‹ Réponse à la Question romaine de m. E. AboutChapitre 9 sur 24 · LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

LA NOBLESSE

Erascati , le 1 6 septembre.

Si VOUS voulez vous faire une grande idée des princes romains , lisez dans le livre de M. About , le chapitre de la noblesse, vous verrez que ces princes mènent une vie exemplaire, n'entretiennent .pas de danseuses , n'inspirent pas à leurs enfants , par de funestes exemples , la pensée et le goût du désordre ; qu'ils vivent au sein du calme et de la retraite , sortent rarement de leurs palais , veillent à Téducation de leurs enfants et à l'administration de leurs terres.

Ils n'écrivent pas de piètres brochures comme le marquis Pepoli ; ils ont trop d'esprit et sont trop aristocrates pour cela. Le croiricz-vous ? ils no se battent pas même en duel. Rome ne retentit jamais du bruit de leurs querelles , de leurs intrigues , de leurs amours , de leurs scandales. Ils ne jouent pas, ils ne perdent pas dans une seule nuit le patrimoine de leurs familles, la vie et l'avenir de leurs enfants. Ils sont enfin si rangés , si réglés dans leurs dépenses , si attentifs à l'administration de leurs terres ,

qu'ils conservent à leurs enfants Théritage qu'ils ont reçu de leurs pères , Tagrandissent quelquefois et presque toujours Taméliorent. Enfin-, ils ne ressemblent en rien à ces grands seigneurs d'autrefois , qui sacrifiaient à une coureuse le bonheur de leur femme et l'avenir de leurs enfants , se ruinaient à rOpéra ou dans les tripots , souriaient ( quelle grandeur ! ) au naufrage de leur fortune et se venrgeaient de leur interidant par un bon mot et un coup de pied. Il y a plus , les princes romains ne se ruinent jamais à faire courir, ajoute M. About.

Parfois les nobles romains ont reçu de leurs parents un héritage criblé de dettes. La guerre , les révolutions , quelque malheur domestique est venu ajouter aux charges déjà si lourdes qui pesaient sur eux. Avec des soins et des efforts surhumains , ils n'ont pu relever leur fortune , ils cèdent à l'inexorable nécessité ; mais du moins ils emportent en s'en allant , l'estime publique. Chacun sait que les danseuses ou les chanteuses de Tor di noua ne sont pour rien dans leur disgrâce , qu'ils ont fait face aux difficultés avec une constance et une éne rgie qui méritaient un meilleur sort. Bien que tombés , on les estime encore , on les honore dans leur pauvreté. Un jour peut-être , avec la considération dont ils jouissent, ils pourront se relever, et, léguer à leurs enfants une autre fortune et un nom sans tache.

• Enfin , ces princes soignent l'éducation de leurs enfants , leur choisissent les meilleurs maîtres , les jésuites. Oï\ forage leur esprit et Jeur coeur avec tant

de soin , qu'au sortir du collège les jeunes princes ignorent la vie du monde : ils ont encore leur innocence. Les malheureux ! s'écrie M. About , ils nont pas même de vices !

Les princesses romaines , de leur côté , ne sont pas moins exemplaires : leur vie s'écoule dans la retraite , la prière , le travail , le soin de leurs enfants , comme au vieux temps de Rome. Qui les voit à la promenade ou dans Tintérieur de leurs maisons, graves, modestes, silencieuses, se reporte par la pensée au temps de ces matrones romaines tant vantées par Tacite et par Cicéron, et songe aux Véturie , aux Porcia , aux Cornélie. M. About nous les peint environnées de berceaux , prodiguant à leurs enfants une tendresse infatigable , s'occupant tellement de leur maison , de leur époux et de leurs enfants , qu'elles n'ont pas même le temps de cultiver l'amitié , et c'est à peine si dans l'année , une fois ou deux, elles voient leur amie d'enfance. Elles ne lisent pas de romans. Elles savent combien ces lectures , fades pour l'esprit , exercent de ravages sur le cœur, et comme elles perdent ceux qui s'y livrent. Elles les fuient comme une peste. Vous pouvez parcourir leur bibliothèque : ni le Lys dans la vallée, ni la Peau de chagrin, ni la Dame aux Camélias ne vous tombera sous la main. Vous trouverez mieux que cela : l'Imitation de Jésus-Christ , TEvangile , l'Histoire de l'Eglise , celle de Rome enfin, qu'elles lisent souvent pour s'en bien pénétrer et l'apprendre à leurs enfants. Avec de tels priur pipes, il n'^ a rien d'étonnant si leur vie eile-uiôme

n'est pas un roman, si elles ne défraient jamais la curiosité publique , si elles ne fournissent pas matière à la médisance et aux malins. propos. Leur roman, c'est leur époux, ce sont leurs enfants, c'est le soin de leur famille.

