CHAPITRE XL
LE CARDINAL ANÏONELLL
. Rome, 30 septembre.
Si Tapôtre saint Pierre lui-même revenait sur la terre, pour gfouverner FEglise et TEtat pontifical , et qu'il prît saint Paul pour secrétaire d'Etat , il y aurait bientôt une clameur générale contre saint Paul, et peut-être des murmures contre saint Pierre.
Le cardinal secrétaire d'Etat a tous les torts, tous leë défauts ; il est tîause de tous les maux qui arrivent. Si le Piémont fait la guerre à l'Eglise, il faut Tattribuer au cardinal secrétaire d'Etat ; si les Romagnes se soulèvent, c'est que le cardinal secrétaire d'Etat les a mal gouvernées ; si à Rome et dans toute l'Europe les moissons trompent l'espérance du laboureur ^ et que le blé rencbérisse , la faute eti est au secrétaire d'Etat , qui a fait manquer la récolte , et n'a pfets pris ses mesures pour faire vendre le blé des vaches maigres au même prix que le blé des vaches grasses. C'est le sommaire de tout cd qu'on dit aujourd'hui du cardinal Antonelli, comme on l'a dit autrefois de Gonsalvi , de Bernetti et de
Lambruschini. L'étranger qui vient à Rome doit singulièrement sa défier de cette tendance à médire qui distingue les Romains.
Cependant , il faut l'avouer à leur louange , ils gardent encore des mesures quand ils calomnient , et personne à Rome n'a jamais traité un cardinal secrétaire d'Etat à la façon de M. About. Les langues les plus enfielées n'ont jamais été si loin dans leurs calomnies. Aussi, quand M. About veut peindre un cardinal secrétaire d'Etat , il cboisit ses couleurs dans les égoûts : les calomnies vulgaires et les cris de la plèbe, ce n'est pas assez pour lui. Il va interroger ce qu'il y a de plus hideux , ce qui grouille aux bas-fonds de la société , une mégère , une infâme sorcière , et il l'érigé en oracle. Il n'a pas rougi de lui parler, et il ose le dire au public français.
Les Romains ont une autre qualité. Quand le cardinal secrétaire d'Etat sort de ce monde ou des aflfaires, ils se prennent à le regretter, à le pleurer, à l'admirer. Que de bien j'entends dire chaque jour de Gonsalvi, de Bernetti et même de Lambruschini. Ah ! disait-on quand le blé était si cher, ah ! si nous avions encore Lambruschini ! comme les choses allaient bien de son temps, et qu'il savait bien gouverner ! Un jour on parlera du cardinal Antonelli dans les mêmes termes. Dans vingt ans d'ici on appréciera mieux ses actes qu'aujourd'hui ; on comprendra le secret de son gouvernement et le but que sa politique poursuivait. Quand on saura une foule de choses qu'on ignore. aujourd'hui, quand on aura
rendu publiques les lettres du cardinal Antonelli , ses protestations et sa diplomatie ; qu'on verra les difficultés qu'il eut à vaincre, et l'opposition que lui firent certains hommes et certains partis , tout le monde lui rendra justice : on lui décernera les mêmes éloges qu'à Bernetti et à Gonsalvi.
Si quelqu'un entreprenait aujourd'hui son éloge, il ne serait pas écouté : les passions politiques sont trop vives. Il y aurait des cris et des protestations. Mais dans vingt ans , on pourra supporter la vérité. Celui qui écrira son histoire , pourra le faire impu nément , et glisser au Dictionnaire de Feller cette simple biographie :
« Le cardmal Jacques Antonelli naquit à Sonnino, le 2 avril 1806. Sa famille était ancienne. Elle avait donné à l'Eglise, au siècle dernier, deux cardinaux illustres, l'un par son esprit, l'autre par son courage. Le père du cardinal Antonelli était possesseur d'une grande fortune. Il avait à Sonnino, où il allait passer l'été, des terres immenses comme on peut s'en convaincre par le cadastre. Le siège de son commerce était à Terracine. Le Pape Grégoire XVI ayant visité cette ville, il lui en fit les honneurs. Quant il mourut, ses enfants se partagèrent, au su et au vu de tout le monde, les terres de Sonnino. Ils se partagèrent aussi ce qu'on ne vit pas, des billets de banque et des coupons de rentes. Il devait y en avoir une assez grande quantité, puisque le plus jeune des enfants ne voulut avoir pour son lot que des billets et do l'argent, et qu'on lui fit ainsi son partage. .
