable et très-honorée dans la province . maître des eaux-et-forêts.

Pi. Ah ! oui, une belle charge.

Des. [à part.'] Cet homme-là n'a pas une conversation bien brillante. [Haut.] Au surplus, ce que je dis n'est pas pour les blâmer ; chacun suit son goût dans ce monde, et moi, qui vous parle, j'étais né pour les aifah'es, et vous conviendrez qu'il faut un certain tact qui ne laisse pas que d'avoir son prix.

Pi. Oh ! sans difficulté.

Des. Monsieur Corneille l'aîné a fait les Horace, Cinna, le Menteur, Pompée... ]e ne sais combien d'autres tragédies; il sei'ait peut-être bien embarrassé pour faire une requête.

Pi. Je le crois.

Des. Pour en revenir à ce que je voulais (hre, faites-moi

l'amitié de m'expliquer à combien se montent les /revenus de l:i famiUe.

Pi. A combien ?

Des. Oui ; mais en conscience, là comme un honnête homme. Pi. Ma foij je n'en sais rien.

Des. Vous n'en savez rien?

Pi. Il y a d'abord la rétribution du théâtre. Des. Du théâtre ! quoi ! pour leurs tragédies ? allons donc, vous vous moquez.

Pi. Point du tout.

Des. Des honoraires de poète : ça ne se monte pas bien haut. Pi. Mais pardonnez-moi.

Des. En vérité ? {A jjart.'] Un bien pamTc homme qu'ils ont là pour gérer leur maison.

Pi. Au surplus, voUà mon frère qui vous mettra au courant bien mieux que moi; car je ne me mêle pas beaucoup de ces affaire»

Des. Comment, votre frère !

Pi. [« Th. Corneille qui entre.^ Eh oui ! viens, mon ami, voilà monsieur qui s'informait...

Th. Ah ! c'est monsieur Desbaudières. C'est être de parole ; en effet, vous aiTivez presque en même temps que votre lettre.

Des. Comment...quoi!...se poun-ait-il? mais vous n'êtes que deux frères ?

Th. Sans doute.

Des. Ah ! que je suis confus ! que je vous demande pardon ! mais c'est que cela ne se conçoit pas ; avec un air si simple, si bonhomme, passez-moi l'expression...

Pi. Je n'en suis pas moins Pien-e Corneille. Des. Au surplus, monsieiu-, quoique n'ayant pas l'honnem- de vous connaître, vous avez vu que je savais vous rendi-e justice; et ma démarche et la lettre que j'ai éciite à monsieur votre frère, prouvent assez que, de ma part, c'est l'amom* des belles-lettres et la vénération que l'on doit au mérite.. .Comme je vous disais, j'ai vu toutes vos tragédies et je sais, avec tous les gens de goût, vous mettre bien au-dessus de ce jeune Racine...

Pi. Ce n'est pas me faire la cour que de dire du mal de monsieur Racine.

Des. Passe pour ses tragédies; mais vous conviendrez que ùans sa comédie des Plaideurs, il s'est égayé aux dépens de personnes fort respectables.

Pi. Laissons la littérature et parlons d'affaires.

526 ncARD.

Th. Oui, oui, TOUS vous y entendez beaucoup mieux, mon cher Desbaudières.

Des. Soit : car j'ai rendez-vous, chez le secrétaire du premier président, pour la charge en question.

Th. Je vous fais compliment ; vous vous élevez ; de procm-eur devenir conseiller, magistrat !...

Des. Oh ! vous autres qui faites des comédies, vous avez toujours le petit mot pour rire. Il y a bien quelques membres du bailliage" qiù murmurent, parce qu'ils disent qu'un procureur .. Il y a de fort honnêtes gens pai-mi les procureurs ; je suis avocat d'ailleurs : j'ai fait mon droit à Bourges.

Th. Oh ! dès que vous avez fait votre droit à Bourges !

Des. Je suis jeune encore, assez aimable ; vous connaissez ma di'Oiture, mes mœurs ; ma fortune est fort considérable ; trop hem'eux, si toutes ces qualités valent quelque chose, de les apporter en mariage à la fille de monsieur Corneille. Il ne me reste plus, et cela seulement pour la forme, que quelques informations à prendre sur la dot que vous comptez donner.

Pi. Mon fi'ère, c'est à toi à répoudre ; car moi je ne sais pas.

Th. ]\îais je ne suis pas beaucoup plus instruit que toi.

Des. Cependant, vous devez avoir quelques renseignements précis, et, d'après le partage qui a eu lieu après la mort de monsieur votre père...

Pi. Le partage ! je n'ai jamais entendu parler de partage.

Th. Je le crois bien, il n'y en a jamais eu.

Des. Qu'est-ce que vous dites donc? point de partage ! Point de succession sans partage dans les familles : jamais.

Th. C'est que notre famille ne ressemble pas tout à fait aux autres.

Des. Je le vois ; mais cela entraîne des procès, des difficultés, des embarras.

Pi. Ma foi, nous n'en avons jamais eu, et tant que ma pauvre sœur, la mère de Fontenelle^, a vécu, nous avons été d'accord avec elle, comme nous le sommes avec les enfants dont Thomas est le tuteur.