M. About, en voyant des princesses si attachées à leurs époux, si retirées dans leurs palais, tourne des regards d'envie sur le bon vieux temps, regrette les jours heureux où certaine princesse venait voir ses amants au café, jouer au billard, affichait l'impudeur et remplissait l'Europe du bruit de ses scandales. C'est, pour M. About, l'idéal du genre.

Les princesses romaines ont pourtant des distractions et leur vie monotone est coupée par des promenades et des soirées. Tous les jours, à l'heure où le soleil s'incline sur la coupole de Saint-Pierre, elles sortent de leurs palais et vont faire le tour du MoîUe-Pincio et de la Villa-Borghèse en calèches découvertes. On les rencontre vêtues simplement. De petits enfants vifs, joyeux et beaux comme des anges les entourent. Elles semblent les montrer à la foule et lui dire, comme autrefois Cornélie : Voilà mes joyaux et mes bijoux. Aussi voyez comme tous les fronts se découvrent devant elles , comme on se range volontiers pour les laisser passer. Elles recueillent de tous côtés les témoignages de l'estime publique, elles triomphent, et ce respect, ces égards mérités, doivent les rendre heureuses.

Aux soirées où elles paraissent dans tout leur éclat, c'est le même respect, c'est le môme empressement autour d'elles. Elles y viennent quelquefois

étincelantes de pierreries et de diamants qui feraient envie à des reines et, couvertes de ces riches parures, il y a dans toute leur personne quelque chose de grand, de noble et d'antique qui imprime le respect. Je ne suis pas étonné que de jeunes muguets venus de Paris avec des prétentions et des espérances exhorbitantes, lancés .tout-à-coup dans une pareille société, ne s'y trouvent pas à leur aise, s'en plaignent amèrement, s'y ennuient à mourir, et la dénoncent à la vindicte de M. About, qui n'a jamais eu l'honneur de voir de près les choses ; je ne suis point surpris qu'une dame parisienne que M. About estime fort, habituée sans doute à courir le bois de Boulogne avec des cavaliers et à boire au Pré-Catalan le madère ou le Champagne, se trouve un peu suffoquée dans les soirées où régnent les princesses romaines.

Mais, quand on songe aux grands personnages qui se trouvent là réunis, quand on entend prononcer autour de soi, les plus beaux noms de l'univers, les Colouna, les Doria, les Barberini, les Orsini, les Larochefoucault, les Talbot, les d'Aremberg, les Savoie-Carignan , qu' on voit dans un salon de grands diplomates, des princes, des reines, des archiducs, des cardinaux illustres, qu'on entend tout ce monde s'occuper, non des frivolités de la mode ou des nouvelles de la ville ou d'une héroïne de roman ; mais parler comme il convient à des Romains, des grands intérêts de l'Eglise et de l'Etat, de la politique générale de l'Europe , des secrets des chancelleries européennes dont il transpire toujours

quelque chose dans ces brillantes réunions, quand on voit ce grand air, cette gravité, ces ég'ards, cette simplicité, on se demande en quoi les plus belles soirées de Paris et celles même du faubourg Saint- Germain peuvent l'emporter sur les salons de Rome. Cependant n^allez pas croire que M. About veuille tracer le panégéryque des princes romains.

Timeo Danaos et dona ferentes.

M. About a comme la vipère. Quant il caresse il empoisonne de son venin. L'éloge qu'il fait des princes est dans son esprit une amère critique. Il voudrait, si c'était possible, les faire rougir des sentiments qui les animent. Il voudrait qu'ils prissent honte de leur vie chrétienne , de leur conduite exemplaire, il voudrait les animer au vice. Enfin, quand il les représente si heureux dans Jeur tranquille obscurité et devant aux papes leur éducation et leurs vertus, M. About s'imag-ine que les princes vont ouvrir leur cœur au -repentir et se mettre en hostilité avec les pontifes qui les ont si bien formés.

