VARIETES DE LA NATURE
terre trop ancienne à celui des vastes plaines de fange des savanes noye'es du nouveau continent ; nous y verrons par excès ce que Vautre n offrait que par défaut' : des fleuves d'une largeur immense, tels que l'Amazone, la Plata, l'Ore'noque, roulant à grands flots leurs vagues écumantes, et se débordant en toute liberté, semblent menacer la terre d'un envaliissement, et faire effort pour l'occuper tout entière. Des eaux stagnantes, et répandues près et loin de leur cours, comTent le limon vaseux^ qu'elles ont déposé : et ces vastes marécages, exhalant leurs vapeurs en bromllards fétides, communiqueraient à l'air l'infection de la terre, si bientôt elles ne retombaient en pluies précipitées par les orages, ou dispersées par les vents ; et ces plages, alternativement sèches et noyées, où la terre et l'eau semblent se disputer des possessions illimitées, et ces broxissailles* de mangles" jetées sur les confins indécis de ces deux éléments ne sont peuplées que d'animaux immondes qui pullulent'^ dans ces repaires, cloaque^ de la nature, où tout retrace l'image des déjections^ monstrueuses de l'antique limon.
Les énormes serpents tracent de larges sillons sur cette terre bourbeuse ; les crocodiles, les crapauds, les lézards, et mille autres reptile<3 à larges pattes, en pétrissent"^ la fange ; des mUUons d'insectes, enflés par la chaleur humide, en soulèvent la vase^^ ; et tout ce peuple^^ impur rampant sur le limon ou bourdonnant dans l'air qu'il obscurcit encore, toute cette vermine dont fourmille la terre, attire de nombreuses cohortes d'oiseaux ravisseurs, dont les cris confondus, multiphés, et mêlés aux coassements des reptiles, en troublant le silence de ces affreux déserts, semblent ajouter la crainte à l'horreur pour en écarter l'homme et en interdire l'entrée aux autres êtres sensibles : terres d'aUleiirs impraticables, encore informes^, et qui ne serviraient qu'à lui rappeler l'idée de ces temps voisins du^^ premier chaos, où les éléments n'étaient pas séparés, où la terre et l'eau ne faisaient qu'une masse commune, et où les espèces vivantes n'avaient pas encore trouvé leur place dans les différents districts de la nature.
BuFFON. {Voyez la page ni.)
Le chien, indépendamment de la beauté de sa forme, de la vivacité, de la force, de la légèreté, a par excellence toutes les qualités intérieures qui peuvent lui attirer les regards de l'homme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire, rend le chien sauvage redoutable à tous les animaux, et cède, dans le chien domestique, aux sentiments les plus doux, au plaisir de s'attacher, et au désir de plaire. Il vient, en rampant, mettre aux pieds de son maître son courage, sa force, ses talents ; il attend ses ordres pour en faire usage \ il le consulte, il l'interroge, il le supplie ; un coup d'oeil suffit, il entend les signes de sa volonté. Sans avoir, comme l'homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sentiment ; il a de plus que lui la fidéhté, la constance dans ses affections* : nulle ambition, nul intérêt, nul désir de vengeance, nulle crainte que celle de déplaire ; il est tout zèle, tout ardeur, et tout obéissance^. Plus sensible au souvenir des bienfaits qu'à celui des outrages, il ne se rebute pas^ par les mauvais traitements ; il les subit', les oubhe, ou ne s'en sou^-ient que pour s'attacher davantage : loin de s'irriter ou de fuir, il lèche cette main, instrument de douleur, qui vient de le frapp&r ; il ne lui oppose que la plainte, et la désarme enfin par la patience et la soumission.
Plus docUe que l'homme, plus souple qu'aucun des animaux, non-seulement le chien s'instruit en peu de temps, mais même il se conforme aux mouvements, aux manières, à toutes les habitudes de ceux qui lui com.mandent : il prend le ton de la maison qu'il habite ; comme les autres domestiques, il est dédaigneux chez les grands, et ntsfre^ à la campagne. Toujours empressé* pour son maître et prévenant" pour ses seuls amis, il ne faic aucune attention aux gens indifférents, et se déclare contre ceux qui par état
* On a vu des chiens se coucher sur le tombeau de leurs maîtres et s'y laisser mourir de faim.
'' Ici le mot tout est invariable, parce que les substantifs sont employés figurément comme adjectifs.
ne sont faits que pour importuner ; il les- connaît aux rêtements, à la voix, à leurs gestes, et les empêche d'approcher. Lorsqu'on lui a confié pendant la nuit la garde de la maison, il devient plus fier et quelquefois féroce ; il veille, il fait la ronde ; il sent de loin les étrangers ; et, pour peu qu'ils s'arrêtent^ ou tentent de franchir les barrières, il s'élance, s'oppose, et par des aboieniens réitérés, des efforts et des cris de colère, il donne l'alarme, avertit et combat. Aussi furieux contre les hommes de proie que contre les animaux carnassiers, il se précipite sur eux, les blesse, les déchire, leur ôte ce qu'ils s'efforçaient d'enlever ; mais, content d'avoir vaincu, il se repose sur les dépouilles, n'y touche pas, même pour satisfaire son appétit, et donne en même temps des exemples de courage, de tempérance, et de fidélité.
On sentira de quelle importance cette espèce est dans l'ordre de la nature, en supposant un instant qu'elle n'eût jamais existé. Comment l'homme aurait-il pu, sans le secours du chien, conquérir, dompter, réduire en esclavage les autres animaux? Comment pourrait-il encore aujourd'hui découvrir, chasser, détruire les bêtes sauvages et nuisibles? Pour se mettre en sûreté, et pour se rendre maître de l'univers vivant, il a fallu commencer par se faire un parti parmi les animaux, se concilier avec douceur et par caresses ceux qui se sont trouvés capables de s'attacher et d'obéir, afin de les opposer aux autres. Le premier art de l'homme a donc été l'éducation du chien, et le fruit de cet art la conquête et la possession paisible de la terre.
lia plupart des animaux ont plus d'agiUté, plus de force, et même plus de courage que l'homme : la nature les a mieux munis'', mieux armés. Ils ont aussi les sens, et surtout l'odorat, plus parfaits. Avoir gagné une espèce courageuse et docile comme celle du chien, c'est avoir acquis de nouveaux sens et les facultés qui nous manquent. Les machines, les instruments que nous avons imaginés pour perfectionner nos autres sens, pour en augmenter l'étendue, n'approchent pas de ces machines toutes faites que la nature nous présente, et qui, en suppléant à l'imperfection de notre