Des. Ah ! ce sont des mineurs ; tant pis : ils vous demanderont des comptes. Point de partage ! mais c'est d'une inconséquence ! Et le bien de madame votre épouse ?

Pi. Est aussi celui de la femme de mon frère.

Des. Et pas plus de partage dans cette succession que dans la vôtre ?

" Voyez la page 153, ncte ''.

Pi. Non, grâce au ciel !

Des. Mes chers messieurs, vous savez avec quelle ardeur je désii'e votre alliance ; mais vous voulez e'tablir vos demoiselles, n'est-ce pas ? Eh bien ! c'est la chose impossible si la fortune des pères et mères n'est pas fixée d'une manière claire et légale. A mon égard, au moins. Je me verrais forcé d'y renoncei', parce que... c'est vous surtout qui, pour l'intérêt de vos enfants, monsieur Corneille l'aîné, êtes intéressé au partage, parce que la coutume de Normandie, vous savez ; . . .mais l'heure me presse. Je coin's chez le secrétaii-e du premier président. J'aurai l'honneur de vous revoir: pensez bien à ce que je vous ai dit; parce que, sans partage, malgré toute ma bonne volonté, cela ne se jjourrait pas : en vérité, cela ne se poun-ait pas. [JZ sort.']

Pi. Mon frère, qu'en dis-tu? Est-ce que tu tiens beaucoup à ce que ce monsieur épouse ma fille ?

Th. Mais, mon ami, c'est à toi à voir ce que tu dois faire.

Pi. Partage ! succession ! ces mots-là sont étrangers parmi nous. Et qu'est-ce qu'il veut dire avec sa coutume de Normandie ?

TJi. Ne sais-tu pas que les aînés...

Pi. Ah ! oui, oui, je sais : les deux tiers, n'est-ce pas ? quoique je n'aie été avocat que très-peu de temps, je me souviens de cela ; mais crois-tu que mes enfants voulussent être plus riches que les tiens? Écoute, je siùs un bon mari; je ne suis pas et je ne veux pas être le maître chez moi, mais pour cela, je ne le souffrirais pas, entends-tu?

Th. Ah ! Pierre, tu as à la fois une belle âme et un beau génie; tu peux être généreux avec moi; la postérité n'en dira pas moins, avec Boileau, que Thomas Corneille fut un véritable cadet de Normandie.

Pi. Ah ! çà, voilà donc qm est bien arrêté enti-e nous. Point de mai'i pour ma fille, à moins qu'il ne soit question ni de for- 'tune, ni de partage. Picard.

Picard {Louis-Benoît),

Auteur dramatique, né à Paris en 1769, mort en 1828. Outre ses pièces de théâtre, qui sont très-nombreuses, on a de lui quelques romans.

Scènes cZ' Antoine, drame historique.

TLe théâtre représente la cour intérieure d'une prison, A gauche, le logement du concierge, ayant une porte à claires-voies. Sur le devant de la scène se trouve un tas de Lois, que l'on a commencé à scier ; l'A'* et la scie sont à côté, ainsi que des crochets à moitié chargés.]

Le vicomte de Chailly, colonel de chevaux-légers; Placide, jeune provincial en costume d'incroyable''.

Le vie. [à Placide.'] Eh bien... vous disiez donc, monsieur Placide?...

Plac. Je vous contais mon aventm-e... C'est bien la plus drôle de chose !... Imaginez-vous, je n'avais jamais vu Paris. ..Mon père me dit un jour : " Tiens, Placide, la capitale forme les jeunes gens. Vas-y passer l'hivei-, mon garçon. Autant dépenser ton argent là qu'ailleurs, tu t'amuseras !" Moi, je me fais habiller à la mode, comme vous voyez, par le premier tailleur de Laval... J'embrasse maman qui pleure, papa qui pleure, je pleure aussi, nous pleurons tous comme des imbéciles... enfin comme on pleui-e en famille, et je prends la diligence... Je m'en souviendrai toute ma vie !... j'arrive le soir... je n'avais pas pris de carte de sûreté, parce que je venais à Paris pour m'amuser...On m'arrête, et voilà deux mois que je suis prisonnier d'état.

Le vie. Alors vous n'avez rien vu?

Plac. Non! ah! si... je suis entré dans Paris à neuf heures du soir; en traversant le marché Saint- Jean, j'ai aperçu l'arbre de la Liberté... et à minuit, j'étais à la Force<^ !

Le vie. Vous n'avez pas perdu de temps !

Plac. Et vous, monsieur, qu'est-ce que vous aviez fait pour être ici?

Le vie. [légèrement .1 Oh ! des choses épouvantables ! J'étais allé voh- un de mes amis, dans une de ses terres... le marquis de Saint-Vallier...la marquise venait de partir pour l'Allemagne... Je voulais engager mon ami à faire aussi, avec moi, une petite

* X ou ixse. Nom que les scieurs de bois donnent au chevalet dont ils se servent pour scier, et dont les pieds croisés offrent la figure de cett€ lettre.

*• Incroyable. S'est dit, sous le Directoire, d'une certaine classe d'élégants qui affectaient dans leur mise une recherche affectée et ridicule. Les incroyables ont succédé aux muscadins, et ont été remplacés par les dandys, les fasliionables et les lions,

<: Prison de Paris,

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