‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 295 sur 320 · ANTOINE · texte numérisé non relu

ANTOINE

mais il rae semble que vos opinion*, vos principes... devaient vous mettre à l'abri.

Leb. À l'abri?... au contraire!

Le marq. En auriez-vous changé ?

Leb. Jamais ! Ce que je désirais il y a quatre ans, je le veux encore... des lois égales pour tous, le bon ordre, la justice... Ces gens-ci n'entendent pas cela, et je ne pouvais manquer d'être leur ennemi. J'y mourrai peut-être... mais n'importe, quelque chose me dit que nos enfants recueilleront le fruit de nos sacrifices.

Le vie. Allons, vous êtes un fou... un extravagant!

Plac. C'est clair. ..Quand on a ces principes-là, on reste chez soi.

Le vie. Il n'y a plus qu'un moyen, c'est de revenir bien vite où nous en étions.

Leb. Un moment !

Le marq. Eh ! mon pauvre Leblanc, je me suis flatté comme vous; mais tous mes rêves sont évanouis... Qu'espérez vous encore ? 9

Leb. Un meilleur avenir.

Le marq. Impossible !

Leb. La raison...

Le marq. [avec for ce. "] Ils la repoussent... voilà oil nous ont menés toutes vos belles idées !

Leb. [vivement^ Ce ne sont pas les miennes.

Le vie. Ma foi, c^est tout comme ^

Le marq. Et vous feriez bien d'y renoncer.

Leb. [vivement.'] Moi?

Le marq. [de même.] Sans doute...

Leb. Pour revenii' aux anciens abus î

Le marq. [s' animant.] Monsieur Leblanc ï

Leb. [de même.] Monsieur le marquis !

Le marq. De pareilles opinions... '

Leb. [avec force.] Je ne les abandonnerai jamais !

Le marq. [avec emportement.] Eh bien! gardez-les... et ne me parlez plus !

[Scène suivante.]

Les mêmes; Antoine; Bertrand, un papier à la main; François; un agent du tribunal; hommes armés. [Tout le monde se tait dès qu'ils paraissent.] Bert. [lentement.] Pierre Leblanc, cultivateur. Leb. Voilà!

534 MÉLESVILLE ET BRAZIER.

Bert. Jules de Saint- Vallier»

Le marq. C'est moi !

Bert. [^hésitant et avec émotion.'] On vous attend au tribunal. [Musique. Tous les prisonniers sont frappés de terreur ; le marquis et Leblanc se regardent avec calme^ Le vie. [à part.] C'était un faux espoir ! Leh. [avec sensibilité^ Monsieui' le marquis... tout à l'heure... je vous ai peut-être offensé ?

Le marq. [lui ouvrant ses bras.] Mon ami !

\Lebla7ic s'y précipite. Ils se tiennent embrassés quelques instants : tout le monde les regarde avec intérêt. La musique continue : le marquis, se remettant, à Leblanc :] Allons !..,

Le vie. \prenant la main du marquis.] Marquis, je ne vous quitte pas !

[Ils font un pas pour sortir par la gauche; au même moment, Antoine accourt du coté opposé.] Ant. Que vois-je...Ils l'emmènent '....mon cher maître! Le marq. [lui tendant les bras.] Antoine !

[Antoine veut le suivre.] Franc, [rarrêtant.] Un moment. Reste là, tu es arrêté. [Antoine fait un pas pour aller à lui, les soldats croisent la baïonnette sur un signe de l'agent.] Ant. [accablé.] Tout est perdu !

[Le marquis lui fait un signe d'adieu. Antoine lui tend les bras. La toile tombe au moment où le marquis, Leblanc, et le vicomte sont près de la porte. Les prisonniers sont groupés au fond.]

Mélesville et Brazieb.

mêles ville,

Auteur vivant. M. ■Mélesville est un de nos plus féconds écrivains dramatiques. Souvent associé à d'autres littérateurs tels que Scribe, Duinersan, etc., il a enrichi le répertoire théâtral d'une foule de comédies, de vaudevilles, de mélodrames, et de tableaux historiques, du plus grand intérêt.

JjRAZiER (Nicolas), Auteur dramatique et chansonnier, naquit à Paris en 1 783, mourut à Passy en 1838. On a de Brader 215 pièces de théâtre dont près de 150 imprimées.