N'avez-vous pas vu quelquefois au collège ' un enfant au front bourgeonné, aux yeux caves, objet perpétuel d'inquiétude et de défiance pour ses maîtres? Chaque fois qu'il paraît devant eux, il essuyé des reproches. Ses doigts tout noircis d'encre remplissent de longues pages du matin au soir et jusqu'aux heures si douces du repos et des divertissements. Aux jours de sortie on l'enferme. Quapd l'heure des yacances ^ sonné, il regardeavoç

tristesse ses joyeux compagnons franchir le seuil de la maison et aller réjouir de leur présence les yeux d'un père et d'une mère ; il demeure ; on l'a soumis à la contrainte par corps jusqu'à l'heure où i] aura payé la lourde dette de ses devoirs négligés et de ses leçons mal apprises ; et cependant il va trouver parfois ses collègues studieux et chéris de leurs maîtres. Il leur dit qu'ils sont malheureux, que leur sort est bien à plaindre ; il leur conseille de l'imiter, de violer à son exemple la discipline, de négliger l'étude et de se livrer à la paresse, pour goûter le rare bonheur dont il jouit. Ses collègues sourient en l'écoutant et le remercient du bonheur qu'il leur promet. Ainsi font les princes romains quand ^ M. About les invite à être heureux à sa manière. S'il a cru qu'ils se laisseraient séduire par son Eldorado de la vie parisienne, il ne les connaît pas, il ignore à qui ilparle. Les princes romainS s'inquiètent peu de l'estime de M. About, de sa haine ou de son amitié, *et ce n'est pas à lui trèscertainement qu'ils iront demander des règles de conduite. La lettre du prince Cesarini le prouve. La plupart sont si indifférents au jugement porté sur eux par ce grand réformateur qu'ils n'ont pas même ouvert son livre et ne s'enquièrent pas s'il parle d'eux en bien ou en mal. Avec ce bon sens pratique qui distingue tous les Romains, ils ne trouvent pas dans M. About les qualités requises pour faire autorité.

M. About Ta pressenti en écrivant son livre et pour se venger de ces princes, après avoir fait leur

éloge, il les outrage. Mais que leur reproche-t-il donc? Quels grands défauts déparent cette aristocratie romaine? M. About lui en découvre trois: d'abord elle n'est pas assez noble, ensuite elle n'est pas assez riche, enfin elle n'a pas assez d'influence dans l'Etat. Il leur reproche bien un peu, je crois, leur faste et le droit de primogéniture. Mais il ne faut pas trop appuyer là-dessus ; car le faste des princes romains profite au peuple, qui parcourt leurs villas comme s'il en était le maître, et le droit d'aînesse étant admis par tous les Etats de l'Europe, là France exceptée, je ne vois pas pourquoi on en ferait un reproche à Rome plutôt qu'à l'Angleterre, ^ plutôt qu'à la Russie, plutôt qu'à l'Autriche. Il peut se faire que le droit d'aînesse ait les inconvénients qu'y trouve M. About et que toute l'Europe se trompe avec Rome ; mais nul n'a raison contre tout Te monde, c'est le vieil axiome et M. About aurait dû s'en souvenir.

Quant à la noblesse de la race, on serait difiBcilc si on voulait trouver mieux qu'à Rome. Sans parler de ces grandes maisons qui descendent ou croient descendre en ligne plus ou moins directe des anciens Romains, comme les Muti, les Massimo, les Santa- Croce, il est des familles qui jouèrent un grand rôle au Moyen- Age, les Colonna, lesOrsini, lesGaetani; mais comme ils se battaient entre eux, M. About les appelle brigands. Les grands vassaux de la couronne de France se faisaient aussi la guerre. Seraît-"Ce une raison de leur jeter cette épithète? Pétrarque, dans ses lettres, plaçait les Colonna au-

dessus des plus grandes familles de la chrétienté. Les autres princes furent enrichis par les papes. Mais leurs familles existaient déjà et jetaient pour la plupart beaucoup d'éclat avant de donner à TEglise des Papes. Les Borghèse et les Barberini ne datent pas de Paul V et d'Urbain VIIL Un siècle et demi avant Alexandre VII, les Chigi remplissaient Rome de leur opulence et faisaient bâtir, pour recevoir Léon X, ce beau palais de la Farnésina, où Raphaël fit peindre à ses élèves, Jules Romain et Jean d'Udine, les immortelles fresqiies des noces de Psyché. Les Doria remplissaient l'histoire du Moyen-Age et fournirent à la République de Gênes des doges et des amiraux. Les Altieri, de leur côté, furent célèbres avant Clément X. Ils étaient déjà bien connus au treizième et au quatorzième siècle. Ces diverses familles furent, à la vérité, enrichies par les papes : voici à quelle occasion. Les désordres que l'anarchie avait produits au Moyen- Age et la tyrannie qu'exerçaient les seigneurs féodaux excitèrent, au quinzième siècle, chez tous les princes de l'Europe, le désir d'abattre la noblesse. La lutte commença chez nous sous Louis XI, qui traita comme on sait la première noblesse du royaume. Elle se ralentit pendant les guerres de religion et se ranima plus ardente et plus vive avec le cardinal de Richelieu qui envoya à l'échafaud un Montmorency. A Rome, le pape Alexandre VI porta les premiers coups à la féodalité. Jules II et Sixte- Quint achevèrent son ouvrage. Mais bientôt les papes se ravisèrent. Ils craignirent que le peuple

