‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 96 sur 320 · J. JANIN · texte numérisé non relu

J. JANIN

nées. Le soir venu, 11 s'y rend des premiers. Celui qui fait la vente, IMerlin ou Crozet, lui a gardé une place à ses côtés ; il prend sa place ; il a tous les beaux livres sous ses regards ; il les voit, il les touche, mais dans le nombre il n'en voit qu'vm seul. Enfin son livre est annoncé, le cœur lui manque : " À vingt francs, à vingt-cinq — à trente francs — trente-cinq — quarante — cinquante — soixante-dix — soixante-quinze— quatre-vingt-cinq." — Et, pendant tout ce temps, il se trouble, il pâlit, il frissonne. — " Quatre-vingtcinq — dix — quinze — cent francs! — Cent francs," répète lentement le commissaire priseur''. — Cent francs ! qui pourrait dire l'émotion du bibliophile! Mais enfin, le Ciel

est juste : notre homme l'emporte, le \\\xq est à lui, il triomphe, il est heureux. Ses rivaux le regardent d'vm œil d'envie ; lui, triomphant, il emporte son livre ; vous le feriez officier de la Légion d'honneur'^, et cela dans les bons temps, qu'il ne serait pas plus superbe. Heureuse passion ! Elle ne laisse même pas voir à cet homme, qu'à présent qu'il a ce bouquin, subhme entre tous ses bouquins, c'est à lui, à présent, à mourir^.

J. Janin. Nouveau tableau de Paris.

Janin {Jules), Né en 1804 ; autem' vivant. Ses principaux ouvTages sont des romans, des contes fantastiques, des vo3ages, et une foule d'articles curieux qui ont paru dans les journaux, les revues et les encjclopédies. On peut dire que, depuis 1832, M. Jules Janin règne dans le feuilleton du Journal des Débats, où tous les lundis paraît, avec une fécondité inépuisable, l'admirable causerie signée J. J.

» Légion d'honneur. Ordre institué en France pour récompenser les services et les talents distingués.

^ Le portrait que Jules Janin nous donne de la manie des livTes peut être offert comme un digne pendant de celui du grand peintre La Bruyère que l'on trouvera à la page 143. Le ridicule du biblioraane nous rappelle aussi l'épigramme de Pons de J'erdun: " C'est elle ! ... Dieux, que je suis aise 1 Oui! ...c'est la bonne édition; Voilà bien, pages neuf et seize, Les deux fautes d'impression Qui ne sont pas dans la mauvaise."

L USVRIER.

Saisi REZ-voTJS bien sa figure pâle et blafarde^- à laquelle je A'oudrais que V Académie^ me permît de donner le nom de face lunaire, et qui ressemblait à du vermeil dédoré'^1 Les cheveux de mon usurier e'taient plats, soigneusement peignés, et d'un gris cendré. Les traits de son ^-isage, impassible autant que celui de M. de Talleyrand^, paraissaient avoir été coules en bronze. Jaunes comme ceux d'une fouine^, ses petits yeux n'avaient presque point de cils, et craignaient la lumière, dont ils étaient garantis par V abat-jour* d'une vieille casquette verte. Son nez pointu était si grêW dans le bout que vous l'eussiez comparé à une vrille^. Il avait les lèvres minces de ces alchimistes et de ces petits vieillards peints par Rembrandt'^ ou par Metzu'^. Cet homme parlait bas, d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Son âge était un problème : on ne pouvait pas savoir s'il était \-ieux avant le temps, ou s'U avait ménagé sa jeunesse afin qu'elle lui servît toujours. Tout était propre et râpé' dans sa chambre, pareille, depuis le drap vert du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles filles qui passent la journée à frotter leurs meubles. En hiver, les tisons de son foyer toujours enterrés dans im talus de cendres, y fumaient sans flamber. Ses actions, depuis l'heure de son lever jusqu'à .ses accès de toux le soir, étaient soumises à la régularité d'une pendule. C'était, en quelque sorte, un homme modèle que le sommeil remontait. Si vous touchez un cloporte^ cheminant sur un papier, il s'arrête et fait le mort ; de même, cet homme s'interrompait au milieu de son discours et se taisait au passage d'une voiture, afin de ne pas forcer sa voix. A l'imitation de Fonteyielle^, il économisait le mouve-

* Académie se dit ici absolument de l'Académie française.

