‹ Réponse à la Question romaine de m. E. AboutChapitre 14 sur 24 · LE GOUVERNEMENT DES PRÊTRES · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT DES PRÊTRES

Albano , 4 octobre.

C'était aux premiers jours du mois de mai dernier, j'étais allé faire au Corso ce que les Romains appellent une passeggiata. Je via la foule arrêtée devant un magasin , je m'approchai i Un marchand d'estampes avait placé derrière sa vitrine les hommes qui allaient figurer dans la guerre de l'indépendance : Napoléon III, Victor Emmanuel, Canrobert, Giulay . Il avait aussi tiré de ses grands portefeuilles les vieilleries de 1 849, et les portraits de Garibaldi revoyaient la lumière. C'était cette figure fine et allongée , ce regard pénétrant , cette lèvre pincée et cette barbe fournie , qui distinguaient alors sa physionomie. Leâ bons Romains paraissaient ébahis en le voyant encore si jeune et ilô se disaient : Mais, regardez donc ce Garibaldi , il n'a pas changé , il est toujours le même : Non ha cûmbiiato, è sempre lo $tesso% On peut en dire autant de M. About. Il extrait des vieux bouquins left arguments vieillis d'un siècle , il met au jour des accusations Réfutées

vicîtorieuscmeut un millier de fois , il ue tient nul compte des réponses faites aux ennemis du Saint- Siège par MM. de Tournon et de Ray ne val, par Maguirre , Margotti et l'anonyme romain. Son livre est vieux de vingt , de trente , de cinquante ans , et quand on le lit, on s'écrie, à la manière des 'Romains : Noji ha cambiatOj è sempre lostesso.

Après avoir distillé le venin de sa calomnie sur le Pape et le cardinal Antonelli , M. About entreprend le chapitre de tout le clergé. Bien longtemps avant que cet ami de Rome vînt au monde , on avait repoussé toutes ses accusations ; n'importe ! il feint d'ignorer les réponses qu'on a faites et il rajeunit ces antiquailles.

Les prêtres , dit-il , n entendent rien aux cho$es temporelles. Ce sont de très mauvais administrateurs. Comme ils n'ont pas appris la comptabilité , ils gouvernent mal les finances.

Les prêtres absorbent à Ro^ne tous les emplois , et ne laissent rien aux laïques.

Les prêtres , enfin , sont à Rome de malhomiétes gens.

Je ne dis pas qu'il n'y ait quelquefois parmi les prêtres de très-mauvais administrateurs , de même qu'il est des laïques n'entendant rien aux choses spirituelles. Je ne veux citer qu'un exemple , M. About. Il s'imagine que l'Eglise catholique n'a d'autre but au monde que de brûler des cierges et de l'encens , de payer des sacristains , d'étayer les murs des églises , et qu'ainsi , avec un sou par an que tous les catholiques donneraient , le Pape en aurait de reste pour payer ses cierges , son encens ,

ses* chaiitrès et faire badigeonner Saint-Pierre. Mais , comme TEglise n'a pas été créée pour amuser les tommes, que sa mission est très-sérieuse , qu'elle a des âmes à sauver, des peuples à civiliser et à maintenir dans le devoir, des rois à instruire et à g-ourmander quelquefois ; comme Dieu lui a donné la grande mission de faire régner partout le droit et la justice , et de conduire les hommes à la seule perfection dont ils sont capables , je ne sais comment elle pourrait atteindre cette fin sublime avec les cierges et l'encens dont parle M. About. Je m'étonne qti'un Homme d'esprit ne voie pas les choses de plus hatit , et qu'il parle de l'Eglise comme pourrait le faire un marchand de cire et d'encens.

Les prêtres, dites-vous, sont en général de très-

mauvais administrateurs. Il faut s'entendre sur le mot. Quand un homme ne sait ni parler, ni écrire, ni représenter, on dit : C'est un administrateur. Si, par hasard, il sait tenir les livres, écrire jour par jour ses recettes et ses dépenses, et faire des additions infaillibles, on ajoute : C'est un excellent administrateur ; mais je ne vois là qu'un mauvais choix d'expressions. M. de Tallejrand, qui voyait très-juste en beaucoup de points, définissait avec esprit l'administration : Administrer, disait-il, c'est gouverner, et gouverner c'est régner. Or, voulezvous savoir, M. About, si les prêtres savent administrer, voyez comment ils gouvernent et ils régnent.

Les prêtres, vous l'avouez, s'entendent à ravir au gouvernement des choses spirituelles. Le Pape,

dites-vous, n'a d'autre intérêt que de gag-ner le ciel et d'y traîner 130 millions d'hommes après lui. Mais, savez-vous que c'est là un point très-important pour une nation , et que le Pape, s'il envoyait au ciel tous ses sujets, aurait fait en ce monde le bonheur de tout son peuple ; des hommes dignes du ciel ne seraient ni voleurs, ni paresseux, ni joueurs, ni calomniateurs. Par conséquent, les terres seraient cultivées, l'industrie et le commerce fleuriraient ; il n'y aurait ni larcin, ni vol à main armée, ni banqueroute ; la débauche et les dettes qui en sont la suite seraient chose inconnue.

