‹ Réponse à la Question romaine de m. E. AboutChapitre 12 sur 24 · PIE IX · texte numérisé non relu

PIE IX

Rome, 27 septembre.

Il est des sujets qu'on n aborde qu'en tremblant , et dans l'intime persuasion qu'on restera au-dessous de la tâche qu'on s'est imposée. S'il fallait faire l'éloge d'un nom vulgaire , on aurait plus de confiance, car on trouverait toujours assez de louanges ; mais quand il s'agit d'un homme élevé au-dessus de tous par le rang et la vertu; d'un homme qui a fait tant de grandes choses , qui agita le monde et excita une admiration universelle ; d'un homme que les malheurs , l'exil et la vieillesse rendent sacré à tant de titres , l'écrivain sent la plume lui tomber des mains. Volontiers il garderait le silence. Mais il se souvient que ce roi et ce pontife est son père , et il n'hésite plus.

Puisque M. About n'a pas respecté Pie IX , j'en parlerai , moi aussi. Mais au lieu de composer son éloge i et de montrer tout ce qu'il y a en lui de grandes pensées et de nobles sentiments , au lieu de

le louer par mes paroles, je laisserai ce soin à ses actes. En quelques mots je retracerai sa vie , et je montrerai en Pie IX Thomme, le prince et le Pontife. Puissé-je faire revivre les principaux traits de cette figure ! C'est là toute mon ambition.

Quand on connaît Pie IX , qu'on sait ce qu'il est, ce qu'il a fait, les projets de félicité qu'il avait conçus pour son peuple , les rêves de grandeur qu'il avait formés pour l'Italie , les malheurs qui vinrent fondre sur lui , et les angoisses qui ont déchiré son cœur, on l'admire et on l'aime.

Il nacquit à Sinigaglia le 1 3 mai 1 792 , de l'ancienne famille des comtes Mastaï-Ferretti. On lui donna au baptême le nom de Jean-Marie. La Providence marque an front , dès le berceau, les hommes prédestinés à la grandeur. Le jeune Mastaï fît briller des talents précoces. Confié aux soins des Frères des écoles pies , qui avaient un collège à Volterra , il fut choisi parmi ses jeunes condisciples pour ' complimenter la grande-duchesse, ElisaBacciocchi, qui faisait le tour de ses Etats. Se vouer au service des autels, ce fut tout son désir. En 1 809, il reçut la tonsure des mains de l'évêque de Volterra. Venu à Rome pour achever ses études , il en sortit avec son oncle , chanoine de Saint-Pierre , compromis pour sa fidélité à Pie VIL Une maladie assez grave, qui le fit languir huit ans, l'éloigna des ordres sacrés. Il revint à Sinigaglia pour y attendre des temps meilleurs et la fin de sa maladie. Enfin, quand Pie VII passa par Sinigaglia , il lui fut présenté et le suivit jusqu'à Rome. Là, il fut témoin du triom-

phe que les Romains décernèrent au Pontife sur la place du Peuple. Il ne se doutait pas qu'un jour il exciterait le même enthousiasme et provoquerait des acclamations aussi chaleureuses.

A Rome , il se voua aux études sérieuses et à la pratique des bonnes œuvres. Il passait une partie de son temps à l'Orphelinat de Sainte- Anne-de- Falegnami , instruisant les enfants , les faisant lire et écrire , leur apprenant le catéchisme , les exhortant à la vertu. Enfin , il put recevoir les ordres sacrés , et on l'ordonna prêtre en 1 81 9. Pie VII, qui l'aimait , lui prédit que sa maladie se dissiperait : sa prophétie s'est accomplie. Le jeune prêtre célébra sa première messe le jour de Pâques, dans l'église de ses pauvres orphelins. Sa piété , son zèle et ses talents étaient déjà connus à Rome. Quand les envoyés du Chili vinrent demander un représentant du Saint-Siège , le cardinal délia Genga , qui fut depuis Léon XII, jeta les yeux sur Mastaï et le pro- * posa au pape Pie VII , qui l'accepta.

