‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 51 sur 320 · UNE TEMPETE DANS LES MERS DE L INDE · texte numérisé non relu

UNE TEMPETE DANS LES MERS DE L INDE

Quand nous eûmes doublé le cap de Bonne-Espérance, et que nous vîmes l'entrée du canal de Mozambique, le 23 de juin, vers le solstice^ d'été, nous fûmes assaillis par un vent épouvantable du sud. Le ciel était serein, on n'y voyait que quelques petits nuages cuivrés, semblables à des vapeurs rousses, qui le traversaient avec une vitesse plus grande que celle des oiseaux. Mais la mer était sillonnée par cinq ou six vagues longues et élevées, semblables à des chaînes de collines espacées entre elles par de larges et profondes vallées. Chacune de ces collines aquatiques était à deux ou trois étages. Le vent détachait de leurs sommets anguleux une espèce de crinière d'écume, où se peignaient çà et là les couleurs de l' arc-en-ciel. Il en emportait aussi des tourbillons d'une poussière blanche, qui se répandait au loin dans leurs vallons, comme celle qu'il élève sur les grands chemins en été. Ce qu'il y avait de plus redoutable, c'est que quelques sommets de ces collines, poussés en avant de leurs bases par la puissance du vent, se déferlaient^ en énormes voûtes, qui se roulaient sur elles-mêmes en mugissant et en écumant, et eussent engloutv' le plus grand vaisseau, s'il se fût trouvé sous leurs ruines. L'état de notre vaisseau concourait avec celui de la mer à rendre notre situation affreuse. Notre grand mât^ avait été brisé la nuit par la foudre, et le mat de misaine*, notre unique voile, avait été emporté le matia par le vent. Le vaisseau, incapable de gouverner", voguait en travers^, jouet du vent et des lames'. J'étais sur le gaillard d'arrière^, me tenant accroché aux haubans du mut d' artimont^, tâchant de me familiariser avec ce terrible spectacle. Quand une de ces montagnes approchait de nous, j'en voyais le sommet à la hauteur de nos Tiuniers^^, c'est-à-dire à plus de cinquante pieds au-dessus de ma tête. Mais la base de cette effroyable digue venant à passer sous notre vaisseau, elle le faisait

• Solstice. Terne d'Astronomie. Temps auquel le soleil est arrivé • 3oa plus grand cloignement de l'équateur, et paraît, pendant quelques fcurs, 7 êtie statiounaire.

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tellement pencher que ses grandes vergues trempaient^^ à moitié' dans la mer, qui mouillait^- le pied de ses mâts, de sorte qu'il était au moment de chavirer^. Quand il se trouvait sur sa crête^*, il se redressait^'' et se renversait^^ tout à coup en sens contraire sur sa pente opposée avec non moins de danger, tandis qu'elle s'écoulait de dessous lui avec la rapidité d'une écluse, en large nappe d'écume.

Il était alors impossible de recevoir quelque consolation d'un ami, ou de lui en donner. Le vent était si violent, qu'on ne pouvait entendre les paroles même qu'on se disait en criant à l'oreille à tue-tête''' . L'air emportait la voix et ne permettait d'ouïi- que le sifflement aigu des vergues et des cordages, et les bruits ravques^^ des flots, semblables aux hurlements des bêtes féroces. Nous restâmes ainsi entre la vie et la mort, depuis le lever du soleil jusqu'à trois heures après-midi.

Bernardin de Sâint-Pierre. {Voyez la page -ol.)

LE fraisier, ou LE MONDE D INSECTES SUR UNE PLANTE.

Un jour d'été, pendant que je travaillais^ à mettre en ordre quelques observations sur les harmonies de ce globe, j'aperçus sur un fraisier, qui était venu par hasard sur ma fenêtre, de petites mouches si johes, que V envie me prit' de les décrire. Le lendemain, j'y en vis d'une autre sorte, que je décrivis encore. J'en observai, pendant trois semaines, trente-sept espèces toutes différentes ; mais il y en vint à la fin un si grand nombre, et d'une si grande variété, que je laissai là cette étude, quoique très-amusante, parce que je manquais de loisir, ou, pour dire la vérité, d'expression.

