LES ETRANGERS
Rome, 21 septembre.
On cherche les rieurs , et moi je les évite.
Car, le rire n'est pas toujours de mise en bonne société. A la longue, il fatigue, il est déplacé, c'est même quelquefois un petit ridicule. Mon Dieu ! que le ridicule vous saute aux yeux dans certaines chqses, dans certains hommes ; qu'on y rencontre je ne sais quoi d'inusité , de bizarre et d'inattendu qui provoque le rire , je le conçois ; mais voir en tout du ridicule , rire de tout sans exception , c'est sortir du vrai , c'est une manie. Il n'y aurait plus rien de vrai , rien de légitime , rien de juste et de sacré , si une institution , un homme , quelque grand qu'il soit , pouvait tomber dans un décri universel pour avoir prêté à rire à un esprit mal fait. De même que suivant le poète :
n n'est point de serpent , ni de monstre odieux Qui , par Tart imité , ne puisse plaire aux yeux.
De môme aussi , il n'est point d'objet si grand ni
si respectable que le rire ne puisse atteindre et défigurer. .Souvenez- vous de VEneide et de Scarron. Anchise , Enée , la sjbille de Cumes que le pinceau de Virgile a faits si intéressants , ne sont plus les mêmes dans V Enéide travestie. On ne peut ni les voir ni les ouïr parler sans rire. Un malheureux cul-de-jatte a su accomplir cette merveille ! Ce que le poète Scarron a fait pour Virgile le prosateur, M. About Ta voulu faire pour Rome. 11 jette à pleines mains le ridicule sur tout ce qui est dans cette ville , sur tout ce qui y va , sur tout ce qui en vient. Ni les ruines de Rome , ni ses souvenirs imposants , ui ses pontifes si grands daus Teeprit des peuples , ni ses musées , ni ses palais , ni ses basiliques n'ont trouvé grâce devant lui. Il rit de tout. Son rire n'est pas toujours marqué au csin du bon .goût , et de cet espi'it fin et délicat qui est proprement l'esprit français. Non. C'est , la plupart du temps , un rire de commande , un rire forcé , un rire de fantôccim , de polichinelle napolitain, je n'ose pas dire un rire de Pasquin; car, Pasquiu a de l'esprit , et quand il veut prendre la peine de parler, il mérite d'êti'e écouté.
Après avoir ri du peuple , du mezzo-ceto et des grands, M. About entreprend le chapitre des étrangers. Or, savez-vous ce qu'il fait? Il met de côté ceux qu'une grande infortune amène à Rome ; les grands noms de France , d'Allemagne et d'Angleterre qui font ce pèlerinage pour se fondre , par des relations suivies , avec toute l'aristocratie européenne/, les chefs vénérables de l'Eglise ofttholique
qui viennent, à lies époques déterraii^ées , rendre Compte au Pape , leur chef suprême , de l'administration de leur troupeau ; les pieux pèlerins qui veulent , au moins une fois dans leur vie , baiser le seuil des saints apôtres ; les artistas qui viennent s'inspirer et se former par Tétude des grands modèles ; enfin, la foule des étudiants de tout l'univers qui viennent puiser Iq, science sacrée à la source du droit et de la doctrine.
]VJ. About n'a pag songé aux étrangers de ces diverses classes , et , ^ans doute , il lui a fallu oherohm longtemps une légère pointe de ridicule pour ne pas être obligé de supprimer le chapitre. Cette pointe , il l'a trouvée dans ces étrangers , commisvojageurs, petits rentiers et boutiquiers venus de France, faisant à grande bâte le tour des musées, des villas , des basiliques , des ruines 0t des palais , à l'aide de Hobello ou de la Rome vue en sept jours , qui voient tout à vol d'oiseau , qui passent (l0vant les plu» belles toiles de Raphaël et les plus ravissantes statues de Michel- Ange avec la rapidité d'une locomotive , sans rien sentir , sans rien étudier , et ne se doutent pas même qu'ils ont en face les plus belles œuvres du génie humain. M. About aurait dû adoucir leg couleurs ou même supprimer le tableau , il me le semble , du moins; car ce ridicule tombe moins sur Rome que sur le pays d'où vient cette singulière espèce de voyageurs. Quand cette avalanche d'étrangers est tombée sur Rome ; quand les Romains , si attentifs et si malins , les voient effleurer tout , ne s'arrêter h rien , ne rien
comprendre, n'avoir aucun respect d'eux-mêmes et du pays qui les envoie , faire des demandes pleines d'ignorance et des remarques plus sottes encore , ils sourient de pitié ou de malice, et disent avec l'accent du dédain : Francesi ! Car, il faut le dire à votre louange, la France est le seul pays du monde qui nous adressse des visiteurs semblables. Les Français résidant à Rome en rougissent bien un peu pour la nation. Ils cherchent devant les Romains et les étrangers à pallier le crime de ces profanes. Ils n'auraient jamais osé les flétrir dans des écrits destinés à la publicité, prévoyant bien que la nation pourrait en être déconsidérée. Il a fallu M. About pour les fustiger devant toute l'Europe dans un livre imprimé en pays étranger.