Le jeune homme était heureux d'aller au loin exercer son zèle et gagner des cœurs à Dieu et à son Eglise ; mais la comtesse Mastaï-Ferretti s'alarma de tous ces projets. Elle écrivit au cardinal Gonsalvi, le priant de surseoir au départ de son fils , et quand celui-ci se présenta à l'audience de Pie VII pour recevoir ses derniers ordres , le Pontife lui dit en souriant : La comtesse votre mère a écrit au secrétaire d'Etat pour mettre obstacle à votre départ. Nous lui avons répondu que vous reviendriez de cette mission plein de santé, comme nom l'espérons.

Le jeune prêtre se mit on mer au mois de juin 1822. Arrivé à Sant-Yago, il déploya un zèle d'apôtre, prêchant, faisant des missions, entendant le peuple en confession. Il eût , sans doute , renouvelé la face du pays sans la guerre civile qui éclata au Chili en 1824, et le força de revenir à Rome. Mais il quittait à regret la terre d'Amérique. Il s'arrêta à Buenos- Ayres , à Monte- Video , il y fit entendre sa parole si éloquente et y laissa des traces nombreuses de sa charité. Il consola tant de douleurs et pansa tant de plaies, qu'il s'y ruina. Arrivé à Rome, il fut nommé directeur de l'hospice Saint-Michel, un des plus beaux qu'il y ait au monde. Son administration fut à la fois intelligente et paternelle ; son souvenir est toujours précieux aux pauvres de cet hospice. On y cite encore des traits de sa charité et quelques-unes de ses bonnes paroles. Enfin , en \ 826, Léon XII , qui se connaissait en hommes, le fit archevêque de Spolète. Le nouvel élu , avec cette activité que donne la charité chrétienne , s'attacha à fonder des œuvres durables. Il créa un orphelinat et le dota richement. Cette maison est encore prospère. On rapporte qu'en 1 831 , lorsque la révolte éclata dans tout l'Etat pontifical , quatre mille insurgés qui cernaient Civita-CasteUana ayant appris que les Autrichiens marchaient contre eux , levèrent le siège et vinrent se . réfugier à Spolète. Ils espéraient pouvoir se défendre derrière ses murs et dans la citadelle, alors imprenable, mieux qu'en rase campagne. Ils entrent, et la terreur est partout. On craint le

pillage , le massacre des riches , on craint surtout pour la vie de larchevôque , et on lui conseille de fuir. Le prélat s'indigne du conseil qu'on ose lui donner. Au lieu de fuir devant les rebelles, il va les trouver ; il les harangue , il leur dit les dangers qui les menacent , le crime qu'ils ont commis en se révoltant contre leur souverain , les peines spirituelles qu'ils ont encourues et le pardon qu'ils peuvent espérer s'ils reviennent au devoir quand il eu est temps encore. prodige! ils l'écoutent, ils sont touchés, convaincus, ils implorent son pardon,. ils lui remettent leurs fusils , leurs étendards, leurs canons , qu'il envoie aussitôt à Rome ; glorieux trophées de l'éloquence du pontife et de cette mansuétude qui gagne tous les cœurs.

L'année suivante , Grégoire XVI le transféra à l'évêché d'Imola. Enfin , il le revêtit de la pourpre le 14 décembre 1840. Là, comme à Spolète , le cardinal se souvint qu'il était le père et le pasteur de son peuple. Il n'eut qu'une ambition : c'était delui faire du bien. Il fonda encore un orphelinat pour les garçons et un conservatoire pour les jeunes filles. 11 créa un coUége pour les enfants pauvres et une maison de retraite pour les prêtres. Mais son plus bel ouvrage , ce fut le refuge pour les victimes du vice et de la séduction. Leur triste sort le touchait de pitié. Il espéra diminuer à la fois le nombre des crimes et celui des malheureux , et quoiqu'il eût épuisé toutes ses ressources , il ne commença pas moins cette fondation , espérant tout de la Providence. Il divisa donc par un mur son palais, en donna

la moitié aux dames du Bon-Pasteur, qu'il avait appelées de France. Peu à peu les filles repentantes accoururent et les ressources affluèrent de tous côtés. Enfin , il put bâtir une vaste maison et assurer l'avenir d'une institution qui a fait un bien infini à toute la contrée.

Le cardinal Mastaï exerçait avec succès le ministère de la parole. Quand il parlait , il ravissait tous les cœurs, et il passait avec raison pour un des bommes les plus éloquents de l'Italie.