n*ayant plus dans les nobles ses chefs naturels et n'étant plus contenu par une aristocratie puissante, ne vînt à s'armer contre l'autorité suprême et ne se fît lui-même des chefs autrement redoutables que les seigneurs féodaux. Ils conçurent donc le projet de former une noblesse nouvelle. Comme c'était naturel, ils enrichirent leurs familles respectives, amplifièrent leurs titres et leurs privilèges. Paul V et Urbain VIII furent les premiers qui inaugurèrent cette sage politique, et l'on vit s'élever autour du trône pontifical de nouvelles familles princières prêtes à le défendre et à le protéger. Ces familles sont estimées à l'égal des premières d'Europe. J'en ai la preuve dans les alliances qu'elles contractent, et quand je vois les familles souveraines ellesmêmes qui ne dédaignent pas de s'allier à ces princes, j'en conclus que leur noblesse est encore assez respectable. Ce qui leur manque en ancienneté ^ est compensé par l'honneur d'avoir fourni à l'Eglise des papes , comme en France les Eoure et les Turenne furent estimés à l'égal des plus grands noms de France pour avoir donné les papes Clément VI, Urbain V et Grégoire XL

Mais, reprend M. About, ne savent-ils pas tous, ducs et princes, quils sont inférieurs au plus piètre des cardinaux. Il y a vraiment lieu de s'étonner qu'à Rome, les princes soient au-dessous des cardinaux, lorsqu'on France, en Autriche, en Espagne, les cardinaux sont au-dessus de tout et ne reconnaissent de supérieurs à eux que les princes du sang, lorsque les cardinaux ont le pas sur les patriarches, lorsque

lia

ils président au nom du pape le s conciles œcuméniques , et qu'il n'est rien de si honorable au monde que la pourpre romaine !

M. About ajoute : dans les pays monarchiques, le type de la noblesse, c'est le roi ; et un gentilhomme, pour vanter sa race, a coutume de dire quil est noble comme le roi. Noble comme le pape serait tout bonnement comique puisqu'un porcher, fils de porcher, peut être élu pape. La réponse est facile.. Qn pouvait dire autrefois, mais fen France seulement, iioble comme le roi, quand la grande race de nos rois occupait le trône. On peut le dire peut-être aujourd'hui en Autriche où règne encore cette noble famille de Lorraine, moitié française^ moitié allemande. Mais allez en Belgique, en Portugal, en Angleterre, dire : noble comme le roi, et vous verrez, M. About, avec quels sourires vous serez accueilli. Allez en Russie dire à tous ces princes qu'ils sont nobles comme l'Empereur, et pour vous détromper, ils vous traceront l'historique des Ramanow. Quelle chose si étrange est-ce donc qu'à Rome un prince, cela arrive, soit plus noble que le Pape? Quant à ce porcher, fils de porcher, qui devint pape, puisque vous n'êtes ni un Rohan^ ni un Montmorency, ne faites pas le dédaigneux, M. About, si c'est de Sixte- Quint que vous voulez parle. Il fut l'un des plus grands princes des temps modernes, et lorsqu'on a fait autant de grandes choses que lui, qu'on a régénéré Rome, l'état pontifical et TEglise en cinq ans de règne, qu'on a imprimé le mouvement à tout, fait les lois les plus sages, bâti de grands palais,

décoré les églises dé belles fresques, relevé des obélisques, fondé des bibliothèques qui font encore l'honneur du monde civilisé, qu'importe qu'on soit fils de porcher ? On en est que plus grand et plus noble, et l'Eglise qui a pour fondateur Jésus qu'on appelait le fils du charpentier, et pour premier pontife un pauvre pêcheur du lac de Tibériadç, peut bien mettre à sa tête, sans déroger, un fils de porcher ; car, à sgs yeux, toutes les âmes sont nobles, toutes celles du moins que Dieu a créées grandes et qui se montrent dignes de leur destinée. C'est l'immortel honneur de l'Eglise catholique, de n'établir aucune différence entre l'enfant du peuple et le prince et Elle va chercher ses chefs n'importe où pourvu qu'elle y trouve le génie ou la vertu.

