ANTOINE
promenade de l'autre côté du Rhm...Vous comprenez... un voyage de santé, le marquis n'en était pas d'avis ; et pendant que nous délibérions, on nous a arrêtés tous deux. ..ce qui nous a épargné les frais de poste.
Plac. Au moins, vous êtes en pays de connaissance... Et puisje savoir à qui j'ai l'honneur de parler?. ..car je suis nouveau... j'ai été transféré ce matin de la Force à la Conciergerie.
Le vie. Le \'icomte de Cliaillv.
Plac. Enchanté ! citoyen vicomte !
Le vie. [sèchement.^ Hein !
Plac. [vivement.'] Je veux dire, monsieur le %ncomte 1 Croyezvous que ça dure longtemps toutes ces bêtises-là ?
Le vie. Vous appelez ça des bêtises, monsieur Placide ?
Plac. [se retournant.] Voulez-vous dire, citoyen... s'il vous p ait?. ..ce n'est pas pour moi. ..mais ces messieurs paraissent y tenir... Du reste, monsieur le vicomte, votre société me plaît infiniment.
Le vie. Grand merci... mais je ne crois pas que nous restions longtemps ensemble... d'un moment à l'autre...
Plac. [alarmé.] Vous croyez !
Le vie. [légèrement.] En attendant...je vais faire un petit bout de toilette... Je serais fâché que ces messieurs me surprissent en négligé. . .Vous permettez.
Plac. Comment donc!. ..en prison, il faut que chacun soit libre.
Le vie. [en sortant.] Quel ennuyeux bavard !
Plac. [à lui-même, après avoir salué le vicomte.] Il est fort aimable, pour un ci-devant^ l... Au. moins, c'est agréable... Mon père qui m'avait recommandé de ne voh- que la bonne société... Je ne pouvais pas mieux tomber... les prisons sont très-bien composées».
[Scène suivante.]
Placide, AyroisB en commissionnaire; il porte un panier rempli de bouteilles, de paquets et de livres ; il a des lettres ouvertes à la main ; Prisonniers.
Ant. [à la cantonade'.] Je vous dis que j'ai déjà été visité aux trois guichets. [Tous les prisonniers l'entourent.]
» A l'époque de la première révolution, ci-devant s'est dit d'un noble, d'une personne attachée à l'ancien régime par sa position.
'' Antoine, valet de chambre du marquis de St.-Vallier renfermé à la Conciergerie, est parvenu à s'introduire dans la prison de son maître, à l'aide d'un déguisement. •=■ Cantonade. L'intérieur des coulisses
530 MÉLESVILLE ET BRAZIER.
Plac. Ah ! c'est le commissionnaire ; il a l'air joliment bourru!
Ant. [brusquement.'] Vo3'ons, quand vous m' étoufferez... que d...! donnez-vous donc le temps.
Un pris, [à Antoine.'] Ai-je une lettre?... Guillaume, armurier.
Ant. [regardant les lettres.] Section des Droits de l'Homme ? «..Il n'y a rien aujom'd'hui...Toi, Vertbois...du linge. ..Toi. ..du vin... Toi, des livres.
D'autres pris. Et nous ?
Aîit. Il n'y arien aujourd'hui... [Les prisonniers s'éloignent, Antoine regarde le hâtiraent à droite.] [À part.] Il ne paraît pas!. ..Depuis quinze jours que je suis pai-venu à m'iutroduire... impossible de l'approcher.
Des pris, [dans la seconde cour.] Jacques! et nous...
Ant. [allant à la grille.] Slichel Noirau, section du Mont- Blanc...
Un pris. Voilà.
Ant. Tiens, une lettre... Ton petit se porte bien... il va à l'école.
Plac. [s' approchant en riant.] Et moi, tune m'apportes rien ?
Ant. Non... mais si tu veux que je passe à ton domicile?
Plac. C'est que la course est un peu longue.
Ant. Ça ne fait rien.
Plac. Voyez-vous... Je suis de Laval, en Bretagne... et alors...
Ant. Ah! il fait le farceur^ eelui-lk.
Plac. Que voulez-vous, mon brave homme, je suis venu à Paris pour m'amuser..*. parbleu... il faut que je te conte mon arrestation... Figure-toi que mon père...
Ant. [étant sa veste.] Ah ! je n'ai pas le temps d'écouter tes fariboles. [H va prendre la scie. — 0?i entend le son d'une cloche.]
Plac. Là ! il faut rentrer... Que c'est désagréable !
Le concierge, sur le pas de la porte. [Aux prisonniers.] Allons, remontez.
[Tous les prisonniers rentrent dans le bâtiment à droite ; ceux de
la seconde cour rentrent aussi.]
Plac. [en rentrant.] Notre concierge!... je reviendrai te conter cela.
[Scène suivante.]
Antoine; Bertrand, concierge; ensuite François, p)orte-clefs.
Bert. [brusquement.] Comment, ce bois n'est pas encore scié?
Ant. [se préparant.] Écoute donc, les journées n'ont que douze
heures... [« part.] et puis, je fais durer le plaisir : on n'aurait qu'à
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me changer de cour. {Apercevant François, qui entre à gauche dans lefondJ] Ah, te voilà, toi. ..salut et fraternité!