. Dans l'administration diocésaine , il se fit cbérir de son peuple et de ses prêtres. Son courage et sa cbarité excitaient l'admiration ; on en raconte des traits édifiants. J'en choisis un sur mille.

Un soir de carnaval , il faisait , suivant sa coutume , dans la catbédrale d'Imola, sa visite au Saint-Sacrement. Tout-à-coup , un prêtre vient à lui et le supplie avec larmes de venir au plus tôt à la sacristie où un meurtre allait se commettre. Le cardinal accourt. Il trouve étendu sur im banc un jeune homme de vingt ans , couvert de sang et tout pale. Il avait reçu aux flancs un coup de baïonnette, et il était venu dans le temple chercher un refuge contre ses ennemis. Le cardinal le plaint, le console, et quand les assassins furieux entrèrent , il fit au pauvre blessé un rempart de son corps. Mais bientôt , craignant que ses hommes ivres de fureur ne respectent ni son caractère ni la pourpre dont il est revêtu , il prend dans ses mains sa croix pectorale , la leur présente et leur crie : Au

mm de ce Dieu mort pour nous , retirez-vous d'ici. Ne souillez pas ces lieux par un si grand crime ! Ses yeux lançaient des éclairs , la menace était empreinte sur ses lèvres. On eût dit un père qui défendait la vie de son enfant. Toute la fureur des assassins tomba devant cette énergie. Ils prirent la fuite.

Mais Dieu s'apprêtait à récompenser une vertu si rare , ou plutôt il voulut donner un champ plus vaste à cette ardente charité et la proposer à l'ad-' miration de l'Eglise universelle.

Grégoire XVI venait de mourir. Les esprits s'agitaient déjà en Italie , en France , dans toute l'Europe. On allait voir une de ces révolutions qui bouleversent la terre. Tout l'univers eut les yeux sur Rome. On attendait avec impatience le nom qui sortirait du scrutin , pour voir s'il présagerait le calme ou la tempête. On se demandait avec anxiété s'il y avait alors un homme assez fort pour tenir le gouvernail de la barque de Pierre, parmi les orages qu'on entrevoyait. La Providence jeta comme un défi à toutes les prévisions, et le 17 juin 1 846 , du sein de l'urne sacrée , après trois jours de conclave , sortit , à l'étonnement de Rome, de l'Italie et du monde , le beau nom de Pie IX.

On dit qu'il frissonna et qu'il pleura au moment où il fut élu. Pressentait-il déjà les douleurs qui abreuveraient son âme , ou voyait-il des difficultés si grandes que toute la puissance de l'homme no pourrait les surmonter ? Je l'ignore. Il répandit son

âme dans une lettre qu'il écrivit à ses frères, le jour de son élection :

« Ce Dieu béni, leur disait-il , qui humilie et qui « exalte , a voulu m'élever à la dignité la plus « sublime de la terre. Que sa très-sainte volonté a s'accomplisse. Je sens le poids de cette lourde « charge. Je sens aussi mon extrême faiblesse. « C'est pour moi un motif de prier, et vous aussi , « mes frères , priez pour moi. Si notre ville veut « faire des réjouissances , prenez vos mesures pour « que la somme soit employée à quelque chose (( d'utilepour la cité. »

Mais, tandis que Pie IX s'attristait, Rome, l'Italie et l'univers entier se livraient à la joie la plus vive. Dans son enthousiasme , le peuple romain accourait partout où le Pontife se montrait, pour chanter ses louanges , ébranler l'air de ses chanta et implorer sa bénédiction. Depuis que Grégoire XI ramena le Saint-Siège à Rome, depuis que Pie VII j rentra après six ans d'exil et de prison , la cité des papes n'avait pas entendu ces cris , n'avait pas vu une joie semblable , un tel bonheur, une telle ivresse. Il en fut ainsi dans l'Italie toute entière et jusqu'aux extrémités de l'univers. Il n'y eut pas une ville où le nom de Pie IX ne fût acclamé. On consacrait des chants en son honneur , on exposait son image. Tous les cœurs étaient à lui.