Il est plus difficile d'évaluer la fortune des princes. Mais le budget que leur fait M. About me paraît un peu maigre ; avec la somme qu'il leur assigne , c'est tout au plus s'ils pourraient payer le quart de leur dépense annuelle. Si M. About était leur'intendant , je voudrais savoir comment il s'y prendrait pour couvrir le déficit. Je voudrais savoir encore comment le prince Borgbese peut donner au peuple romain, que. M. About désigne sous le . nom flatteur de canaille , des dîners de douze cent mille francs , si ses revenus s'élèvent seulement à la somme de 450,000 francs.

M. About donne à l'aventure ses chiffres et supprime à tous les princes les trois quarts de leurs revenus. Voulez-vous savoir pourquoi? Il veut démontrer que les princes ne savent pas administrer

leurs domaines ; que ces terres , ces ptairies , ces Tignes, cultivées avec intelligence, donneraient des revenus égaux à la liste civile des rois ; mais que les princes , on ne sait trop fout* quelle raison , préfèrent trois cent mille livres de rente à deux ou trois millions ; qu'enfin , le marchand de campagne ferait produire à leurs terres le centuple , s'il en était propriétaire, s'enrichirait lui-môme , et ferait en même temps la fortune de l'Etat et celle des princes qu'on rendrait ainsi plus riches , en les dépouillant. Les princes romains , il est vîai , négligèrent leurs terres à la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre. Les révolutions , la guerre, le passage continuel des troupes , leur ôtèrent tout courage. Mais , au retour de Pie VII , ils apportèrent tous leurs soins à la culture de leurs terres, et chaque année amène des réformés et des améliorations nouvelles. Presque tous gèrent leurs affaires , et ils emploient à ce soin une grande partie du temps que M. About voudrait leur voir consumer à la gestion des âfiîiires publiques.

Car c'est là un troisième grief qu'il a contre eux. La mtllité, dit-il , est un de leurs défauts ; mais ils ne sont pas étrangers aux affaires de l'Etat. Les princes Borghèse , Massimo , Barberini , Altîeri, remplissent des -fonctions assez importantes. En second lieu, la réserve oii vivent les princes prouvé leur sagesse et le sentiment exquis qu'ils ont de ce qui convient. La monarchie du Pape , ne l'oubliez pas , est une monarchie sacerdotale , c'est-à-diré que le souverain est prêtre et que les principaux

ministres de son autorité le sont aussi. Pour que le système soit uniforme et qu'il n'y ait pas dans l'Etat deux castes rivales , les prêtres doivent être à la tête de l'administration. Il le faut pour la tranquillité de l'Etat et le repos du monde. Or, si les princes voulaient gouverner, on aurait aussitôt une aristocratie hostile aux papes ; cette aristocratie puissante se diviserait bientôt en plusieurs camps. Il y aurait deux , trois partis se groupant autour des noms les plus illustres, et savez-vous où Ton irait aboutir? On aurait de nouveau les scènes du moyen-âge. On re verrait les sanglantes querelles des Colonna, des Orsiniet des Savelli. Des ruisseaux de sang couleraient de nouveau dans Rome, car les hommes sont toujours les mômes , et les Italiens plus que les autres. Rome serait de nouveau l'arène et le champ de bataille où les partis descendraient et en viendraient tous les jours aux mains. La liberté des pontifes romains serait menacée. Us ne commanderaient plus dans Rome , ils fuiraient ; ils iraient de nouveau chercher le repos et l'indépendance sur quelque rivage lointain. Ces graves motifs ont de tout temps éloigné les princes des affaires publiques. Ils aident , ils soutiennent le Pape de leur influence morale ; ils lui montrent un dévouement à toute épreuve ; ils lui témoignent beaucoup de déférence et de respect. C'est là tout ce qu'ils peuvent faire , et la nature singulière du gouvernement pontifical les empêche de mettre la main à leur épée , comme le fait la noblesse de tous les pays , quand le trône est menacé.