Scènes de Xapoléox Bonaparte, drame historique.

La scène est à Dresde, dans le palais du roi.

Napoléon ; Berthier, général et chef de V état-major dff l'empereur.

Nap. {dictant à Berthier.'\ Arrivée au Niémen, l'armée se disposera ainsi: à l'extrême droite, en sortant de la Galicie sur Droguizzin, le prince de Schwartzcmberg et trente quatre mille Autricliiens ; à leur gauche venant de Varsovie, et marchant sur Bialystock et Grodno, le roi de Westphalie avec soixante-dixneuf mille deux cents "Westphaliens, Saxons et' Polonais; à côté d'eux le prince Eugène achèvera de réunir vers Mariendol et Pdony soisante-dix-neuf miUe cinq cents Bavarois, Italiens et Français ; puis l'empereur, avec deux cent vingt mille hommes commandés par le roi de Najiles, le prince d'Eckmuhl, les ducs de Dantzick, d'Istrie, de Reggio, d'Elchingen; enfin, devant Tilsitt, Macdonald et trente deux mille cinq cents Prussiens, Bavarois et Polonais, formeront l'extrême gauche de la grande armée. — Ainsi, Berthier, combien d'hommes en mpuvement depuis le Guadalquivir et la mer des Calabres jusqu'à la Vistule ?

Berth. Six cent dix-sept mille.

Nap. Combien présents ?

Berth. Quatre cent vingt mille.

"Nap. Combien d'équipages de ponts?

Berth. Six.

Nap. De voitures de vivres ?

Berth. Onze mille.

Nap. De pièces de canon ?

Berth. Treize cent soixante-douze.

Nap, Bien!

Berth. Et Votre Majesté croit pouvoir compter sur les soixante miUe Autrichiens, Prussiens et Espagnols, qui marchent dans l'armée ?

Nap. Oui.

Berth. Voti'e Majesté ne craint pas qu'ils se souviennent de Wagram, d'Iéna et de Saragosse !

Nap. Us ne s'en souviendront pas tant que je serai vainqueur. Il faut se servir de ses conquêtes pom* conquérir; d'ailleurs la campagne ne sera pas longue ; c'est une guerre toute politique : ce sont les Anglais que j'attaque en Russie; ensuite on se reposera: c'est le cinquième acte, le dénoûment. — Datez mes ordres d'ici, de Dresde, et envojez mes ordonnances aux jom-naux de

Paris. Tous reviendrez avec Caulaincourt, Murât, Ney, et nos autres maréchaux.

Berth. Votre Majesté recevra-t-elle ce matin les rois de Wurtemberg, de Prusse et de Westphalie, et quelques autres qui demandent à faii-e leur cour à Votre Majesté ?

Nap. Plus tard; — ^j'attends Talma. Vous les inviterez au spectacle pour ce soir, je les y conduirai. — Allez.

[Scène suivante.] Napoléon, un huissier, Txi.ma, puis Caulaincourt.

L'huis. Monsieur Talma.

Nap. Faites entrer. — [Talma entre, l'huissier sort.'] Vous vous faites bien attendre, Talma.

Tal. Sire, ce n'est pas ma faute ; j'ai donné en entrant dans la corn- au milieu d'un embaiTas de rois dont j'ai eu toutes les peines du monde à me retirer.

Nap. Quand êtes-vous arrivé ?

Tal. Hier soir, sii'e.

Nap. Etes-vous trop fatigué pour jouer aujourd'hui?

Tal. Non, sire.

Nap. Songez que vous aurez un parteiTC de têtes couronnées. — Quelles nouvelles du Théâtre-Français ?

Tal. Des querelles.

Nap. Toujom-s ! — Entre ?. ..

Tal. Entre les sociétaù-es, — pour les rôles, — pour les emplois.

Nap. Je réglerai tout cela à Moscou. Votre république de la rue de Richeheu me donne plus de mal que mes cinq ou six royaumes.

Tal. Et que jouer ai-je ? — Mahomet?

Nap. Non, non, ils prendraient cela poiu* une application ; — d'ailleurs, depuis que j'ai vu l'Égj'pte, je trouve Voltaire encore plus faux qu'auparavant.

Tal. J'ai cependant entendu Votre Majesté louer Œdipe.