Voulez-vous savoir pourquoi ? C'est que les peuples , avec cet instinct de l'avenir que Dieu leur donne, célébraient dans Pie IX, qu'ils connaissaient à peine , l'élu de Dieu , l'homme providentiel , qui

venait remplir une grande mission ; car, avant tout , Pie IX fut l'homme de la Providence. Il y a dans sa vie deux époques : celle qui précède sa fuite à Gaëte et celle qui a suivi son retour. Dans les premiers temps , il a sauvé TEglise au moment où les horreurs de 93 pouvaient revivre. Quand les peuples soulevés de toutes parts virent l'Eglise bénir la liberté , ils la respectèrent. Aucune main sacrilège ne se leva sur les ministres de Jésus- Christ. Plus tard , Pie IX a sauvé le domaine temporel du Saint-Siège , à son retour de Gaëte , par cette patience invincible que tout l'univers admire, cette douceur qui ne brise pas le roseau à demicassé , et cette longanimité qui attend tout du temps et de la protection divine. C'est là le double dessein que la Providence avait sur lui comme prince.

Tous ceux qui ont pu entretenir le Pape s'accordent à lui reconnaître un esprit très-élevé , une connaissance profonde des hommes et des temps où nous vivons. Il a lu tous les ouvrages de science, d'économie politique , de littérature et d'histoire qui ont paru dans notre siècle. Avec l'instinct du génie il devina les besoins de son époque, ce qu'il fallait donner à la terre, ce qu'il fallait montrer à l'univers. Un mois après son avènement au trône , il rendit la joie à un millier de familles , proclama l'amnistie et fit rentrer tous les exilés.

L'enthousiasme fut à son comble. Ce fut pour Kome un jour d'ivresse , quand tous les exilés se

poïtèrçut à Téglise de Saint-Pieiro-rès-Liefliis pour honorer range qni venait de briser leurs chaînes et de leur ouvrir les portes de la patrie , et qu'ils reçurent des.mains du Pontife , comme un. gage éternel de regret et de pardon , le corps adorable de Jésus-Christ. Il y eut dans rassemblée beaucoup de traîtres et de Judas , on Ta su depuis ; mais il y eut aussi des cœurs honnêtes qui tinrent leurs serments.

Le mot de réformes était sur toutes les bouches, les réformes étaient nécessaires. Pie IX y mit la main. Une consulte d'Etat , formée de doutés élus par la nation, siégea au Vatican. Pie IX en ût l'ouverture. Elle vota l'impôt, discuta les lois et contrôla les actes du gouvernement à l'étonnement de l'Europe. Pie IX venait d'inaugurer une ère nouvelle , on l'acclama partout , en France , en Angleterre, en Amérique. Tous les amis de la liberté l'encouragèrent de leurs vœux et de leurs applaudissements et l'on vit en France un homme justement célèbre le soutenir de ses éloges et lui crier du haut 'de la tribune : Courage ! Saint-Père , courage I L'Autriche seule s'effraya. Elle craignit pour ses Etats la contagion de la liberté et, comme pour arrêter ce grand mouvement des esprits , elle osa violer le territoire pontifical et faire entrer ses troupes à Ferrare. Le Pape protesta contre cette agression injuste. L'indignation qu'il éprouvait, tout son peuple la partagea ; de nombreux volontaires marchèrent pour défendre le territoire ; l'on eft serait venu aux mains et des flots de sang eussent

coulé sans l'énergie du Pontife. Il parla avec tan de force à T Autriche , qu*il TefFraya. Elle recula et fit des excuses.

