‹ Réponse à la Question romaine de m. E. AboutChapitre 11 sur 24 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ou L'ON DÉMONTRE QUE LE POUVOIR TEMPOREL DU PAPE EST MOINS ABSOLU QU'ON NE CROIT.

Alhano, 25 septembre.

C'est une pieuse illusion de certains publicistes (le croire que la liberté est de date récente , qu'elle est née seulement en 1789, en 1830 ou en 1848. C'est par une illusion du même genre qu'on s'imagine qu'une monarchie peut* être modérée seulement par des chambres électives , lesquelles représentent souvent tout autre chose que la nation. Il suffit, pour s'en convaincre , de rappeler ses souvenirs ou de voir ce qui se passe chez nos voisins du Piémont. Non , le régime constitutionnel n'oppose pas toujours une digue sérieuse au gouvernement personnel , à Tautooratie.

En effet , c'est le roi ou ses ministres qui déterminent le nombre des électeurs et s'arrêtent au système électoral qui leur vaudra le plus de suffrages. Quand le jour du vote est venu, le pouvoir promet tout ce qu'on lui demande , la construction (l'une église , d'un théâtre , un musée , un chemin

de fer. On vote d'enthousiasme , et le tour est fait. D'autres fois , la police se met en cam|)agne , va , d'ici et de là , échauffer le zèle des uns et refroidir la chaleur des autres , et môme par un miracle , beaucoup moins rare qu'on ne le supposerait d'abord, il advient que l'urne du scrutin donne plus de voix qu'on ne lui en demande, et 300 électeurs produisent 600 bulletins.

Les chambres, assemblées, le ministre, avec ce coup-d'œil que donnent les luttes du gouvernement parlementaire , aperçoit une majorité qui lui sera hostile. Il fait casser les élections dangereuses , et la chambre , ainsi épurée , est à sa discrétion. Il y aura bien encore quelques voix qui se montreront rebelles. On les étouffera avec une croix de Saint- Maurice, un bureau de tabac , une intendance. La chambre haute sera modifiée par des fournées intelligentes.

Toutes ces opérations étant terminées, vous aurez encore des chambres qui voteront , feront des lois , des rapports et des adresses , vous aurez , en im mot, une monarchie représentative; mais, au fond , vous vivrez sous un pouvoir aussi absolu qu'en Russie.

Un ministre habile jouera les chambres, dira ce qu'il jugera convenable, taira tout ce qui pourrait inspirer de la défiance. Il mettra un art infini à tromper la nation qui sera ainsi tout à la fois témoin, dupe et victime d'une immense comédie. Il n'y a pas jusqu'à l'Angleterre , si libre cependant , oii les ministres n'égarent quelque peu le parlement,

D'après M. Thiers * , quand il s agit d'une paix à conclure oi^de tout autre acte diplomatique , il y a toujours un double jeu. On règle d'avance ce qu'on dit au Parlement et ce qu'on lui cache.

On le voit , la représentation nationale n'est pas toujours une garantie suffisante contre le pouvoir absolu, comme aussi il peut se faire qu'un pouvoir qui s'exerce sans le contrôle d'une assemblée délibérante trouve des digues qu'il s'est imposées, ou que la constitution particulière à l'Etat élève devant lui, avec l'autorité des siècles,

M. About a donc tort d'appeler le pouvoir temporal des Papes, le plus absolu qui soit parce qu'il n'y a pas à Rome , comme en Piémont , des représentants du peuple votant l'impôt , faisant des lois , coutrôlant tous les actes du gouvernement. La monarcbie du Pape est tempérée de tant de manières et par des institutions si belles , qu'au dire de M. de Brosses, qui ne flattait. pas les Papes, et de M." de Tournon lui-môme , c'est le gouvernement le plus doux de toute TEurope.