Nap. La fatalité antique le soutient. Voyez-vous, tout le théâtre de Voltaire est un système dont 93 est la dernière pièce. — Mais dites-moi, Talma, comprenez-vous, avec sa haine pour les rois, ses éloges exagérés de Louis XIV, — roi d'opéra qui entendait assez habilement la mise en scène de la royauté, — rien de plus; — qui faisait six mille francs de pension à Boileau, et laissait mourii' de faim Corneille... — Corneille que j'aurais fait ministre s'il eût vécu de mon temps !

Taî. Je Tois que je jouerai ce soir du Corneille.

Nap. Oui, il est toujours beau sans cesser d'être vrai, celui-là. Il agrandit les héros dont il s'empare... Il ne les force pas à se baisser pour passer par les petits escaliers de Versailles, et les portes de V Œil-de-Bœuf'^ ; ses Grecs sont Grecs, ses Romains, Romains... Ils ont les jambes et les bras nus, et ne portent pas la livrée de Louis XIV.

Tal. Votre Majesté me semble bien sévère.

^ap. Ah ! j'aime peu votre littérature moderne, Talma ! — elle a pris autant de peine pour s'éloigner de ses deux grands modèles, Corneille et Molière, que les Grecs en prenaient pour se rapprocher d'Eschyle et d'Aristophane. — Legouvé et Dubelloy ont eu un instant l'intention de nous faire une littérature nationale; mais comme ces gardiens chargés de conserver les monuments du moyen âge, qui font blanchir les vieilles statues couchées sur les vieux tombeaux, — Dubelloy badigeonne Bayard, et Legouvé regratte Henri IV. — Quand nous imiterons les Grecs, que ce soit sur des sujets grecs, et alors ne nous écartons pas de leur belle simphcité. — Voyez VAgamemnon de Lemercier... — Il faudra cependant en venii" là, Talma, que l'on parle comme la nature... — Je suppose qu'un jour on me mette en scène, moi ! — Croyezvous que je me ressemblerai si l'on me fait faire des phrases sonores et de grands gestes, — moi, — bonhomme, — qui n'ai d'éloquence que parboutade,et qui gouverne le monde — les bras croisés.

Tal. Votre Majesté a dû voir que cette opinion est la mienne.

Nap. Oui, oui, vous êtes toujoms simple et naturel, vous. Aussi a-t-on été longtemps sans vous comprendi-e. — Vous jouerez le rôle d'Auguste, Talma, — et je voudrais c^' Alexandre^ fût là ce soir pour vous entendre dire : " Soyons amis, Cinna"." — Adieu ; voilà Caulaincourt que j'ai fait demander.

Tal. Adieu, sire.

Nap. A propos : — Ils disent que c'est vous qui m'apprenez à me tenir sur mon trône ; c'est pour cela que je m'y tiens bien. — Â ce soir. — [Se retournant.'] Je ne suis pas content de vous, Caulamcourt.

Caul. [qui entre.'] Et comment aurai-je eu le malheur de déplaire à Votre Majesté?

Nap. Vous blâmez hautement la campagne de Russie.

Caul. Oui, sire.

* Nom d'une antichambre de l'appartement du roi à Versailles. ' L'empereur de Russie.

* Voyez les Modèles de poésie française, page 54.

ISap. Et quels sont vos motifs ? Parlez ; vous savez que j'aime qu'on soit franc.

Caul. Sire, jusqu'à présent nous n'avons combattu que des hommes, et vous avez vaincu ; — mais la Russie ! une campagne n'y est possible que de juin à octobre : hors l'intervalle compri» entre ces deux époques, une armée engagée dans ses déserts de boue et de glace y périt tout entière sans gloii-e ! La Lithuanie est l'Asie encore plus que l'Espagne n'est l'Afrique. Les Français ne se reconnaissent plus au milieu d'une patrie qu'aucune frontière ne limite. On ne s'étend pais ainsi sans s'affaiblir. C'est perdre la France dans l'Europe . . .Car enfin, lorsque l'Europe sera la France, il n'y aura plus de France. Déjà même le départ de Votre Majesté la laisse solitaire, déserte, sans chef, sans armée ... — Qui donc la défendra?

x^ap. Ma renommée. J'y laisse mon nom et la crainte qu'inspù-e une nation armée.