Mais , s'ils renoncent, comme il leur convient , à une grande influence politique, ils tournent ailleurs leur activité. Ils donnent l'exemple des vertus chrétiennes , ils soulagent Tinfortune , ils travaillent au bonheur du peuple. La quantité de leurs aumônes étonnerait, si M. About avait pris la peine de nous en donner le chiffre. L'un dote une école d'enfants, un autre une école déjeunes filles. Celuici fonde un collège , fait un traitement aux professeurs et nourrit les élèves; cet autre bâtit une vaste maison où les pauvres sont' logés gratis. Tous enfin donnent leur nom à qxielque œuvre de charité, pour mieux connaître les pauvres et mieux les soulager.

Je n'ai jamais vu sans être ému les princesses romaines aux pieds des pèlerines de l'hospice de la Trinité. Dans un vaste local richement doté par les papes , on reçoit , on abrite et on nourrit les pauvres femmes qui veulent faire une fois dans leur vie le pèlerinage de Rome. Les princesses romaines les servent à table , vont de l'une à l'autre , leur donnent à manger et leur versent à boire avec une aisance et un bonheur qui édifient les assistants. Une circule autour des tables , une autre donne des ordres, une autre encore fait en chaire à haute voix une lecture touchante. Elles poussent l'excès de la charité jusqu'à tomber même aux genoux de ces pauvres femmes et s'abaissent jusqu'à leur laver les pieds. Enfin, le Jeudi et le Vendredi-Saint , un peu avant VAve Maria , elles prennent sous leurs bras les pèlerines et vont ensemble en procession , de la

Trinité à Saint-Pierre , à travers une foule nombreuse accourue de tous côtés pour les voir passer*. JjG peuple leur ouvre les rangs et îidmire cette fraternité chrétienne. Leur entrée da^s Saint-Pierre est comme un triomphe.

Voyez-vous cette jeune femme simplement vêtue qui va d'une porte à l'autre , demandant ici le nom d'un malade, là celui d'un infirme, et là encore celui d'un vieillard. Elle passe de longues heures au chevet des mourants , leur apporte des remèdes et de douces paroles. Tous les pauvres la connaissent. Elle leur a si souvent donné du pain. C'est une princese romaine. La charité qui l'anime lui fait braver tous les périls , et quand elle sort le soir, que , recouverte d'un voile , elle monte joyeusement l'escalier qui çaène à une famille désolée , si quelqu'un d'assez hardi ose s'attacher à ses pas, arrivée à la pauvre mansarde , elle le foudroiera en découvrant ses traits si nobles et en lui disant avep l'accent de l'émotion : Je suis la princesse une telle. Que voulez-vous ? Mais la charité a miné ses jours. Elle languit, elle meurt. Le deuil est dans Rome. Quand son corps glacé sera porté à la tombe , tout ce qu'il y a d'hommes , de femmes et d'enfants voudra faire cortège à la mère des pauvres. Maintenant que les hommages qu'on lui rend ne peuvent plus l'attrister, le peuple trouvera indigne d'elle que des chevaux portent ses restes. Il leur déliera les rênes et traînera lui-même, à travers les rues de Rome , le char funèbre. A quel roi fit-on des funérailles semblables ?

J'ai vu porter à la tombe la sœur de cette princesse. Elle était pieuse et charitable comme.elle , et la mort l'atteignit à la fleur de la vie. Pendant trois jours , le peuple la visita sur le lit de parade qu'on lui avait dressé dans sa cbapelle domestique. Enfin, le soir du troisième jour, on alla déposer, ses restes à Sainte-Agnès. Une heure avant , la place Navonne était encombrée de peuple ; on ne pouvait plus y circuler. Le peuple était venu en foule donner une dernière bénédiction et adresser un dernier souvenir à celle qui avait tant aimé les pauvres. J'entendais autour de moi des femmes, des enfants, des hommes , raconter des traits admirables de sa charité. Enfin , quand le char funèbre , entouré de serviteurs en livrée portant des torches-, eut doublé le coin du palais des Braschi , tous les fronts se découvrirent ', et une émotion indéfinissable traversa la place. Derrière le char marchaient, vêtus de noir et se tenant par la main , les petits orphelins qu'elle avait recueillis. Le peuple , en les voyant passer, disait ; Voilà les enfants de la princesse ! Ecco i ragazzi délia Doria ! Il ajoutait avec tendresse : pauvre princesse! pauvre jeune dame! poveretta! poveretta! Plusieurs pleuraient. Je fus ému au spectacle de cette grande douleur populaire , et je ne savais s'il fallait admirer davantage les princes qui inspirent tant d'estime et de regret , ou le peuple qui se souvient ainsi du bien qu'on lui fait et montre une si vive reconnaissance.

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