Ce qui tempère vraiment les monarchies et les distingue du despotisme , c'est, au dire de Montesquieu , notre maître en politique , c'est d'abord la loi qui est au-dessus du roi et règne en souveraine ; la loi qui n'est pas momentanée et passagère comme lés volontés capricieuses du despotisme ; la loi que dans l'Etat personne n'ose violer et qui commande au souverain lui-même. En second lieu ce sont les

* Histoire de la Révolution, t. ix.

mœurs du prince qui , d'après le même Montesquieu, contribuent autant à la liberté .que les^J^. Enfin ) ce sont les rangs intermédiaires et les corps constitués , organisés et assez puissants pour résister au monarque lui-même s'il violait les lois ou la justice.

Vous trouverez tout cela à Bome ; tout ce qui est requis pour une monarchie tempérée , s'y rencontre: les lois y sont les plus sages et les plus savantes de la terre. C'est d'abord le droit des empereurs, l'ancien droit romain, d'où fut tiré notre droit civil, et qui lui ressemble comme un père ressemble à son fils. Deux ou trois points, tout au plus, distinguent notre droit civil du droit romain, le droit d'aînesse, par exemple. Tous ceux qui ont fait la comparaison de l'un et de l'autre droit , qui savent que le droit d'aînesse n'est, au fond, que la faculté laissée au père de favoriser son fils aine , s'il le juge à propos, ne savent trop ce que veulent M. About , le marquis Pepoli et les Romagnols lorsqu'ils demandeiat à cor et à cri le code Napoléon.

A l'ancien droit romain viennent se joindre les constitutions des Papes , formant , sous le titre de droit-canon, une autre législation. Celle-là, qui modifie le droit romain en ce qu'il peut avoir d'antichrétien ou d'anti-libéral , est si savante , si détaillée, si paternelle, qu'on ne voit ailleurs rien de semblable. Les tribunaux réguliers , composés de juges inamovibles et laïques pour là plupart , fonctionnent dans tout l'Etat. Dans toutes les villes, il y a des justices de paix , .chaque chef-lieu de province a son tribunal de première instance. Rome,

Bologne et Macerata ont chacune une cour d'appel. Enfin, 0»* appelle en troisième instance de tout l'Etat pontifical devant le tribunal suprême de la sainte Rote. Au-dessus de tous ces tribunaux est celui de la signature , qui réforme les jugements des autres cours , à Tinstar de votre cour de cassation. Il est arrivé , quoique très-rarement , que le Pape lui-même ait cassé les arrêts des autres tribuiiaujc ; c'était d'après ce principe de droit romain que le prince , étant au-dessus des autres juges, confirme ou Casse leurs arrêts de son autorité souveraine et d'après l'axiome de droit ecclésiastique, que le Pape porte le droit comme dans l'écrin de sa poitrine : In scrinio pecioris sui. Au reste , les Papes n'ont jamais cassé que des sentences injustes.^

Je ne parle pas des tribunaux criminels ni des tribunaux exceptionnels du vicariat , du saint-office lui-même , qui donnent à la défense de l'accusé toute la latitude désirable.

Les Papes ne se sont pas contentés d'établir des tribunaux pour rendre la justice , ils ont veillé aux intérêts des pauvres et des orphelins : à côté des tribunaiix romains , ils ont établi les deux associations d'avocats de Saint- Yves et de Saini-^Jéréme de la Charité , qui ont poUr btit de défendre jgratis les piBiùvi'es , les veuves et les orphelins.

En second lieu , les mœurs du monarque forment un contrepoids à Texercice de l'autorité souveraine. Si dans tous les Etats , le sentiment de Thonneur et la Crainte de perdre l'estime du jieuple , empêchent le roi de franchir les limites du droit ,

que doit-il être à Borne , où le souverain a besoin de l'estime de tout l'univers ? Un abus de pouvoir, la moindre injustice , feraient partout crier au scandale. Il est en Europe ^des chancelleries dont le mensonge est Tétat normal. Un seul mensonge sorti des chancelleries pontificales ôterait au souverain son prestige et son autorité , et comme le disait avec beaucoup de raison le cardinal Gonsalvi, il faudrait aussitôt faire un autre pape. Quand Pie VII rentra dans Rome , un savant de Bologne , Pierre Giordani , célébrait ainsi le souverain de Rome, et montrait combien son pouvoir est salutaire à^l'Etat et favorable à la liberté des citoyens :

« Les autres princes sont empêchés souvent par leurs plaisirs de faire le bien de leur peuple. Il n'en est pas ainsi de notre maître ; il ne peut aimer ni la guerre , ni les conquêtes. La chasse , le spectacle , les grands repas , les fêtes profanes et une vie d'oisiveté , ce n'est pas ce qui lui convient. Tout son plaisir et sa gloire, c'est do g"Ouverner avec tant de sagesse et si paternellement son peuple , qu'il en fasse pour tout l'univers un sujet d'envie. »

Bel éloge des mœurs d'un prince ! puissante garantie ppur le bien de l'Etat et la liberté des sujets !