Mais, sortons des abstractions et des raisonnements ; citons des faits. Savez-vous, M. About, qui a formé les peuples de l'Europe? Ce sont les prêtres et les évoques. Pour parler de nous seulement, au berceau de notre monarchie, nous voyons des évoques entourant le souverain, l'aidant de leurs conseils, lui adressant des remontrances respectueuses quand il s'écartait du sentier du devoir, et travaillant avec lui à former cette glorieuse nation française et ce royaume, le plus beau de tous après celui du ciel. Nos plus grands ministres furent des cardinaux, des évêques et des prêtres. Si vous remontez jusqu'aux premiers siècles de la monarchie, vous trouverez, à chaque règne, un grand cardinal, un illustre évêque partageant avec le souverain le poids des affaires. Vous y verrez un enchaînement des plus beaux noms de la monarchie : Saint-Léger, Hincmar de Reims, l'abbé Suger, les cardinaux de Périgord, Gui de Boulogne, d'Amboise, de Lorraine

d'Ossat, Du Porrou, Richelieu, Mazarin, de Polignac, Fleury, de Bernis. Les prôtres montrèrent, même sous la Terreur, leur génie administratif. Il suffit de nommer Talleyrand et l'abbé Sièyes, qui l'éorganisa la France ; ils avaient appris l'administration au sei'vice de TEglise.

Ce n'est pas tout de savoir gouverner les hommes, il faut encore développer le bien-être matériel. Les prêtres le firent autrefois avec succès. Le despotisme avait affaibli la population, qui décroissait d'année en année. Les bras manquaient, la terre n'était plus cultivée. Les ronces couvraient le sol. Les barbares vinrent ajouter à de si grands maux, et la France, la Germanie et l'Espagne, ressemblaient au désert. C'était fait de la civilisation. Mais, les évoques et les prêtres se mirent à la tête de leurs peuples, défrichèrent les terres, et, après dix siècles d'un travail incessant, ils créèrent toutes les belles campagnes de l'Europe.

On n'exagère pas en disant que l'ordre de Saint- Benoît a défriché pour sa part la moitié des terres de France, d'Angleterre et d'Allemagne. Quand la révolution française éclata, on trouva, je le sais, les terres des églises et des monastères mal cultivées, mal administrées. C'est qu'un demi-siècle de persécutions sourdes avaient ôté aux monastères leurs bras et leurs ressources. Auparavant, il n'y avait rien de bien administré, au dire de tous les historiens, comme les terres des monastères et des églises.

Il n'y a là rien d'étonnant ; car l'Eglise est essen-

tiellement administrative. A peine établie chez un peuple , elle administre , elle démêle le chaos , met de Tordre partout, elle trace d'une main sûre les droits et les devoirs de ceux qui commandent ou qui obéissent. Depuis dix -huit siècles , les prêtres soutiennent, défendent et propagent une immense société. Ce qui maintient lunité dans ce vaste corps, c'est un grand génie administratif, et si ce n'est pas cela, dites-moi, vous qui n'avez pas la foi , comment vous expliquerez-vous l'existence de l'Eglise? Mais plutôt, regardez autour de vous. Les prêtres dépouillés de tous leurs biens, ont fait, en cinquante ans, des choses incroyables; ils ont bâti des églises, des hôpitaux, des orphelinats, des collèges, des séminaires, des écoles, des couvents, des ouvroirs et des salles d'asile. La France en est couverte. Ils ont fait tout cela par leur habileté, par la sagesse, de leur administration. Venez ensuite nous dire sur tous les tons que les prêtres ne savent pas administrer !

Mais là où le génie administratif de l'Eglise brille de tout son éclat, c'est Rome. Les Papes ont comme hérité du génie des anciens Romains, et tous les siècles portent les traces de leur sagesse. S'il me fallait dire tous leurs actes et tout ce que la cause de la civilisation doit à leurs efforts , ce ne serait pas assez de quelques pages; il faudrait écrire des volumes. Voyez les pontifes de Rome travaillant à la fusion des deux races barbare et romaine, éteignant des inimitiés qui eussent tout compromis, le

progrès et la civilisation. Pour obliger ces races diverses à se fondre ensemble, ils imaginèrent les empêchements du mariage au septième degré. Les hommes ne purent plus se marier dans leur famille, dans leur ville , et dans leur race même : ils furent forcés de s'allier à l'autre race. Les Papes ne donnaient pas de dispenses ; ils excommuniaient même les rois qui épousaient leurs parentes au degré le plus éloigné, sacrifiant ainsi la tranquillité d'un royaume au grand principe de la fusion des races. Mais quand il y eut en Europe un seul peuple et une seule famille, quand on ne distingua plus les Barbares des Romains, les Papes abolirent les empêchements devenus inutiles. N'est-ce pas là un grand génie administratif ?