« Le cardinal montra dp bonne heure (Je grands talents. Il vint faire à Rome son droit et sa théologie' et se distingua bientôt parmi tous ses condisciples. l\ embrassa la carrière ecclésiastique. Grégoire XV| lui trouva de Tesprit et des talents pour ra4ininistration. Il l'envoya délégat à Viterbe. Là, il connut un illustre exilé sorti de France en 1 83Q. Pendq^nt les longs entretiens qu'ils eurent ensemble, il put s'initier à la politique générale, à la connaissance des Sommes et des affaires.
« Dep troubles ayant éclaté à Yiterbe à la su^te de l'insurrection des Bon^agpes^ il montra beaucoup de fermeté : avec l'aide de quelques serviteurs fidèles, il parvint à dissiper l'émeute. Enfin, il fit si bien que le Pape l'appela à Rome oii ï\ remplit les fonction^ importantes de trésorier de la chambre et de ministre de l'intérieur. Il acquit la réputation d'un habile financier et d'un homme d'Etat. Pie IX lui donna la poupre au consistoire du 1 1 jifin 1 847. Qu.aflçi le Pape mit la mw aux réformes , le pardinal ^^ntonelli entra dans sa pensée. Il jugeait Ips réformes nécessaires, il crut le moment favorable pour une constitution plus libérale. Il mit au service de cette cause toutes les qualités que Dieu lui a données. Le Pape le nomma président de la consulte. Nul plus que lui ne pouvait diriger les opérations d'une assemblée délibérante. Il avait un regard qui fascinait, un front hautain qui commandait le respest, de l'autorité dans la parole, et^ dansl'espint, des ressources infinies. Si le Pape voulait sincèrement de la constitution et des réformes, il en était
de même du cardinal Antonelli. Il changea d'avis seulement quand il fut éclairé par l'expérience et par l'indigne abus que les Romains firent de la liberté. Lorsque tout fut perdu, que Pie IX prit en fugitif le cbemin de Gaëte,le cardinal Antonelli vola où le devoir l'appelait. Le premier de tous les cardinaux, il rejoignit le Pape, s'exposant lui et les siens à la haine des révolutionnaires. Là, il aida Pie IX de ses conseils, le soutint au milieu des cuisantes douleurs de l'exil et devint le ministre de sa politique.
« Dès ce moment, sa vie fut unie à celle de Pie IX. Faire l'éloge du Pontife, c'est tracer celui du cardinal qui eut une part si grande à tous ses actes. A Gaëte, il conseilla l'intervention des puissances et ménagea lui-même l'accord entre Naples, l'Espagne, l'Autriche et la France. Ce fut un chefd'qeuvre de politique de feire ainsi concourir à un tut commun des puissances rivales et de les engager d'honneur pour l'avenir. Il y avait là des écueils sans nombre à éviter et des diflScultés de tout genre. Le prudent cardinal franchit tous les obstacles. A son instigation, l'Autriche entra dans les Romagnes, la France investit Rome, les armées de Naples et de l'Espagne envahirent par le sud l'Etat pontifical. L'entrepris^ réussit. Rome et les Légations revinrent à l'autorité du Saint-Siège.
« Mais, ce n'était pas assez d'arracher Rome à Ma^zini, il fallait guérir les maux qu'avait produits la révolution. Le cardinal sonda la plaie, il la trouva profonde. Sa di^vise fut ; modération et ouUi du
pfl^5é.' Il récompensa les hommes fidèles bu- tPape. Peut-iêtre eu oublia-t-il quelques-uns ;.commentles connaître tous ? Mais, d'un autre côté, il ne voulut pas désespérer les partisans de la révolution. A Texemple de Louis XVIII rentré à Paris, il voulut fair6 disparaître les distinctions de parti et tâcha de les fusionner tous. Il donna même des emplois à quelques hommes qui s'étaient compromis dans la révolution. Cette sage politique eut d'heureux i'ésultats. Quand les troubles éclatèrent dans la Romagne, au mois de juin 1849, il y eut mjoiiisde défections qu'en 1 848 parmi les emplayés civils.