Mais ce n'est pas encore assez pour contenir le pouvoir souverain dans les bornes de la justice et de la modération. Les papes ont établi des corps intermédiaires qui pondèrent leur autorité et leur résisteraient au besoin.

C'est , en premier lieu , le clergé , qui forme un grand corps dans l'Etat , et ne se compose pas ,

comme ailleam ; d'hommes isolés et ^ans force. Le clergé est divisé en jilusieurs corporations. D'abord c'est le Sacré-CoUége , que le Pape doit consulter dan® toutes les affaires épineuses, qui donne des avis, fait des remontrances , surveille la marche du gouvernement, se plaindrait vivement si le pouvoir tendait à Tabsolutisme , et ferait , au besoin , de la résistance. Or, se figure-t-on quelle pondération le pouvoir des papes trouve dans le Sacré-CoUége , formé d'hommes inviolables qu'on peut éloigner, exccramiunier même , sans leur ôter leurs droits et leur titre ?

' Au-dessous des cardinaux est la Chambre Apostolique , qui se compose de douze clercs inamovibles , {«•ésidés par le cardinal camerlingue de la sainte Eglise , et vérifiant tous les comptes de l'Etat à la manière de votre cour des comptes.

Puis , viennent les ordres religieux avec leurs constitutions , leurs privilèges , et cette organisation* puissante que les siècles leur ont donnée. Ils savent résister aussi quand il le faut.

Enfin , le clergé séculier même , le clergé des chapitres et des paroisses forme un dernier corps. Tous ses membres sont unis par un règlement uniforme. Chaque année , ils font l'élection d'un chef qui , sous le nom de camerlingue , prend la défense de tout le corps devant le prince. Soumis quand l'obéissance est un devoir, le clergé exécute les moindres ordres du souverain. Mais il n'oublie pas que l'obéissance a des bornes, et quand il se croit lésé dans ses droits , il résiste , et fait quelquefois reve-

nir sur ses décisions une autorité qui semblerait tendre à T absolutisme par la concentration dans une seule main des pouvoirs temporel et spirituel.

On a fait la remarque , il y a longtemps , que , dans toutes les monarchies, le clergé était une barrière très-puissante contre le despotisme. Où en seraient , s'écriait Montesquieu , TEspagne et le Portugal , depuis la perte de leurs lois , sans ce pouvoir ( du clergé ) qui arrête seul la puissance arbitraire.

C'est, en second lieu, le corps de la noblesse, qui forme une masse compacte et fait l'opinion à Rome. Elle est ricbe , puissante , considérée ; elle a des privilèges qui remontent aux temps les plus anciens. A la première apparition du despotisme , cette noblesse se lèverait en masse , opposerait aux mesures injustes une résistance qui serait invincible ; car elle puiserait sa force dans le droit et les raisons les plus légitimes.

Enfin, le peuple , dans les Etats romains , est organisé pour une résistance légale ; les individus ne sont pas livrés en proie à un arbitraire souverain , Us sont organisés en associations, confréries, corps de métiers et jurandes. Un homme tout seul, quand il est écrasé par le pouvoir , n'ose ou ne peut résister, mais le corps dont il fait partie résiste pour lui, et peut le faire impunément.

Le peuple livre à lui seul, dit Cicéron , est plus terrible , si Von veut, mais il ignore le danger oit il se précipite, et quand il résiste sans chefs, il brise tout, il tombe dans l'anarchie , et de là au despotisme , il

n'y a qu'un pas. Populi impetus periculi rationem sut non habet ; tandis qu'organisé et ayant des chefs, il résiste suivant la loi et no court jamais au devant du despotisme. Voilà pourquoi les Papes avec une politique digne d'éloges , ont favorisé de tout leur pouvoir ces corporations populaires , les confréries, les corps de métiers, qui rendent facile au peuple la résistance légale.