Les mouches que j'avais obsei-vées étaient toutes distinguées les unes des autres par leurs covdeui's, leurs formes et leurs aUures. Il y en avait de dorées, d'argentées, de bronzées, de tigrées^, de rayées*, de bleues, de vertes, de rembrunies^, de chatoyantes^^. Les unes avaient la tête

' Chatoyant, dont la couleur varie comme les veux d'un chaf.

arrondie comme un turban ; d'autres, allongée en pointe de clou. À quelques-unes elle paraissait obscure comme tm point de velours noir ; elle e'tincelait à d'autres comme tm rubis. Il n'y avait pas moins de variété dans leurs ailes : quelques-unes en avaient de longues et de brillantes aomme des lames' de nacre^ ; d'autres, de courtes et de larges, qui ressemblaient à des réseaux^ de la plus fine gaze. Cbacune avait sa manière de les porter et de s'en servir. Les unes les portaient perpendiculairement, les autres horizontalement, et semblaient prendre plaisir à les étendre. Celles-ci volaient en tourbillonnant, à la manière des papillons ; celles-là s'élevaient en l'air, en se dirigeant contre le vent, par un mécanisme à peu près semblable à celui des cerfs-volants de papier^°, qui s'élèvent en formant, avec l'axe du vent, un angle, je crois, de vingt-deux degrés et demi. Les unes abordaient 5î<r" cette plante pour y déposer leurs œufs ; d'tiutres, simplement pour s'y mettre à l'abri du soleil. Mais la plupart y venaient pour des raisons qui m'étaient tout à fait inconnues ; car les unes allaient et venaient dans un mouvement perpétuel, tandis que d'autres ne remuaient que la partie postérieure de leurs corps. Il y en avait beaucoup d'immobiles, et qui étaient peut-être occupées, comme moi, à observer. Je dédaignai, comme suffisamment connues, toutes les tribus des autres insectes qui étaient attirées sur mon fraisier ; telles que les limaçons qui se nichaient sous ses feuilles, les papillons qui voltigeaient autour, les scarabées^ qui en labouraient^^ les racines, les petits vers qui trouvaient le moyen de vivre dans \e parenchyme^**, c'est-à-dire dans la seule épaisseur d'une feuille ; les guêpes et les mouches à miel qui bourdonnaient autour de ses fleurs, les pucerons qui en suçaient les tiges, les fourmis qui léchaient les pucerons ; enfin, les araignées qui, pour attraper ces différentes proies, tendaient leurs filets dans le voisinage.

' Parenchyme, du grec Trapéyxviia (paregcfiuma), effusion. Le parenchyme est un tissu cellulaire, tendre et spongieux, qui, dans les feuilles et les tiges, remplit les intervalles entre les plus fines ramifications.

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Quelque petits que fussent ces objets, ils étaient dignes de mon attention, puisqu'ils avaient mérité celle de la nature. Je n'eusse pu leur refuser une place dans son histoire générale, lorsqu'elle leur en avait donné une dans l'univers. À plus forte raison, si j'eusse écrit l'histoire de mon fraisier, il eût fallu en tenir compte. Les plantes sont les habitations des insectes, et l'on ne fait point l'histoire d'une ville sans parler de ses habitants. D'ailleurs, mon fraisier n'était point dans son lieu naturel, en pleine campagne, sur la lisière d'un bois ou sur le bord d'un ruisseau, oii il eût été fréquenté par bien d'autres espèces d'animaux. II était dans un pot de terre^" au milieu des fumées de Paris. Je ne l'observais qu'à des moments perdus^''. Je ne connaissais point les insectes qui le visitaient dans le cours de la journée, encore moins ceux qui n'y venaient que la nuit, attirés par de simples émanations, ou peut-être par des lumières phosphoriques qui nous échappent. J'ignorais quels étaient ceux qui le fréquentaient pendant les autres saisons de l'année, et le reste de ses relations avec les reptiles, les amphibies, les poissons, les oiseaux, les quadrupèdes, et les hommes surtout, qui comptent pour rien tout ce qui n'est pas à leur usage.

Mais il ne suffisait pns de l'observer, pour ainsi dire, du haut de ma grandeur ; car, dans ce cas, ma science^^ n'eût pas égalé celle d'xme des mouches qui l'habitaient. Il n'y en avait pas une seule qui, le considérant avec ses petits yeux sphériques, n'y dût distinguer mie infinité d'objets que je ne pouvais apercevoir qu'au microscope, avec des recherches infinies. Leurs yeux mêmes sont très-supérieurs à cet instrument, qui ne nous montre que les objets qui sont à sonfoyer^^, c'est-à-dire à quelques lignes de distance ; tandis qu'ils aperçoivent, par un mécanisme qui nous échappe, ceux qui sont auprès d'eux et au loin. Ce sont à la fois des microscopes et des télescopes. De plus, par leur disposition circulaire autour de la tête, ils voient en même temps toute la voûte du ciel, dont ceux d'un astronome n'embrassent tout au plus que la moitié. Ainsi mes mouches devaient voir d'un coup d'œiP'^, dans mon

firaisier, une distribution et un ensemble de parties que je ne pouvais observer au microscope que séparées les unes des autres, et successivement.