Mais déjà des événements plus i^raves s'accomplissaient. Un esprit de vertige traversait l'Europe. Après trois jours de lutte, la République était proclamée à Paris. La révolte éclate àPalerme, l'émeute gronde à Naples, à Gênes, à Vienne, à Berlin, à Francfort. Les paisibles souverains de Parme, de Modène, de Toscane ont fui. Venise et Mil^n s'insurgent contre l'Autriche, on verse des ruisseaux de sang. Chose merveilleuse, et qui étonnera la postérité ! Dans un siècle où la haine de l'Eglise est encore si vive et revêt tant de formes diverses, quand un peuple en délire portait au pouvoir les ennemis de l'Eglise et les impies, on respecta les temples sacrés et les ministres de Jésus-Christ. Une croix même fut portée en triomphe à Paris par les étudiants, au plus fort de l'émeute. Le peuple s'arrêtait par respect et se découvrait devant l'image du Christ. A qui le devait-on? Qui avait étouffé dans tous les cœurs le cri de la haine? Pie IX. Sans lui, on eût vu la plèbe renouveler, dans toute l'Europe, les saturnales de 93 , égorger les prêtres, attacher la flamme aux vieilles cathédrales, abattre les autels. Mais ce mot de liberté, qui était tombé des lèvres de Pie IX, avait fasciné le peuple. Dieu s'était servi de lui pour sauver l'Eglise dans cette tempête. Son trône ne croula point d'abord comme celui des autres rois. Il fut le dernier que l'orage emporta, soit qu'il fût mieux enraciné, ou soit que

Dieu ait attendu le moment où les autres peuples, revenus à la règle et à Tautorité, pourraient le relever.

Isolé au milieu de l'Italie et de TEurope en feu , trahi par ceux qu'il avait sauvés de l'exil, et qui, déjà, montraient leur ingratitude, Pie IX fit face aux difficultés avec un courage et une présence d'esprit que l'Europe admira. Un peuple déchaîné et livré aux plus folles passions vint mugir vainement sous les fenêtres de son palais comme une mer en furie, pour l'effrayer et le pousser à la guerre contre l'Autriche. Il répondit par un noble refus. Il dit que les Autrichiens étant ses enfants, il ne pouvait leur déclarer la guerre. Sa perte fut jurée et, dans ses réunions secrètes, la jeime Italie mina son trône. Elle commença dans la rue à honnir celui qu'elle avait tant applaudi. On ne se contenta plus d'une consulte d'Etat grave et sérieuse, il fallut une constitution nouvelle, des chambres bruyante, une tribune, des élections. Le généreux Pontife accorda tout .

Mais les esprits se montraient de plus en plus intraitables. L'orage grossissait d'heure en heure. Il se trouva un homme assez généreux pour se dévouer au salut du Pape et du trône. Habitué aux luttes parlementaires, esprit d'élite, fin, éloquent, profond, homme de liberté et connu pour tel en France et en Italie, le comte Rossi, offrit au Pape le secours de sa parole, de ses talents et de sa renommée. Il devint son premier ministre. Il avait assez do courage et d'esprit pour faire face aux difficultés.

En prolongeant l'agonie dn pouvoir pendant le terrible été de 1848, il fût arrivé, sans doute, au mois de décembre qui vit les pouvoirs réguliers se rétablir dans toute l'Europe, et Rome était sauvée de l'anarchie et de la révolution. Les seïdes le devinèrent. Ils jurèrent sa mort. De toutes parts arrivaient au Pape des avis sinistres. Il trembla pour les jours de Rossi. Enfin, le 1 5 novembre, ce malheureux ministre, étant venu prendre au Quirinal les ordres du Pontife, Pie IX le supplia de ne pas se rendre au Corps Législatif : il lui dit qu'on en voulait à sa vie. Le ministre impassible répondit par ces paroles, les dernières qu'il prononça et qu'on a gravées, avec raison, sur sa tombe : « Tai voulu défendre votre cause j Dieu aura pitié de moiy » « Causant tuam suscepi tuendam, miserebitur Deus. » Il va. Arrivé au palais de la chancellerie, où se tenait l'assemblée, il trouve au pied de l'escalier des hommes à la figure sinistre, le manteau jeté sur l'épaule. On le sifile. Il tourne sur ces hommes des regards de dédain et de pitié. On l'entoure aussitôt. Un poignard se lève sur lui. On le frappe à la veine jugulaire.' Il ne s'arrête pas. Il monte l'escalier, tout ruisselant de sang. Arrivé en face de la chambre, comme pour protester devant les représentants de la nation, il chancelé, il tombe, il est mort.