Mais, ce n'était pas assez pour les Papes de tant de sages précautions, de ces lois si libérales, de ces corps intermédiaires pondérant leur autorité , ils ont organisé leur petit Etat sur des bases vraiment libérales et lui ont donné toute la liberté désirable.

Car il n'est rien de plus opposé au despotisme que l'église catholique. Elle est fille de la liberté. Les despotes la refoulèrent pendant trois siècles dans les catacombes et firent couler à flots le sang de ses enfants. Elle ne Ta pas oublié. Aujourd'hui encore , qui la persécute en Russie , eu Chine , en Turquie , en Toscane , dans les duchés et dans les Komagnes, sinon les despotes et les dictateurs ? Il y a dans le despotisme , un oubli profond, de la justice et du droit , quelque chose qui dégrade l'homme et l'abaisse , et comme l'Eglise a pour mission de l'en-* noblir, il n'y a rien d'étonnant qu'elle répudie les despotes. Comment voulez-vous que l'Eglise aime les pouvoirs absolus , elle qui dit souvent aux princes : Non licet ; elle qui organisa la résistance aux princes prévaricateurs du moyen-âge et la rendit sacrée en transférant à d'autres le droit et la puissance ; elle qui demande à Dieu dans «es prières

une seule chose, la liberté : Secura serviat libertate ? Quant TEglise fut maîtresse des choses humaines, qu'elle monta sur le trône avec Constantin, elle organisa la liberté, la résistance à l'injustice ; ses évêques furent dans l'Etat, comme un pouvoir pondérateur de la puissance des Césars. Mais elle ne put inoculer tout-à-fait la liberté chrétienne à cet empire né du despotisme. Il croula. Les barbares s'en partagèrent les lambeaux. On vit surgir des royaumes nouveaux, des constitutions nouvelles, des peuples nouveaux. L'Eglise présida à cette création. Mais ces peuples qu'elle avait formés à la vie chrétienne et à la ci\dlisation, elle leur inspira la haine dé la servitude et leur donna des chartes et des constitutions qui seraient, de nos jours encoi-e, des modèles de sagesse et de liberté. Ces assemblées de clercs et d'évêques qui aidaient Charlemagne à gouverner son peuple et à former là France, ces grands conciles de Tolède, où toute l'Espagne fut représentée, étaient des institutions de l'Eglise. Les municipes furent ressuscites par les papes en Italie. La charte anglaise elle-même fut arrachée à Jean- Sans- Terre par les évêques à l'instigation des pontifes romains. Aussi lit-on dans le frontispice de la grande charte ces paroles qui sont un monument élevé à la gloire de l'Eglise catholique : Ad honorem Dei et exaltationem sanciœ ecclesiœ. Je ne m'étonne plus que les papes, suivant l'esprit de l'Eglise, aient eu horreur du pouvoir absolu, qu'ils aient donné à l 'Etat pontifical toutes les franchises et les libertés que pouvait comporter le siècle où ils vivaient.

Chose merveilleuse ! Ils ont souvent devancé les autres souverains de l'Europe dans la voie du progrès et de la liberté, et je ne sais rien de plus libéral que le pouvoir temporel des Papes.

Remontons à la source des choses. Quand les factions eurent chassé de Rome les papes, ils trouvèrent à Avignon un refuge. Ils y attendirent que les idées singulières de domination universelle, de bon état, de République romaine, propagées par Dante, Pétrarque etRienzi, eussent fait leur cours, et qu'on eût vu, à la pratique, tout ce qu'il y avait de creux et de vide dans ces folles théories. Le peuple, que l'anarchie dévorait, se souvint du régime si doux et si libéral des papes. Il témoigna le désir de les revoir. Les papes envoyèrent en Italie un des plus célèbres personnages du Moyen-Age, le cardinal Albornos, qui fut à la fois un grand capitaine, un négociateur habile, un profond législateur. Il partit d'Avignon à la tête de quelques braves, ignorant comment il pourrait accomplir sa mission. Tout-à-coup il trouva dans le peuple une force inattendue et le plus inébranlable de tous les appuis. Le peuple vint s'enrôler en foule sous la bannière de l'Eglise, et fournit tous les subsides que demandait le cardinal pour la guerre sacrée. En quelques années, il eut reconquis le patrimoine de saint Pierre, le duché de Spolète, l'Ombrie, les Marches et la Romagno. Bologne elle-même se donna à l'Eglise, et montra aux papes un dévouement inaltérable.