En examinant les feuilles de ce végétal au moyen d'une lentille-" de verre qui grossissait médiocrement-^, je les ai trouvées divisées par compartiments hérissés de poils, séparés par des canaux, et parsemés de glandes"^. Ces compartiments m'ont paru semblables à de grands tapis de verdure, leurs poils à des végétaux d'un ordre particulier, parmi lesquels il y en avait de droits, d'inclinés, de fourchus, de creusés^ en tuyaux, de l'extrémité desquels sortaient des gouttes de liqueur ; et leurs canaux, ainsi que leurs glandes, me paraissaient remplis d'un fluide brillant. Sur d'autres espèces de plantes, ces poils et ces canaux se présentent avec des formes, des couleurs et des fluides différents. Il y a même des glandes qui ressemblent à des bassins ronds, carrés ou rayonnants. Or, la nature n'a rien fait en vain : quand elle dispose un heu propre à être habité, elle y met des animaux ; elle n'est pas bornée par la petitesse de l'espace. Elle en a mis avec des nageoires dans de simples gouttes d'eau, et en si grand nombre que le physicien Leuwenhoek^ y eu a compté des milliers. On peut donc croire, par analogie, qu'il y a des animaux qui paissent sur les feuilles des plantes, comme les bestiaux dans nos prairies ; qui se couchent à l'ombre de leurs poils imperceptibles, et qui boivent dans leurs glandes, façonnées en soleUs, des hqueurs d'or et d'argent. Chaque partie des fleurs doit leur offrir des spectacles dont nous n'aAons point d'idée. Les anthères'^'^ jaimes des flems, suspendues sur des filets blancs, leur présentent de doubles solives^ d'or en équihbre sur des colonnes plus belles que l'ivoire ; les corolles-^^, des voûtes de rubis et de topaze, d'une

■ Glande, du latin glandiila, partie spongieuse du corps, destinée à filtrer les humeurs. En botanique, on appelle glandes de petits mamelons qui se trouvent sur diverses parties des plantes.

^ Leuwenhoek, physicien hollandais (1710).

* Anthère, du grec àvQrjpbs {anthêros), fleuri. On appell» anthère le sommet des étaminos d'une fleur.

* CoroUe, du grec Kopuivti (korône), couronne. La corolle est la partie

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grandeur incommensurable ; les nectaires"^ ^, des fleuves de sucre ; les autres parties de la floraison, des coupes, des urnes, des pavillons, des dômes, que l'architecture et V orfèvrerie-^ des hommes n'ont pas encore imite's.

Je ne dis point ceci par conjecture ; car un jour, ayant examiné au microscope des fleurs de thym, j'y distinguai, avec la plus grande surprise, de superbes amphores''^ à long col, d'une matière semblable à l'améthyste, du goulot desquelles semblaient sortir des lingots d'or fondu. Je n'ai jamais observé la simple corolle de la plus petite fleur, que je ne l'aie vue composée d'une manière admirable, demi-transparente, parsemée de brillants, et teinte des plus vives couleurs. Les êtres qui vivent sous leurs riches reflets doivent avoir d'autres idées que nous de la lumière et des autres phénomènes de la nature. Une goutte de rosée, qui filtre dans les tuyaux capillaires et diaphanes d'une plante, leur présente des milliers de jets d'eau ; fixée en boule à l'extrémité d'un de ses poils, un océan sans rivage ; évaporée dans l'air, une mer aérienne. Ils doivent donc voir les fluides monter au heu de descendre ; se mettre en rond au lieu de se mettre de niveau^", et s'élever en l'air au heu de tomber. Leur ignorance doit être aussi merveilleuse que leur science. Comme ils ne connaissent à fond que l'harmonie des plus petits objets, celle des grands doit leur échapper. Ils ignorent, sans doute, qu'il y a des hommes, et parmi les hommes, des savants qui connaissent tout, qui expliquent tout ; qui, passagers comme eux, s'élancent dans un infini en grand, où. ils ne peuvent atteindre ; tandis qu'eux, à la faveur de leur petitesse, en connaissent un autre dans les dernières divisions de la matière et du temps. Parmi ces êtres éphémères, se doivent voir des jeunesses d'im matin et des décrépitudes d'un jour. S'ils ont des histoires, ils ont des mois, des années, des siècles, des époques, proportionnés à la durée d'une

la plus apparente des fleurs, c'est l'enveloppe immédiate des étamines et du pistil.

* Nectaire, réservoir faisant partie de la corolle, organe qui distille une humeur visqueuse dont les abeilles font leur miel.

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