" Talleyrand (Le prince Charles-^Iaurice, duc de TalleT.Tand Périgord), né à Paris en 1754, mort en 1838. Ministre d'État, célèbre par le rôle qu'il a joué dans la politique des divers gouvernements qui se sont succédé en France, depuis la révolution de 1789 jusqu'au règne de Louis -Philippe.

"^ Rembrandt et Metzu, peintres célèbres de l'école flamande.

^ Fontenelle, né à Rouen en 1657, mort en 1757, auteur de plusieurs

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ment A-ital, et concentrait tous les sentiments humains dans le moi. Aussi sa vie s'e'coulait-elle sans faire plus de bruit que le sable d'une horloge antique, ^'^ers le soir, V homme-billet^ se changeait en un homme ordinaire, et ses métaux se me'tamorphosaient en cœur humain. S'il était content de sa journée, il se frottait les mains en laissant échapper par les rides crevassées de son visage ime filmée de gaîté, car il est impossible d'exprimer autrement le jeu muet de ses muscles. Enfin, dans ses plus grands accès de joie, sa conversation restait monosyllabique, et sa contenance était toujours négative : voilà le voisin dont le hasard m'avait gratifié dans la maison que j'habitais, rue des Grès^. Cette maison, qui n'a pas de cour, est humide et sombre ; les appartements ne tirent leur jour que de la rue. À ce triste aspect, la gaîté d'un fils de famille expirait avant qu'il n'entrât chez mon voisin. Le seul être avec lequel il communiquait, socialement parlant, était moi. Il venait me demander du feu, m'empruntait un livre, un journal, et me permettait le soir d'entrer dans sa cellule ovi nous causions quand il était de bonne humeur. Ces marques de confiance étaient le fruit d'un voisinage de quatre années et de ma sage conduite qui, faute d'argent, ressemblait beaucoup à la sienne. Avait-il des parents, des amis? Etait-il riche ou pamTe? personne n'aurait pu répondre à ces questions. Je ne voyais jamais d'argent chez lui. Sa fortune se trouvait sans doute dans les caves de la Banque. Il recevait lui-même ses billets, en courant dans Paris d'une jambe sèche comme celle d'un cerf*^. Il était d'ailleurs martyr de sa prudence. Un jour, par hasard, il portait de l'or ; un double napoléon^ se fit jour, on ne sait comment, à travers son gousset ; un locataire qui le suivait

ouvrages du plus grand mérite. On estime surtout ses Dialoffues des morts. La réputation d'égoïsme qu'on a faite à FonteneUe est peu fondée.

* Expression originale, qui désigne un homme dont la vie tnut"en^ tière^se passe à trafiquer des billets.

'' A.Paris, au centre même des lieux occupés par ses principales ^C« times, les étudiants.

" Expression aussi drôle qu'originale.

^ Double napoléon. Pièce de quarante francs à l'effigie de Napoléon.

LE TARTUFE DE FRANCHISE. lSs&

dans l'escalier le ramassa et le lui présenta : " Cela ne m'appartient pas," répondit-il avec un geste de surprise. " À moi de l'or ! vivrais-je comme je vis, si j'étais riche ?" Le matin, il apprêtait lui-même son café sur un réchaud de tôle qui restait toujours dans l'angle noir de sa cheminée. Un rôtisseur lui apportait son dîner. Notre vieille portière montait à une heure fixe pour approprier sa chambre. Enfin, par une singularité que Sterne^ appellerait une prédestination, cet homme s'appelait Gobseck.

De Balzac. (Voyez la paçe IIO.)

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