Mais ce n'était pas a«sez d'abattro, les tyrans et

de reconquérir des villes. Il fallait affermir la conquête, et le grand cardinal donna au peuple, d.e l'autorité des papes Innocent VI et Urbain V, une constitution qiii fut Tune des plus libérales du Moyen-x\ge. Elle est écrite dans le Eecueil des lois pontificales connues sous le- titre de Constitutions œgidiennes. Tous les privilèges des. villes étaient maintenus. Les villes étaient divisées en quatre catégories avec des privilèges particuliers; les communes étaient comme souveraines. L'Etat était divisé en provinces ayant chacune à leur tête un gouverneur. Trois ou quatre provinces réunies formaient un commandement supérieur, dévolu à un cardinal qui portait le titre de vicaire du Saint- Siège au temporel.

La levée en masse du peuple contre les tyrans était déclarée un devoir sacré. L'excommunication majeure et l'interdit étaient lancés contre les villes qui auraient souflfert qu'on rétablit la tyrannie dans leurs murs. Chaque année le parlement de tous les ordres devait s'assembler pour délibérer sur les affaires de la province et voter l'impôt. Lorsqu'en France les Etats ne se reunissaient qu'à de longs intervalles, à Rome on voyait des assemblées périodiques délibérant librement sous la présidence des gouverneurs. La guerre, les luttes du grand* schisme suspendirent, pendant quelque temps, l'exercice de cette constitution libérale ; mais les papes Paul III et Sixte IV la firent revivre. Elle régit l'Etat pontifical jusqu'au siècle dernier. Quelques papes trouvèrent même que leur autorité n'était pas encore

assez limitée. Ils créèrent de nouvelles congrégations de cardinaux qui, sous le nom de' bon gouvernement et du censo contrôlèrent leurs actes.

Mais, au retour de Pie VII, toute la Péninsule était pleine de sociétés secrètes, Murât avait rôvé l'unité de l'Italie et fait quelques tentatives pour réaliser ce rêve; l'Autriche elle-même convoitait les Légations. Le cardinal Gonsalvi crut qu'il serait imprudent de rétablir l'ancienne constitution. Il la modifia, et concentra le pouvoir politique entre les mains du cardinal secrétaire d'Etat. Les provinces furent divisées à la manière de nos départements, avec un préfet ou délégat à leur tête. Les légations de Bologne, Ferrare et Ravenne, conservèrent une . partie des anciennes franchises et furent gouvernées par des cardinaux-légats. La révolution de 1831 , ne servit qu'à maintenir cet état de choses.

Mais quinze ans de repos et de bonheur firent espérer qu'on pourrait sans péril donner aux peuples des libertés et lui rendre ses assemblées et son ancienne constitution. Pie IX venait de monter sur le trône pontifical aux acclamations de l'univers entier. Il donna l'amnistie , promulga une constitution sur des bases plus libérales encore que les constitutions segidiennes. On fit des élections, on eut des chambres, on vota l'impôt, on discuta les lois ; deux ans après, Pie IX assiégé dans le Quirinal par des rebelles qui assassinaient ses prélats à quelques pas de lui, s'enfuit à Gaëte, et la République rouge fut proclamée à Rome. Une nouvelle constitution et le régime représentatif auraient un

résultat somblable dans Tétat actuel des esprits en Italie.