« Le cardinal JLntonellimit une activité prodigieuse à reconstituer les diverses administrations. Ses loi« sur les conseils de province et les municipalités sont un chef-d'œuvre d'intelligence et de politique. Mais il est une administration qui se ressent particulièrement du passage de la révolution , ce sont les finances. On dirait un champ quand l'orage et la grêle y ont passé. Les hommes portés au pouvoir par la révolution sont rarement des millionnaires. Ils arrivent les poches vides et ils ont hâte de les remplir. Mazzini, comme on le conçoit aisément, eut bientôt mis le désordre dans les finances pontificales. Sans parler de l'arriéré et des dettes criardes qu'il fallut payer, le cardinal Antonelli trouva une somme énorme d'assignats. C'étaient quarante millions environ. Par des opérations aussi promptes qu'intelligentes, il retira tout le papier-monnaie émis depuis un an et demi.
« Il déploya le même zèle à reconstituter l'armée
pontificale qui n'existait plus. Ses efforts ne furent pas infructueux, et Ton vit, chose merveilleuse! les soldats du Pape, prendre des villes révoltées, faire rentrer dans le devoir des provinces entières soulevées contre le métropole et prouver ainsi à l'Europe qu'à un jour donné, Rome peut se passer de l'occupation étrangère.
■ Le cardinal Antonelli possédait toutes les qualités qui font les grands ministres. 11 savait voir et prévoir. Il voyait beaucoup de choses , il les voyait biejï. Il y avait peu de ministres en Europe renseignés comme lui. Il eut cette prévoyance qui voit de loin le danger et cette fermeté qui sait l'affronter. Ce qui lui fit beaucoup d'honneur, ce fut d'avoir prévu les attaques du Piémont en 1859. 11 suivit ' M', de Cavour dans toutes ses marches souterraines, et à mesure que la diplomatie du Piémont minait le sol des Etats pontificaux , celle du cardinal Antonelli allait , par des contre-mines savantes , déjouer tous ses plans. 11 fit si bien qu'il inspira de l'estime et de l'intérêt à toutes les puissances de l'Europe.
Quand la lutte s'engagea, le cardinal Antonelli déploya une rare énergie. Il ne s'abandonna pas. Il soutint le poids des afia,ires dans un moment critique, où l'argent manquait, où la révolte allait gagnant de proche en proche. L'Ombrie tout entière se fut peut-être soulevée à l'exemple de Pérouse. Mais par un coup de hardiesse qui fut un trait de génie, le cardinal fit marcher deux mille hommes sur Pérouse. La ville, défendue vaillamment par
six mille insurgés , fut prise d'assaut. La peur s'empara des cités voisines qui n'osèrent pas remuer.
a Fut-il Français , fut-il Autrichien ^ C'est une chose très-difficile à juger, les Autrichiens le trouvent trop français et les Français trop autrichien. Une chose certaine, c'est que M. de Bajneval l'avait en grande estime, et cet habile diplomate connaissait trop bien les hommes et avait le cœur trop français pour donner sa confiance à un Autrichien. Les h^'biles prétendaient que ce cardinal n'était au fond ni Français, ni Autrichien. Il était seulement Bpmain , c'est-^-dire dévoué avant tout à Borne et au Saint-Siège. Qui pourrait lui en faire un reproche? »
Voilà ce qu'on dira du cardinal Antonelli dans vingt ans d'ici. (D'est ainsi qu'on le louera quand les haines seront éteintes. Ma|s si on ne peut aujourd'hui fairis son élpge , il sera du moins permis de le défendre , et cette tâche est facile. Car, de tous les traits que M. About lui lance , il n'en est pas un seul qui ne porte à faux.
Sa fortune? Elle est grande sans doute, mais elle l'pst moins que veut le dire M. About. La fortune du cardinal AntQnelli lui vient en grande partie de son père. Si M. About veut s'en convaincre, qu'i| I)rie quelqu'un de ces Romains illustres qui le renseignent si bien de passer aux archives du tribunal de la signature, et on lui montrera le procès-verbal de prélature du cardinal, constatant qu'à Tâge de 'ii ans, lorsqu'on le fit monsignore, il avait déjà uup
fûptiiîie personnelle de dix mille liyrps de rente environ.