Franc, [/avançant les mains derrière le dos, et sa pipe à la bouche.^ Je parie que tu causais avec les prisonniers; j'en mettrais ma main z'aufeu^ !
Ant. Ah ben! oui... c'est bien moi qui irais fraterniser avec des factieux... des modérés... [Prenant une bûche.^ A propos... je viens de la section ...Avez-vous changé de noms, aussi, vous autres?. ..ils disent que les anciens ne valent plus rien !...Le petit procureur... vous savez? il s'appelle Agrippa" !
Franc. Oui... c'est comme moi! parce que j'étais serrurier d' mon état, et que j' dis queuquefois : J'en mettrais ma main z'au feu !... ne veulent-ils pas m'appeler ScéwùZa"^.. .mais j'veux pas; j'aime mieux François., .on sait ce que ça veut dhe.
Ant. Scévola?
Bert. [allumant sa pipe à celle de François.l Oui. ..Scévola... parce que dans les temps y a t'évu z'im particulier que s'a brûlé 1' poignet pour la répubhque romaine.
Ant. C'est superbe! mais ça devait le gêner... pour scier son hois... [Allant à son chevalet. 1 Et y a-t-il du nouveau?
Bert. [s^ asseyant à la porte du bâtiment à droite.^ Des conspirations...tous les jours.
Franc. Et j' peux pas mettr' la main sur une !
Ant. On vous en demande donc ?
Franc. Oui. ..J'en avais découvert une l'autre jour. ..j'en mettrais ma main z'au feu... Mais Horatius Coclès^ me l'a soufflée.
Ant. Horatius Coclès?...Ah !...le ferblantier du coin. ..qui aun œil oblique-... ah \ ah!. ..c'est im sournois que ce di-ôle d'Horatius Coclès...faut s'en méfier.
Franc. [e7i confidence.^ Malgréça...j'croisquej' tiens queuqu'ehose...Ce Saint- VaUier qui est là haut.
[Il désigne le bâtiment à droite.']
Ant. [à part."] Mon maître !
Franc. C'est un agent de Pitt et Coburg.
' Mettre ou ne pas mettre la main au /eu, expression figuréô dite comme preuve d'une persuasion qu'on éprouve, d'une conviction profonde dont on est atteint. Z'au feu. Tout ce que dit François est représenté comme la prononciation d'un homme sans éducation.
■> Voyez l'extrait de Mignet, page 371.
•= Nom d'un Romain célèbre qui se brûla la main droite devant Porsenna, roi des Étrusques.
•^ Nom d'un autre Romain qui, l'an 507 av. J.-C, arrêta seul la marche de l'ennemi sur le pont du Tibre.
532 MÉLESVILLE ET BRAZIER.
Ant. Bah!
Franc, [rfe me/ne.] Sa femme est en Allemagne... et il lui écrit tous les jours.
Ant. lavec ironie.] Il écrit à sa femme ! . . .voyez-vous cet exagéré !
Franc, [baissant la voix."] Et puis ce cofiFre que mon frère le menuisier'' lui a fait dans les temps^, et dont j'ai fait les ferrures. . . Ça nous a paru suspect !... c'était pour envoyer des sommes aux ■puissances colisées^.
Ant. Vraiment! \Apart.'] Ah! c'est le frère du menuisier... [Changeant de ton.'\ Et ta femme?... et ton nouveau-né?
Franc, [d'un air riant.'] La plus jolie p'tit' fille... C'est mot qui l'a" nommée.
Ant. Comment que tu l'appelles ?
Franc. Tubéreuse, Cai-otte, Cornélie. [On entend du bruit ava guichets.] Qu'est-ce que c'est que ça?
Ant. De nouveaux pensionnaires qui arrivent.
Franc. Et personne pour les recevoir ! [A Bertrand, qui s'est endormi.] Hé ! allons donc, au guichet !
Ant. Tu dors... Bertrand!
[Il laisse tomber une bûche, qu'il prend sur son chevalet.]
Bert. [s'éceillant.] Quoi?... qu'est-ce qu'il 3- a?
Franc, [l'emmenant.] Aux guichets ! [A Antoine.] Et toi, achève ton bois. [Ils sortent.]
[Scène suivante.]
Le marquis de St.-Vallier; le vicomte; Placide; Le Blanc, ancien fermier du marquis j Prisonniers.
Le vie. Eh ! parbleu ! voici quelqu'un qui nous arrive, qui nous en apprendi-a davantage.
Le marq. Eh! c'est Leblanc, mon ancien fermier !... Ce que l'on vient de nous apprendi'e est-il vrai ? Un mouvement dan» Paris?
Leb. Oui, monsieur le marquis... Tout ce que je sais, c'est que les sections ont pris les armes ; mais, arrêté ce marin même, je ne puis vous donner aucun détail.
Le marq. Comment?... vous en prison!
Leb. Cela vous étonne !
Le marq. Non... Je sais que vous êtes un honnête homme,
' menuisier, >> coalisées. ' Faù