Caul. Je ne parle encore que de succès j mais en cas de retraite, sm- quoi s'appuiera Votre Majesté? Sur la Prusse, que nous dévorons depuis cinq ans, et dont l'alliance n'est que feinte on forcée?...

Nap. Ne suis-je pas assuré de sa ti-anquillité par l'impossibilité où je l'ai mise de remuer, même dans le cas d'une défaite? Oubliez-vous que je tiens dans ma main sa police civile et militaire ? D'ailleurs, ne puis-je pas compter sur sept rois qui me doivent leurs nouveaux titres ? Sis mariages ne lient-ils pas la France avec les maisons de Bade, de Bavière et d'Autriche ? Tous les souverains de l'Europe ne doivent-Us pas être effrayés eomme moi du gouvernement mihtaire et conquérant de la Russie? de sa population sauvage qui s'augmente d'un demimillion d'hommes tous les ans ? Pourquoi menacer mon absence de différents partis existants dans l'intérieur de l'empire? Je n'en vois qu'un seul: celui de quelques royahstes. Eh bien! qu'ai-je besoin d'eux? Quand je les soutiens, je me fais tort à moi-même dans l'esprit du peuple ; car, que suis-je, moi ? roi du tiers état ; n'étant pas né sur le trône, il faut que je m'y soutienne comme j'y suis monté, — par la gloire. Un simple particulier comme j'étais, devenu souverain comme je le suis, ne peut plus «'arrêter; il faut qu'il monte sans cesse; ou il redescend à compter du jour oil il reste stationnaire. Ces hommes que ma fortime a hissés après elle, n'ont déjà plus assez de leurs bâtons de maréchaux. C'est à qui les échangera contre des sceptres et des couronnes; ma famille me tiraille de tous côtés par mon

manteau impérial ; chacun réclame un trône, ou pour le moins un grand-duché. Il semhle, à eutendi-e mes frères, que j'aie mangé l'héritage du feu roi notre père. Eh bien ! le mojen de contenir toutes ces ambitions, de réaliser toutes les espérances, c'est la guerre, la guerre toujours ! — Et croyez-vous donc que je n'en sois pas las de la guerre ? L'empereur Alexandre pèse seul au sommet de l'immense édifice que j'ai élevé : n y pèse jeune, plein de vie. Ses forces augmentent encore, quand déjà les miennes décroissent. Il n'attend que ma mort pour arracher à mon cada^Te le sceptre de l'Europe. Il faut que je prévienne ce danger, quand l'Italie, la Suisse, l'Allemagne, la Prusse et l'Autriche marchent sous mes aigles, — et que je consohde le grand empire en rejetant Alexandre et la puissance russe, affaiblie par la perte de toute la Pologne, au delà du Borysthène.

Caul. Votre Sîajesté parle de sa mort, et si siu- le champ de bataille où. elle s'expose comme le dernier de ses soldats...

Nap. Vous craignez la guerre pour mes jours ! C'est ainsi qu'au temps des conspirations on voulait m'efirayer de CadoudaV. Il devait tirer sur moi ; eh bien ! il aurait tué mon aide de camp. Quand mon heure sera venue, une fièvre, une chute de cheval à la chasse me tueront aussi bien qu'un boulet. — Les jours sont écrits.

Caul. Sire...

Nap. [Ze conduisant à une fenêtre. 1 Voyez-vous là-haut cette étoile?

Caul. Non, sire.

Nap. Regardez bien.

Caul. Je ne la vois pas, sire.

Nap. Eh bien ! moi je la vois. — Passons au salon, l'heure de la réception est arrivée.

\Ils entrent au salon du fond. — La porte reste ouverte, et rhuissier annonce successivement :]

Sa Majesté le roi de Saxe,

Sa Majesté le roi de "Wurtemberg,

Sa Majesté l'empereur d'Autriche,

Sa Majesté le roi de Naples,

Sa Majesté le roi de Bavière,

Sa Majesté le roi de Prusse.

[A mesure qu'un roi entre, Napoléon le reçoit ; il apparaît un instant au milieu d'eux, et le théâtre change.^

Alexandre Dumas. (.Voyez tapage 391-)

•> Cadoudal CGeorge). Chef royaliste qui teuta d'assassiner Bonaparte, premier consul.

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