Ses frères? Vun est accapareur, ditM^Aboiit, m èc de grandes facilités pour V exportation. Il a succédé à son père. Il fait le commerce. Devait-il rintprrompre 4u jour oii le cardinal est arrivé aux affaires? Le comte Philippe, qui est 4ir^cteiirdela Banque^ a lemplacé au Mont-^e-Piété, le pauvre Camr pq^m- Or, le directeur du Mont-de-Piété, ce directeur qui a remplacé Campana , c'est Tavocat Massani.
Cptte scène étrange que M. Ahqut fait jouer devant le Pape aux cardinaux Altiéri et Antpnelli, j'ignore qui la lui a racontée. Le§ cardinaux sont trop bien élevés pour parler aiusi et surtout deux cardinaux qui sont des modèles di3 courtoisie.
La haine aveugle M. About au point qu'il osp i^nocenteir Tassassin qui attenta aux jour^ du cardinal, d^-us l'escalier du Vatican. Cet homme appartenait aux sociétés secrètes. Jl se poste a l'entrée du Vatican, attend le cardinal, se jette sur lui avec wfi ii^strument de mort. Le cardinal évite \e coup^ Or, cet infâme assassin est un innocent, la cardinal seul est coupable. Vous êtes même assez hardi, M. About, pour verser le ridicule sur lui. Il ^' pris la fuite, quelle choi^e étrange ! et' vous osez écrire cela de France, du sein (J'u^e natipn qui 4^ tout temps a flétri les cornplots et les assassinats ! Vous blâmez même le cardinal de sa prudenoe. Il se souvient de Rpssi, et il fait bien.
Il n-y g. pas jusqu'à vos calpuibourgs qui ne soient
mauvais. Il loge au Vatican, au-dessus du Pape. Les Romains, dites-vous, demandent lequel est le plm haut du Pape ou d'Antonelli ? Et quand le Pape est au Quirinal et qu'il loge au-dessus du cardinal, vos Romains que se demandent-ils alors ?
Vous ne voulez pas même reconnaître le grand air du cardinal dans les cérémonies publiques. Et cependant , à Saint-Pierre , à la chapelle Sixtine , les étrangers qui ne le connaissent pas le devinent à la noblesse de sa démarche , à cette tête énergique et vraiment romaine , à ce regard vif et profond d'où part Téclair. Quand il entre , tous les yeux le suivent et vous entendez un murmure courir autour de vous: N'est-ce pas le cardinal Antonelli ? Je le vis, pour la première fois, le jour de Pâques. Revêtu d'une dalmatique de soie et d'or, il servait le Pape au sacrifice et il lut l'Evangile à la manière des diacres. A la Communion , quand le Pape se retira , il resta debout devant l'autel , adorant le Sacrement et attendant que le Pape fût arrivé à son trôhe. Puis, il prit dans ses mains Thostie, l'éleva au-dessus de la foule prosternée tout autour et la confia recouverte d'un voile à l'autre lévite qui la porta au trône du Pape. Il prit ensuite le calice dans ses mains , le montra encore à la foule, et, les yeux attachés sur le sacrement qu'il portait, il descendit lentement les marches de l'autel, traversa l'espace qui séparait l'autel du trône et vint se placer auprès du Pape qui courbait son front et priait pieusement. Enfin, il plongea dans le calice un chalumeau d'or, souvenir des premiers siècles ,
et commucia le Pape, sous l'espèce du vin. Il y avait tant de noblesse et de grâce dans la démai'che du cardinal , il paraissait tellement pénétré de foi qu'on en était tout ému. Ses traits respiraient la conviction et la piété et Ton remontait par la pensée aux jours anciens. A la vue de ce spectacle , si imposant et si simple tout à la fois , je pensais à ces diacres d'autrefois , à ces grands diacres de l'Eglise romaine qui aidaient le Pape dans l'administration du temporel , présidaient les conciles , avaient rang au-dessus des prêtres et des évoques et savaient déployer, pour la liberté de l'Eglise, une mâle énergie ; je pensais aux Hilaire et aux Laurent.