La plèbe, ivre de joie et de fureur, acclama les assassins. Une horde'sauvage traversa les rues de Rome, portant en triomphe le poignard ensanglanté et criant : « Vive la main qui a poignardé Rossi..» Elle alla faire entendre ses clameurs impies sous

les fenêtres de la veuve et des enfants de la victime. Le lendemain, les émeutiers mêlés à des soldats rebelles, et traînant avec eux une pièce de canon, vont former le siég'e du Quirinal. Des coups de fusil sont tirés sur cette demeure sacrée. Un prélat tombe frappé d'une balle. Les suisses fidèles veulent en vain se ruer sur les impies et leur faire expier tant de forfaits. Le Pape les retient. Une veut pas que le sang coule pour lui. Les portes du Quirinal s'ouvrent. L'émeute pénètre dans le palais, impose à Pie IX, qui proteste, les noms de Mamiani, de Galetti et de Sterbini pour ministres. Le Pape était prisonnier. On n'a jamais cru que le dessein des rebelles fût d'attenter aux jours de Pie IX. Non, ils voulaient qu'il restât comme un otage précieux, si la France ou l'Autriche menaçaient Rome. Ils voulaient qu'il restât parmi eux pour légitimer leurs actes. Mais le Pontife déjoua leurs complot^. Avec un art infini et une fortune qui lui est habituelle, il prépara sa fuite, et, à la joie de l'univers entier qui ' tremblait pour lui, il sortit du Quirinal et de Rome, et vint chercher un refuge à Gaëte.

Mais, bientôt les puissances catholiques s'unirent pour le défendre et le venger. L'Autriche envahit la Romagne , la France assiégea Rome et chassa les seïdes de leur repaire. Pie IX j entra aux applaudissements d'un peuple immense accouru pour le voir. Il y rentra comme la colombe de l'arche tenant l'olivier. Il prit pour devise ces touchantes paroles : Je revie7is comme un pasteur et non comme un vengeur. In urbem rêver sus pastor, non ultor.

Un de ses premiers soins fut de i-assurer les ingrats et les rebelles. Il leur pardonna, à ceux du moins qui n'avaient pas trempé leurs mains dans le sang, et pour la seconde fois, il donna l'amnistie. Puis, il s'appliqua à guérir les maux que la révolution avaient faits. Il retira de la circulation le papier-monnaie, fit refleurir le commerce, Tindustrie et Tagriculture, qui souffraient depuis trois ans ; il institua une nouvelle consulte pour les finances, des assemblées communales et provinciales indépendantes , il fit les lois les plus sages pour le commerce et la garantie des dettes, lois que de profonds jurisconsultes ont jugées parfaites. En un mot, il fit jouir ses Etats d'un bien-être que le Piémont lui-même ne connaît pas, lui qui déclame contre Eome.

Depuis cinq ans, le Piémont suscite au Pape mille difficultés. Il pousse à la révolte les sujets du Pape et le calomnie au conseil des puissances. Pie IX répond à ces actes d'agression par une patience inaltérable et une raison que l'Europe admire, que la postérité appréciera. Depuis cinq ans, il souffre, et aucune parole provocatrice n'est sortie de sa bouche. Ses actes, dès le premier jour, portent le sceau d'une prudence et d'une sagesse toutes divines. D'autres pontifes auraient peut-être lancé les foudres de l'Eglise ; mais Pie IX puise dans son cœur de père toute sa force. Il vaincra par la douceur ; il désarmera ses ennemis par sa patience ; il sauvera tout et sera une image de l'agneau dominateur du monde.

Or, cette douceur, M. About la lui reproche quand il dit : Je le plains d'avoir lâché la bride à son peuple, sans avoir la train assez ferme pour le retenir à propos, Il oublie qu'il n'est pas toujours facile de contenir la révolution. Des princes autrement puissants que Pie IX furent emportés par les flots de rémeute, Louis-Philippe, l'empereur Ferdinand. C'est en Italie plus qu'ailleurs que la révolution est dangereuse et se dresse toujours derrière la liberté. Chaque fois qu'un prince , ami généreux , a voulu relever la nation et lui donner une liberté sage et mesurée , la révolution l'a forcé de revenir en arrière. Il y a six mois, un prince, l'arbitre de l'Europe, ayant à ses ordres une armée invincible, des chefs valeureux, la victoire enfin, est descendu dans les plaines de la Lombardie. Sa pensée était grande. Il voulait donner à l'Italie l'indépendance et la liberté. Mais à chaque pas qu'il faisait sur ce sol creusé au-dessous par les sociétés secrètes, il entendait résonner l'abîme. Il s'est arrêté. Il a signé la paix, et il est rentré en France, déclarant qu'il livrait l'Italie à elle-même. Or, si le chef du plus puissant empire, n'a pu encore terminer cette révolution, voulez-vous qu'un pontife désarmé eût la puissance de le faire, et vous osez, M. About, lui reprocher de n'avoir pas su contenir les flots de l'émeute ! La paix de Villafranca vous répond : Elle absout le pontife .