Mais ces voyageurs dont vous riez si volontiers , M. About, sont excusables. Ils vont vite, c'est vrai; ils courent , ils volent , ils ne voient rien , ils n'approfondissent rien. Ils mettent sept jours à visiter Rome. Mais , songez qu'ils n'ont pas à rendre compte au public de leurs impressions de voyage. S'ils ne voient pas , ou s'ils ne comprennent pas ce qu'ils voient , tant pis pour eux. Ils n'ont pas de question romaine à écrire. Mais que pensez-vous de ces autres étrangers qui veulent révéler à tout l'univers ce qu'est Rome , qui veulent détruire toutes les opinions reçues , montrer que Rome est tout le contraire de ce qu'on a pensé jusqu'ici , que ses institutions sont vicieuses», sa législation déplorable , son peuple mauvais , et qui consacrent trois mois seulement à cette errande étude. Trois
mois ! Mais pourrez-voiis parler pertinemment d'une ville, quand cette ville est Rome, et que vous aurez eu à peine le temps de faire une courte visite à ses musées , ses villas et ses égl-ises. Trois mois ! pour étudier les rouages d'un gouvernement si compliqué et d'une législation unique au monde ! Trois mois ! et parler ensuite d'un ton d'oracle avec 11 ne assurance que lûen ne déconcerte : parler de tout , dos hommes , des choses , de la législation , des finances !
De toutes les villes du monde , Rome est celle qui demande le plus de temps et une attention particulière à qui veut l'étudier comme il faut. Ce n'est pas assez pour le touriste du séjour d'un an ou deux, pour se rendre compte des choses et voir avec fruit cette merveilleuse cité. Et vous voulez qu'en trois mois M. About ait pu tout voir , tout connaître, tout apprécier !
J'ai fait, pour ma part, plus de trente visites aux musées du Vatican, pour m'en faire une idée exacte. Quand j'y allai pour la pi*emière fois , j'apportais cette ardeur et cette naïveté qui me faisaient croire qu'en trois heures de temps , je pourrais parcourir toutes les salles et m'enivrer de la vue de tant de chefs-d'œuvre. J'enfile d'un trait la longue galerie où se dressent, à droite et à gauche, les inscriptions sépulcrales des Catacombes et des anciens Romains. Au-delà de la porte de fer, je jetai des regards furtifs sur un millier de bustes ou de statues d'une rare beauté , et je monte au pas de charge les degrés qui mènent au Belvédère. Mais le Torse m'ar-
rète en route , le Torse , ce fameux débris de la sculpture antique. Je demeure frappé d'étonnement et*je jette sur cette forme sublime de longs regards. Voilà rhomme parfait , tel qu'il sortit des maitis du Tout-Puissant. Quelle force ! quelle grandeur ! quelle majesté! On dirait que ces chairs et ces muscles vivent, que cette mâle poitrine va se soulever pour respirer. On prêterait volontiers Toreille pour entendre le soupir qui va en sortir. Il y a là une perfection admirable , et je ne suis pas étonné que Michel-Ange, devenu vieux et ne pouvant plus contempler de ses yeux les chefs-d'œuvre de Tart ou les beautés de la nature , se fît porter auprès du Torse , parcourût des doigts ces chairs et ces muscles, et savourât du tact le plaisir que donne l'harmonie du beau. J'examinai le Torse dans tous les sens. Je touchai avec une émotion respectueuse ces lignes et ces contours qui enivraient de bonheur le grand artiste. Ce fut une heure et plus d'admiration.
Rentré au Belvédère , je cours au Laocoon.
