‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 297 sur 320 · ANGELO · texte numérisé non relu

ANGELO

cinq mois, voilà Venise. Vous, Tisbe, ma belle comédienne, vous ne connaissez que ce côte-là; moi, sénateur, je connais l'auti'e. Voj'ez-vous, dans tout palais, dans celui du doge, dans le mien, à l'insu de celui qui l'habite, il y a un couloir secret, perpétuel trahisseur de toutes les salles, de toutes les chambres, de toutes les alcôves ; un corridor ténébreux dont d'autres que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour de soi sans savoir au juste où il est ; une sape mystérieuse où vont et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose. Et les vengeances personnelles qui se mêlent à tout cela et qui cheminent dans cette ombre ! Souvent, la nuit, je me di-esse sur mon séant, j'écoute, et j'entends des pas dans mon mur. Voilà sous quelle pression je vis, Tisbe. Je suis sur Padoue, mais ceci est sur moi. J'ai mission de dompter Padoue. Il m'est ordonné d'êti-e temble. Je ne suis despote qu'à condition d'être tyran. Ne me demandez jamais la grâce de qui que ce soit, à moi qui ne sais vous rien refuser; vous me perdriez. Tout m'est permis pour punir, rien pour pardonner. Oui, c'est ainsi. TjTan de Padoue, esclave de Venise. Je suis bien smreiUé, allez. Oh ! le conseil des Dix ! mettez un ou\Tier seul dans une cave et faiteskii faire une semire : avant que la serrure soit finie, le conseil des Dix en a la clef dans sa poche. Madame ! Madame ! le valet qui me sert m'espionne, l'ami qui me salue m'espionne, le prêtre qui me confesse m'espionne, la femme qui me dit : Je t'aime, — oui, Tisbe, — m'espionne !

La Tisbe. Ah ! monsieur !

Angelo. Vous ne m'avez jamais dit que vous m'aimiez. Je ne parle pas de vous, Tisbe. Oui, je vous le répète, tout ce qui me regarde est im œil du conseil des Dix ; tout ce qui m'écoute est une oreille du conseil des Dix, tout ce qui me touche est une main du conseil des Dix, main redoutable, qui tâte longtemps d'abord et qui saisit ensuite brusquement ! Oh ! magnifique podesta que je suis, je ne suis pas sûr de ne pas voir demain apparaître subitement dans ma chambre un misérable sbire qui me dira de le suivre, et qui ne sera qu'un misérable sbire, et que je sui\Tai ! où? dans quelque lieu profond d'oîi il ressortira sans moi. Madame, être de Venise, c'est pendre à un fil. C'est une sombre et sévère condition que la mienne, madame, d'être là, penché sur cette fournaise ardente que vous nommez Padoue, le visage toujours couvert d'un masque, faisant ma besogne de tyran, entouré de chances, de précautions, de terreurs, redoutant sans cesse quelque explosion, et tremblant à chaque instant d'être

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tué roide par mon œuvre, comme l'alchimiste par son poison ! — Plaignez-moi, et ne me demandez pas pourquoi je tremble, madame !

Victor Hugo. Angelo. {Voyez la page Z09.)

Scènes des deux précepteurs ou asixus asixum fricat, comédie.

Le DRU, domestique qui se fait passer pour précepteur, sous le nom de M. Saint-Ange.

Led. [parlant à la cantonade.^ Non, je vous remercie, je n'ai point de malle ni de valise; je n'aime point à me charger en voyage... [SeuZ.] Allons, Ledni, de l' effronterie"! j'ai fait de tout dans ma vie, je ferai bien le savant... D'ailleurs, j'ai les premières notions; je possède, je puis le dire, ime certaine littérature d'antichambre, quand ce ne serait que les romans que je lisais autour du poêle, lorsque j'étais laquais; et puis n'ai-je pas été pendant quelques mois au service d'un professeur de l' Athénée et d'im joumahste? ça vous rompt bien au métier. Ne perdons point de temps, et récapitulons [tirant un portefeuille et quelques papiers de la poche de son habit^ : 1° Mon nmtre avait accepté de M. Roberville la place de gouverneur de ses enfants, quelques petits marmots qu'on mènera comme on voudra. 2° La table, le logement, et miUe écus d'appointements; n'oubhons point cela. Mon maître tombe malade, écrit ime seconde lettre pour se dégager ; c'est moi qui dois la mettre à la poste : au Heu de cela, je la mets dans ma poche; je demande mon compte, et j'arrive ici à sa place en quahté de gouverneur. Il me semble déjà que c'est assez hardi de conception; et pour le reste, ja suis sûr que je ne m'en tirerai pas plus mal que beaucoup d'autres. D'abord j'ai une excellente poitrine, et en fait de dissertation crier fort et longtemps, voilà tout ce qu'il faut. Mais on vient ; c'est sans doute le père. Tenons-nous ferme, et jouons serré !

[Scène suivante.]

Ledru; m. Roberville, riche propriétaire.

M. Rob. OxL est-il donc ce cher M. Saint- Ange? quel bonheur pour moi de posséder un illustre tel que vous I

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