Mais cette douceur inaltérable, cette sérénité, cette tendresse de père, ce cœur si aimant, pourquoi en faire un crime à Pie IX ? Il n'est pas roi

seulement, il est pontife, il est père, et la douceur doit former le fond de son âme bien loin de déparer les brillantes qualités qui le distinguent comme prince.

La douceur et la charité, il les pousse jusqu'à l'héroïsme. Tout ce qu'il a, il le donne. Exilé à Gaëte, il reçut de grandes sommes sous le nom de denier de saint Pierre. Rentré à Rome, il eut bientôt tout dépensé en bonnes œuvres. Cette selle ornée de diamants que le Sultan lui envoya et dont M. About fait un roman, il en enleva les pierres et les donna, partie aux pauvres, partie à la chambre apostolique qui en orna des calices, et enfin un faible reste à son neveu qui allait épouser la princesse Del Drago. Sa famille n'a reçu de lui que des dons insignifiants. Elle n'est ni plus riche, ni plus influente qu'auparavant. Il l'a toujours tenue éloignée de Rome.

On l'a vu souvent visiter les pauvres dans leurs tristes réduits, descendre au fond des cachots pour consoler les prisonniers. Sa belle conduite au dernier choléra de Rome est encore présente aux esprits. Ses aumônes sont incalculables. Si on ne mettait des bornes à sa charité, on ne sait vraiment à quelles limites elle s'arrêterait.

Avec une âme si douce, il sait pourtant être ferme. Qu'on se souvienne de la résistance qu'il a faite au Piémont, quand il s'est agi de tant de lois impies. Il a résisté comme l'eussent fait saint Grégoire VII et Innocent III. Il a pris, aux applaudissements de l'univers , la défense des Fransoni , des Wicari, des Marilley, nouveaux Athanases. Cette

fermeté de caractère, il l'a déployée quand il a rétabli en Angleterre et en Hollande, malgré les clameurs des hérétiques , la hiérarchie catholique, et qu'il a fait revivre les églises du moine Augustin et de saint Boniface.

Jamais aucun Pape n'a fait, en si peu de temps et parmi tant de difficultés, de si grandes choses. Il a réorganisé les missions, relevé les sièges patriarcaux de rOrient, abattu le Joséphisme qui enchaînait l'Eglise à Naples, en Toscane et dans toute l'Allemagne. Le concordat autrichien est une ère de gloire qu'il a ouverte pour l'Eglise. Il a rétabli la discipline par des concordats conciliants à Bade, au Wurtemberg, à Nassau, en Es^pague, en Portugal, il a éteint le schisme de Goa. Enfin, à la joie de tous les fidèles^* il a réalisé les espérances de tant de grands hommes qui l'avaient précédé, rois, évêques, théologiens, et défini le dogme consolant de la conception immaculée.

C'est là Pie IX, l'élu de Dieu, l'homme que le ciel destinait à l'Eglise pour la guider en des temps si difficiles. On ne peut le voir sans l'aimer, on ne peut entendre le récit de ses grandes actions sans l'admirer. C'est là ce pontife que les nations révèrent et dont le nom fait tressaillir les coeurs, de l'Orient à l'Occident. Et c'est lui que M. About a voulu peindre quand il a dit :

Le caractère de cet honnête vieillard est fait de dévotion, de bonhomie, de vanité, de faiblesse et d'entêtement, avec une pointe de rancune qui perce de temps à autre. Bon prêtre et roi insuffisant.

Quand j'ai lu ces lignes, mon cœur s'est ému de douleur et d'indignation. J'ai senti tout mon sang bouillonner dans mes veines, et j'ai pensé au soufflet qu*osa imprimer sur la face auguste du Christ le valet de Caïphc.

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