Quelle scène ! quel sublime f Le père lutte contre la mort ; il pleure, il supplie. Son regard voilé implore et accuse le ciel tout à la fois. Ses mains cherchent en vain à arracher de ses flancs l'affreux reptile qui le serre et l'étouffé lui et ses fils. Mais tous ses efforts demeurent impuissants. Enfin , sa tête légèrement penchée et tous ;les traits de son visage qui pleurent appellent les dieux qui restent sourds à sa prière. On lit tout cela dans ce groupe admirable qui retrace si bien le fatalisme païen. Je
iil'assis dans un coin en face de ce marbre tragique. J'admirais , je plaignais le sort de ce père ; je m'attendris sur les enfants. J'étais ému, je me plongeais dans toutes sortes de pensées ; la voix du gardien vint me tirer de ma rêverie. Il fallut sortir. C'est là tout ce que je vis dans une première journée.
Je revins Un autre jour. J'allai droit aux grandes toiles de Raphaël et du Dominiquin. Dans une même salle, on a réuni la Commimion de saint Jérôme et la Transfiguration de Eaphaël. Je fus ému comme si j'avais paru devant' un roi. Je n'ai vu nulle part autant de richesse d'invention , d'ampleur dans le dessin et de vie dans le coloris ! Le naturel et le sublime se donnent la main. La figure , les mains , l'attitude entière de saint Jérôme respirent la foi. Je ne sais rien de plus simple et de plus naïf que ce diacre qui assiste le prêtre. Dans l'autre tableau , une grandeur surhumaine est empreinte sur les traits de Jésus-Christ. La conviction est dans les apôtres. Pour peindre la Transfiguration , il fallait croire à la divinité de Jesus-Christ, aux apôtres , à 'l'église ; mais pour tracer la Communion de saint Jérôme, il fallait croire à là présence réelle. En contemplant ces^ deux toiles , mon émotion allait croissant. Mes yeux étaient humides de bonheur, de tristesse et de je lie sais quoi de grand qui passe dans l'âme, quand elle est en face du génie. Je ne me lassais pas de voir et d'admirer ; mais bientôt l'heure fatale sonna. Je sortis à regret , et , par inte'rvalles , je détournais la tête , de loin eli loin je jetais à travers les partes de longs regards pour
voir .si je ue découvrirais pas encore le Christ Âe Raphaël, uu de ses apôtres, un coin de son paysage ou de son ciel.
Je ressentis les mômes émotions et je passai le même espace de temps devant la sainte Cécile de Maderne au Trastevère , devant la Piélé de Michel- Ange , modèle de saijite tristesse et de résignation chrétienne , devant §on Moïse au regard si vif , si fier et si hautain , qu'il vous fait baisser les y^ix ; il vous semble qu'il vous parle et qu'il vous menace ; ce Moïse qu'André Chénier peignait en deux vers :
C'est des Hébreux errants, le chef, le défenseur, Dieu tout entier habite en ce marbre penseur.
J'ai éprouvé cela devant une foule de statues , de fresques et de tableaux , et maintenant que. je recueille mes souvenirs, je me demande commoiit s'y est pris M. About, en trois mois de temps, pour bien voir , pour tout voir , tout juger , tout condamner, lui qui rit à son aise de ces étrangers qui voient Rome si rapidement.
Après tout , qu'il en rie tant qu'il voudra , s'il y trouve son plaisir , mais , du moins , il devrait ne pas oublier qu'il arrive à Rome des voyageurs autrement respectables. Quand un roi, une reine malheureuse , sont contraints de s'exiler, ils viennent à Rome. Le Souverain Pontife les environne d'égards et de respects ; car il sait combien le malheur est respectable. Quelquefois , ce roi déchu , cette reine, ont lutté contre Rome et persécuté
TEgliise; mais l'infortune impose silence à tout autre sentiment que la pitié , et Eome ouvre volontiers ses portes à ses plus mortels ennemis. Elle se souvient que la ville des Pontifes doit, comme celle des Césars :
Parcere subjectis et debellare superbos ,
M. About est le seul qui puisse le trouver mauvais, et s'il faisait une édition de Virgile , que sait-on ? peut-être retrancherait-il cet hexamètre.
Il y a dans les ruines de Rome , dans tout son atmosphère , dans ses grandes pompes religieuses , quelque chose qui console, qui endort la douleur et enchante l'âme. Je ne m'étonne pas que les exilés aiment Rome et veuillent y mourir.