La plupart des libertés dont nous jouissons, nous les tenons des Papes et de l'Eglise. Nos assemblées djélibérantes sont une image des conciles. Ce sont les Papes qui établirent les appels dans les causes civiles et criminelles ; les Romains, on le sait, ne connaissaient pas ces sages tempéraments. Si tous les Etats du monde sont unis entre eux par des ambassadeurs permanents, qui entretiennent entre les divers souverains des relations amicales, les Papes en donnèrent la première idée par leurs apocrisiaires et leurs nonces. Ce sont les Papes enfin qui ont fondé toutes les universités de l'Europe.

Or, on peut l'affirmer sans crainte , ce génie administratif des Papes n'est pas encore tout à fait perdu à Rome; on en' conserve de beaux restes. Je voudrais savoir s'il est en Europe un pays où les

besoins du peuple soient mieux compris, ses douleurs mieux soulagées , les finances administrées avec plus de sagesse et d'intégrité.

Le grand but que poursuit le gouvernement pontifical, c'est le bonheur du peuple et la satisfaction de tous les intérêts légitimes. Il y réussit assez bien. Or, comme le fait remarquer Montesquieu : // sera toujours beau de gouverner les hommes pour les rendre heureuœ. Il faut bien que TEtat pontifical ne soit pas aussi mal administré que le dit M. About, puisque dans les Romagnes les masses regrettent Tancien gouvernement, et que le quart seulement des élections va, sousJa pression du poignard, voter la déchéance du Pape. Je doute fort qu'un pouvoir laïque pût exciter de pareilles sympathies.

Voulez-vous savoir, M. About, si Rome est bien administrée quand le Pape n'y est plus , et si les laïques savent mieux que lui faire le bonheur du peuple romain, lisez une lettre qu'écrivait de Rome un Français comme vous, un ennemi des Papes et de l'Eglise, Paul-Louis Courrier. Il parlait ainsi à l'un de ses amis :

(( Dites à ceux qui veuleht voir Rome, qu'ils se hâtent, car, chaque jour, le fer du soldat et la serre des agents français flétrissent ses beautés naturelles et la dépouillent de sa parure... Je ne sais point d'expressions assez tristes pour vous dépeindre l'état de délabrement, de misère et d'opprobro où est tombée cette pauvre Rome, que vous avez vue si pompeuse et de laquelle à présent on détruit jusqu'aux ruines. On s'y rendait autrefois de tous

les pays du monde. Maintenant il n'y reste plus que ceux qui n'ont pu fuir ou qui, le poignard à la main, cherchent encore dans les haillons d'un peuple mourant de faim, quelques pièces échappées à tant d'extorsions et de rapines... Les monuments do Uome ne sont guère mieux traités que le peuple... Tout ce qui était aux Chartreux, à la villa Albani, chez les Farnèso, les Onesti, au muséum Clémentin, au Capitole, est emporté, pillé ou vendu. Des soldats qui sont entrés dans la bibliothèque du Vatican, ont détruit, entre autres raretés, le fameux TérencedeBembo... La Vénus de la villa Borghèse a été blessée à la main par quelque descendant de Diomède, et l'hermaphrodite a un pied brisé. »

Enfin l'état des finances pontificales accuse des soins intelligents. Une chose admirable et qui fait aux Papes le plus grand honneur, c'est que ni l'incurie, ni le luxe, ni l'ambition du souverain n'ont fait monter la dette, mais seulement l'invasion étrangère et les révolutions; et cependant vous dites, M. About, que les prêtres n'ayant pas appris la comptabilité, ne savent pas gouverner les finances. 11 est à Rome des prêtres et des prélats qui entendent fort bien les finances. Je pourrais vous citer une foule de noms honorables. On dira peut-être qu'il n'y a dans ce moment à Rome aucun de ces génies administratifs qui font époque. On n'y voit ni un Sixte-Quint, ni un Ximènos, ni un Richelieu; mais , y en a-t-il beaucoup par le monde au siècle où nous vivons , et si vous n'en avez pas eu France, en Espagne , on Allemagne', poiu'quoi vous

plaindre. «ti vous n'en trouvez pasàïtome? Gef)en- (iaat il est au-dessous des Ximèneset des Ridkeiieu des places fort honorables. Un Etat qui peut citer aux étrangers des noms comme ceux des cardinaux Antonelli, Marini, Brunelli, d'Andréa, Vialé-Préla, di Pietro , de Reisach et délia Genga héritier du nom et des vertus de Léon XII , n'est pas encoi^e si mal partagé et peut attendre en paix que Dieu lui envoie des Richelieu, des Ximènes et des Sixte- Quint.