Qu'on se repose sur les Papes, sur leur sagesse, sur leur esprit libéral. Ils furent pendant tout le Moyen-Age et à la renaissance les pères de la liberté. Si nous ne courbons pas la tête sous un joug humiliant comme la Russie et la Turquie, nous le devons aux Papes qui luttèrent contre les tyrans. S'ils ne donnent pas à leurs sujets des chambres et uue tribune, c'-est qu'ils craignent de compromettre le repos de l'Etat. Les institutions, déjà si libérales, qui régissent Rome, nous prouvent combien les Papes ont à cœur la liberté. Il est en Europe des Etats puissants qui ont beaucoup moins de libertés que l'Etat Romain, On s'en convaincra aisément.

Dans tout l'Etat pontifical c'est par Télection libre que se forment les municipalités, les conseils généraux des provinces et la consulte d'Etat. Dans un pays où la plèbe pour des causes particulières fut, de tout temps et même sous la Republique romaine, à peu près éloignée du scrutin, les Papes n'ont pas voulu du suffrage universel. On aurait eu moins de liberté dans le vote, on aurait vu peut-être les r.ésultats les plus étranges. Les plus riches propriétaires, les industriels, les gradués et les professions libérales composent le corps électoral. Par là, le vote est plus libre et plus éclairé. Je ne parle que pour l'Etat romain. La liste des électeurs est dressée par les conseils municipaux. Le délégat n'intervient que dans le cas d'abus ou de plainte. Les municipalités, ainsi constituées, jouissent, à peu de chose

près, du pouvoir souverain pour tout ce qui concerne les intérêts de la cité. Ils créent des ressources à la commune ; ils vendent, ils achètent, ils construisent, ils démolissent, sans que l'Etat intervienne. C'est déjà une assez belle prérogative. Cette liberté excessive tourne parfois en abus. 31 est telle et telle petite ville qui a voulu se passer le luxe d'un théâtre et s'est vue forcée d'engager pour plusieurs années tous les revenus de la commune. Les gonfaloniers ou prieurs, ainsi que les adjoints, présentés au délégat par les conseillers municipaux, forment une commission executive et administrent les biens de la commune et font les dépenses sous leur responsabilité personnelle. Les villes sont divisées en plusieurs catégories comme dans les constitutions sBgidiennes.

Le conseil municipal forme un corps électoral au second dégi'é pour l'élection des conseillers de province. Sur trois noms présentés par les communes, le délégat en choisit un. Les conseils de province délibèrent sur l'emploi des fonds, et s'occupent de tous les intérêts généraux de la province. Ils s'assemblent une fois Tan comme les parlements des constitutions œgidiennes qu'on a voulu faire revivre sur plusieurs points pour rattacher autant que possible le présent au passé. Dans l'intervalle des sessions, une commission de trois membres fait exécuter les décisions prises dans le Conseil et surveille l'emploi des fonds.

L'autorité administrative des délégats est limitée par des conseillers qu'on peut comparer à vos cou-

seillers de préfecture. Ils sont au nombre de quatre. Le conseil de la province en fournit deux. Les deux autres sont tirés des conseils municipaux. Dans les affaires administratives, ces conseillers ont seulement voix consultative. Mais quand il s'agît de vérifier l'emploi des fonds ou do réviser les comptes, la voix délibérative leur est acquise.

Enfin , au-dessus de tous ces conseils est la consulte d'Etat. Chaque province y est représentée par un député laïque, choisi par le pouvoir sur trois noms que lui présente le conseil de province. A ces députés, le Pape ajoute quelques hommes qui représentent le pouvoir au sein de l'assemblée.

La consulte donne seulement son avis quand on forme fe budget ou qu'on lève l'impôt. Mais elle a voix décisive quand il s'agit de vérifier les comptes et de surveiller l'emploi des fonds^. Un cardinal la préside.