D'autres fois , quand la raison d'un prince s'est obscurcie , on l'amène à Rome , pour le soustraire aux regards inquiets de ses sujets et le réjouir par la vue de ses monuments et le spectacle de ses
fêtes. '
D'autres fois encore, les princes viennent à Rome
pour achever Touvrage de leur instruction , rendre au Pontife universel leurs pieux hommages et retirer en influence morale auprès de leurs peuples ce qu'ils lui donnent en vénération et en respect. Ils viennent enfin régler avec lui les détails de l'administration ecclésiastique dans leurs Etats. Il ne se passe pas d'année que plusieurs têtes couronnées n'arrivent à Rome , empereurs, rqis, grands-ducs, princes, n'importe la couronne qui ceint leur front; et ce ne sont pas là des voyageurs vulgaires ou des
étrangers à dédaigner , soyez-en bien persuadé , M. About. Si vous aviez assez de patience pour exaniiner un point historique , je vous prierais de faire la comparaison des princes qui jentreprenaient au siècle dernier le voyage de Rome , et de ceux qui y sont venus depuis 1815. Vous verriez combien ce dernier chiffre l'emporte sur le premier, vous qui nous représentez Eome bien diflfiérente d'autrefois et désertée aujourd'hui par la bonne société européenne.
Vient-il un peu moins de ducs , de marquis , de comtes et de barons que dans le siècle dernier ? Je l'ignore , et M. About n'est pas mieux renseigné que moi là-dessus. Pour faire la comparaison , il faudrait avoir vécu aux deux époques. Au reste j je ne sache pas que tous les ducs , marquis , comtes et barons qui s'embarquent pour Rome aillent déposer leur carte chez M. About, ou lui faire viser leur passeport ; je crois qu'il serait bien en peine de nous dire ce que Rome voit , chaque année , arriver de bonne noblesse. Pour moi , je ne sais qu'une chose, c'est que toutes les années , ou compte dans cette ville, à l'époque du Carnaval et à celle de la Semaine-Sainte, 70 à 80 mille étrangers ; que tous les hôtels, restaurants, osterie, font fortune; qu'on* ouvre chaque année de nouveaux hôtels, preuve évidente que le pavé du Corso est encore assez battu par les étrangers.
Mais, il est d'autres étrangers qui affluent à Rome et lui donnent un caractère auguste : ce sont les chefs vénérés des églises particulières. Ils viennent
prier au tombeau des saints apôtres, comme ils lo jurent à leur sacre; ils viennent rendre compte au vicaire de Jésus-Christ du gouvernement des âmes ; ils viennent de France, d'Angleterre, d'Espagne, d'Amérique et du fond môme de la Chine. Vous en voyez de jeunes qui veulent s'inspirer de la sagesse et de la prudence romaines ; vous voyez des vieillards illustres par leurs travaux, un nom sans tache, la persécution, l'exil ou la prison endurés pour la foi. Celui-ci vient d'une contrée où l'Eglise est encore riche et dominatrice ; il répand l'or autour de lui et réjouit le peuple par la pompe dont il s'entoure ; celui-là sort d'un pays où elle est pauvre et persécutée. Il édifie par sa patience et sa simplicité. L'un apporte le parfum de ses vertus, l'autre un nom célèbre dans la science et les disputes théologiques. Par les évêques et les diocèses, Rome est comme le centre de l'univers. C'est encoi*e la capitale du monde civilisé. Car, c'est de là que part le rayon de l'autorité sacerdotale répandue partout; et les peuples, par leurs évêqués, se groupent encore autour du pontife romain. Si M. About n'a pas compris cela, s'il n'a pas vu tout ce qu'il y a de grand dans ces évêques accourus à Rome de tous les points de l'univers, pour recevoir le contrôle de leurs actes, s'entendre pour le gouvernement de leurs peuples avec le Pape leur chef suprême, je le plains bien sincèrement. Il n'a pas compris le premier mot de Rome, son influence religieuse et sa position dans le monde.
Voyez-vous ces longues files de pèlerins qui se
dirigent* vers Rome cliaque année au prix des plus grands sacrifices. N'en riez pas, M. About, rien n'est respectable comme le sentiment qui les fait mouvoir. La foi les poussé ; avant de mourir, ils veulent voir une fois cette Rome dont le nom retentit si souvent à leurs oreilles ; ils veulent contempler les traits dô leur chef spirituel et de leur père, prier aux lieux où reposent les corps des apôtres et ceux des saints. martyrs. Parmi ces pèlerins, il en est à l'âme naïve, qui viennent à Rome, à pied et de bien loin, pour vénérer, avec l'esprit chrétien qui remua le Moyen- Age, le chef des rois et des peuples et celui à qui Jésus-Christ a dit : Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai raon église.
Quelques autres viennent à Rome pour chasser le doute qui les obsède, et s'éclairer au foyer de la vérité. Ils y arrivent chancelants dans la foi, infidèles même; ils en repartent croyants. Il en est aussi qui, liés des censures de l'Eglise, frappés d'excommunication ou d'interdit, viennent à la source de la miséricorde et du pardon, abordent avec confiance celui à qui toute puissance a été donnée dans le ciel et sur la terre, celui qui délie ou lie à son gré la conscience humaine, et reprennent, à sa parole, la douce liberté des enfants de Dieu. Enfin, parmi ces pèlerins, il en est qui appartiennent à une autre église que la nôtre ; ils ont toujours cru que Rome, c'était la Babylone souillée de crimes. Ils ont bu le poison de la calomnie qui distille de la théologie protestante. ]\Iais un soupçon s'est tout-à-ooup élevé dans leur cœur. La crainte de n'avoir pas la foi des
pères et celle des temps apostoliques les amène à Rome. Ils y étudieront les monuments antiques ; ils fouilleront les anciens manuscrits de la Vaticane ; ils descendront aux catacombes pour y découvrir la trace des croyances antiques , pour y voir, de leurs propres yeux , les images du Christ , de Marie sa mère , des apôtres et des martyrs ornées de nimbes mystérieux. La lumière se fera peu à peu dans leur esprit. Leurs yeux seront dessillés. Ils reviendront à la foi catholique et sacrifieront à la vérité qu^ils ont trouvée leur repos, leur avenir, leur fortune, toute leur existence. Rome verra les docteurs Manning, les Newman et tant d'autres noms illustres, la gloire de l'Eglise de nos jours, et de nouveaux Augustins iront travailler avec une ardeur de néophytes à la conversion de l'Angleterre.
Ces étrangers sérieux et visitant Rome comme elle doit être visitée, M. About ne les aura pas aperçus. Il en eût parlé autrement sans doute. Il n'a pas vu, non plus, les nombreux savants et les artistes qui viennent à Rome, soit pour étudier, soit pour se former sur les antiques modèles. Il n'a pas vu ces écrivains brillants et classiques fixés à Rome depuis longtemps pour étudier l'histoire à ses sources, qui nous font connaître, avec autant de science que d'intérêt, la Rome de tous les âges ; ces savants français, allemands, anglais, qui viennent dépouiller les importants manuscrits de la Vaticane, de la Casanate, des Gaetani et de la Corsiniana, et fixer des points historiques très-importants par des recherches consciencieuses ; enfin ces artistes sans
nombre, peintres, sculpteurs, graveurs, accourus do France, d'Allemagne, de partout, pour se former le goût à l'aide des plus grands modèles qui soient au monde, copiant à outrance les sybilles de la Pace, V Aurore du Guide, les Noces de la Famesina, le Moïse de Saint-Pierre in-Vincoli^ Raphaël, Michel- Ange, le Dominiquin, ces grands maîtres de l'art moderne, régnent à Rome et y tiennent le sceptre de la peinture et de la sculpture. Il n'est pas d'artiste qui ne veuille s'inspirer de leurs œuvres, et dire combien de temps un peintre ou un sculpteur a étudié à Rome, c'est déjà faire son éloge. Il est regrettable que M. About n'ait pas du tout songé à cette classe intéressante d' étrangers .