Le Pape administre le temporel par l'intermédiaire du cardinal secrétaire d'Etat. Ce cardinal préside ordinairement le conseil des ministres. Il y a quatre ministères : la guerre, les finances, les travaux publics et l'intérieur. Le conseil des ministres présente au Pape les projets -de lois. Le Pape les renvoie au conseil d'Etat. ^

Le conseil d'Etat est composé de conseillers ordinaires et de conseillers extaordin'aires, presque tous laïques. Il discute les projets de loi, interprête les lois qui présentent un sens douteux. Quelquefois, on le consulte dans les affaires d'administration, il a voix décisive pour le contentieux. Autrefois, le

cardinal secrétaire d'Etat présidait ce conseil ; mais on a craint qu'il n'y eût trop de pouvoirs concentrés dans une seule main, et le Pape a chargé un autre cardinal de cet emploi important,

Le gouvernement pontifical tend, de plus en plus, à relâcher les liens de la centralisation. Il a créé

cinq commandements supérieurs, qui feraient revivre les pouvoirs dont les constitutions epgidiennes investirent les cardinaux vicaires du Saint-Siège. Ces commandements sont : la légation de Rome et Comarquej confiée au cardinal Roberti, celle de Maritima et Campagne, confiée au cardinal Macchi, celle des Roinagnes^ que gouvernait tantôt, à peu de chose près , le cardinal Milesi ; enfin , celles de rOmbrie et des Marches qui n'ont pas de titulaires.

Ce qui ressort de cet exposé de la constitution actuelle de l'Etat pontifical, ce sont les nombreux traits de ressemblance qu'elle a avec la constitution antique octroyée par les Papes d'Avignon et le cardinal Albonios. C'est la même liberté, ce sont les mêmes assemblées, les mêmes divisions de pouvoir et de territoire. Or, je me demande si des chambres et un Staluto bâtard auraient quelque chose de plus libéral que ces belles institutions ; je me demande encore s'il est en Europe un seul Etat où les municipalités et les provinces aient autant de privilèges et de franchises, si Naples, Florence, Turin même, ont autant de libertés que Rome; je me demande enfin si le pouvoir temporel des Papes est aussi absolu que veut le dire M. About. Que veut-on

de plus? Quelles garanties plus grandes exige-t-6n contre lé despotisme ?

Venez ensuite d'un ton magistral , venez nous dire, M. About, qu'il n'y a à Rome point de digue au pouvoir absolu ,• que le cardinal secrétaire d'Etat exerce, à la manière des visirs, un pouvoir sans contrôle; qu'il est inviolable et sacré comme les apôtres. Venez nous dire que le Pape est rarement capable au très^-instruit, quand, de l'aveu de tout le monde, il n'est pas dans l'univers une lignée de souverains qui compte autant de grands hommes, savants, littérateurs, légistes. Vous n'avez donc jamaisjetélesyeuxsur la liste des Papes? Etaient-ce, oui ou non, des hommes capables et très-instruits que les douze Léon, les seize Grégoire, les quatorze Clément ? Sylvestre II , qui ressuscita la science au Moyen- Age? Alexandre III et Innocent III, ces deux grands juristes ? Clément V, qui , dans une époque demi barbare , parlait latin comme saint Jérôme et saint Augustin, Grégoire IX, Boniface VIII et Jean XXII , les trois canonistes les plus profonds du Moyen-x\ge? Nicolas V, Jules II et Léon X, qui furent les Pères de la Renaissance ? Grégoire XIII et Sixte-Quint, si versés, l'un dans la science , . et l'autre dans l'art de gouverner ? Pour citer seulement les Pontifes qui nous touchent de plus près , si nous remontons un siècle , nous verrons sur la chaire de saint Pierre les noms les ' plus beaux se succéder sans interruption : Benoît XIV, juriste, théologien, profond dans la science, littérateur et homme aux grandes vues*

politiques ; Clément XIV, qui eût été si grand s'il eût vécu en des temps plus calmes; Pie VI, un des princes les plus accomplis ; Léon XII, qui fut un reflet de Sixte-Quint, et sans doute eût fait revivre la gloire des jours antiques s'il eût régné plus longtemps ; Pie VIII, le profond juriste, qui nous a laissé dans quelques écrits des indices précieux de sa doctrine ; Grégoire XVI, écrivain, théologien, habile politique ; enfin Pie IX, qui règne avec tant de gloire et défend avec une rare fermeté Tlionneur de TEglise et du Saint-Siège. Quand Tinsulte tombe sur ces grands noms, elle ne les profane pas : non, elle souille seulement les lèvres par où elle passe.

Page 1