Mais il en est d'autres qu'il aurait dû apercevoir, et qui attirent depuis quelques années l'attention des hommes politiques : ce sont les étudiants venus à Rome de tous les points de l'univers. Par une singulière coïncidence, la France, l'Espagne et TAUemagne ont perdu leurs grandes écoles de théologie ; et si l'on excepte Vienne et Louvain, il n'y a pas en Europe une seule Université où Ton reçoive l'enseignement théologique supérieur. La jeunesse studieuse , qui se pressait autrefois autour des chaires illustres de Salamanque et de la Sorbonne , accourt aujourd'hui à Rome , où se trouvent des collèges affectés à toutes les nations de l'univers, des collèges anglais, irlandais, écossais, français, germanique, grec et américain. Ces étudiants se nourrissent des doctrines romaines, les seules vraies, les seules qui contentent l'esprit ; ils apprennent,
comme en plein Moyen- Age, la scholastique et les décrétales des Papes. Ils emportent de Rome les notions les plus claires de l'autorité du Pape, de ses prérogatives, des promesses que Jésus-Christ fit à saint Pierre. Us reviennent dans leur patrie pleins de vénération pour le Pape, attachés du fond de leurs entrailles au Saint-Siège. Us ont tous les mêmes principes, leis mêmes doctrines, la même tendresse d'affection pour TEglise romaine, la mère et la maîtresse de toutes les églises.
Or, se figure-t-on, à une époque où les doctrines
romaines ne sont plus contenues par la digue du
gallicanisme et du joséphisme; à une époque oii les
peuples sentent revivre dans leur cœur Tancien
amour pour Rome, et s'inquiètent plus, pendant les
guerres, de l'avenir qui sera fait au chef de TEglise,
que des lauriers que les armées vont moissonner sur
les champs de bataille ; à une époque où l'on entend
autour de soi répéter partout ces paroles : Que va
devenir le Pape? Qu'on saitve le Pape; dans un temps
où le besoin de croyance se fait sentir partout ; où
les esprits, lassés de tout, des plaisirs, delà richesse,
des luttes de la politique, se réfugient dans Tétude
des questions religieuses comme dans un port où ils
. trouveront le calme, se figure-t-on l'influence
qu'exerceront bientôt dans le monde les doctrines
romaines, bien connues, bien appréciées et dégagées
des brouillards de l'exagération et de la calomnie.
C'est un ordre nouveau qui commence, ce sont les
jours antiques qui renaissent.
C'est là, on ne peut en douter, c'est le fondement
que Dieu jette pour un nouver ordre de choses. Bientôt, par le moyen de tous ces étudiants,- il n'y aura pas seulement la môme foi qu'à Rome, mais encore les mêmes principes, les mêmes opinions théologiques. Tandis qu'à Rome* quelques petits boui'geois veulent qu'on fasse tout à la mode de France, et disent : Corne à Parigi; dans tout l'univers, le peuple et le clergé expriment ce vœu . Que tout se fasse comme à Rorne, Avec de pareilles dispositions dans Ips esprits et une terre si bien préparée, que Dieu envoie un jour à son Eglise un nouveau Grégoire VII, un Innocent III, un Sixte-rQuint, un pontife qui forme un faisceau de toutes ces opinions reçues partout, et s'y appuie vigoureusement, un pontife qui lutte avec force contre les ennemis de l'Eglise, ou qui parcoure les royaumes de l'Europe, comme les papes du Moyen-Age , et imprime le respect au peuple par le grand spectacle de la majesté pontificale ; ou mieux encore, que Dieu, dans sa miséricorde, envoie à son Eglise un Pierre Daraien, un saint Bernard, qui réveille la foi dans tous les cœurs, et l'on verra luire encore les jours antiques ; on reverra les papes aussi puissants qu'autrefois, non plus faisant ou défaisant les rois ( nos temps ne le comportent plus ), mais placés par l'opinion à la tête de tous les Etats de l'Europe, reconstruisant l'ancienne société humaine, et cette grande république fédérale qu'on appelait la chrétienté ; résistant aux flots envahisseurs de la barbarie, écrasant les hérésies et ces erreurs nées d'hier qui minent les troues, la société, la famille, et marchant comme
autrefois à la tête du progrès véritable et de la civilisation.
Ces temps sont moins éloignés qu'on ne pense. Tout se prépare dans le monde, tout s'organise pour le triomphe de l'idée chrétienne. Il suffit d'aller à Rome, de voir tous ces étrangers, divers de pays, de mœurs et de langage, mais unis sur un point : un amour immense pour Rome ; il suffit de voir ces. choses pour se convaincre que tout s'apprête, que tout est mûr pour une grande manifestation de la puissance de l'Eglise; les temps, les hommes, les choses. Tout sera fait le jour où du cœur de Dieu il jaillira un grand génie ou un grand saint.
Il est fâcheux pour M. About d'être venu à Rome sans voir, sans pressentir ces choses.