Il est à Rome un corps où les hommes se forment aux affaires et au gouvernement ; c'est la prélature. Les prélats portent des bas violets, le chapeau tricorne et une tonsure. La plupart n'entrent jamais dans les ordres ; ils peuvent se marier demain s'ils le veulent. Il en est qui profitent de la permission. On choisit les ministres et les délégats parmi les prélats. Ceux qui se distinguent par leurs services pu leurs talents deviennent cardinaux. Les prélats et les prêtres n'occupent pas tous les emplois ; il s'en faut bien ; ils laissent encore quelque chose aux laïques. M. de Ray ne val et la statistique de Rome nous démontrent que, parmi les emjd.oy es civils , il n'y a guère que 124 ecclésiastiques pour 1 4 mille laïques. Les conseillers de délég'ation , les juges des Cours d'appel et des tribunaux de première instance sont tous laïques ; on a même donné aux laïques une foule d'emplois purement ecclésiastiques. Des laïques sont attachés au secrétariat de tous les évêchés , aux officialités , au vicariat de Rome , à la Dâterie , à la Propagande , au saint-office lui-même et àlapénitencerie,

Voici un tableaa assez curieux des employés de certaines administrations ecclésiastiques :

La Propagande emploie 40 ecclésiastiques et 66 laïques ;

La Fabrique de Saint-Pierre emploie 3 ecclésiastiques et 87 laïques ;

La Chancellerie Apostolique emploie 4 ecclésiastiques et 60 laïques ;

La Dâterie emploie 9 ecclésiastiques et 55 laïques.

Ces chiffres parlent avec beaucoup d'éloquence contre ceux qui demandent la sécularisation de tous les emplois civils. Si le Pape donnait aujourd'hui aux laïques les emplois civils et au clergé les emplois ecclésiastiques, les laïques jetteraient de hauts cris et diraient qu'on les sacrifie.

Mais , reprend M. About , le Pape et les cardinaux occupent tous les emplois qui donnent pouvoir ou profit. Le profit est bien mince ; car, trois millions seulement forment la liste civile du Pape, des cardinaux et des nonces , et on prend encore sur cette somme de quoi entretenir les musées et les palais apostoliques. Les cardinaux ont un traitement de 20,000 francs, c'est-à-dire autant que vos avocats, vos médecins et vos plus petits commerçants. Le Pape n'a retenu qu'un emploi, c'est la direction d'un orphelinat, honneur qui lui coûte, chaque année , plusieurs milliers d'écus. U y a vraiment lieu de s'alarmer. M. About se plaint que Vauditore santissima y le secrétaire des brefs, le pro-dataire et le grandpénitencier soient des ecclésiastiques. Voudrait-il qu'ils fussent laïques? Eh ! bien , qu'il le dise fran-' chôment,

Chose singulière ! en Piémont , sur 35 mille employés civils , on compte seulement 5 mille nationaux, tous les autres sont étrangers, et personne ne s'en plaint. A Rome , au contraire , sur 1 4 mille employés , il y a seulement 124 ecclésiastiques , et tous les mauvais journaux du Piémont , de France et d'Angleterre demandent la sécularisation des emplois.

Les choses en sont venues à tel point qu'un honnête homme de la dusse moyenne croirait se déshonorer en acceptant un haut emploi. C'est M. About qui parle. Or, c'est là y comme le dit assez plaisamment M. Thiers, une de ces im^pertinences de l'ignorance qui font illusion. Pour se convaincre du contraire , on n'a qu'à lire le nom des employés dans T Almanach de Rome, ou mieux la statistique des Etats- Romains , au chapitre des conseils de province ; on y verra les plus beaux noms de la classe moyenne. Et quand on songe que les traits de ce genre fourmillent dans le livre de M. About !

M. About n'est pas plus heureux quand il attaque la vertu et l'honnêteté du clergé Romain. Ce sont, dit-il, de malhonnêtes gens et des hommes bons à rouer.

On lui aura peut-être raconté des histoires du temps passé , de celles qui amusaient tant le président de Brosses. Cela lui a suffi pour dénigrer tout un corps, comme si dans les autres pays , il n'y avait pas eu par intervalles quelques scandales. N'a-t-on pas vu on France le cardinal de Brienne se donner la mort et Tévêque d'Autun jeter le froc aux orties pour devenir M, de Talleyrand ? Le clergé Romain ,

sachez-lô bien, M. About, ne le cède à aucun clergé du monde pour Thonnêteté, la piété , la bonne tenue et la science ecclésiastique. D'après M.deRayneval,' il est inouï qu'un prélat ait profité d'un emploi pour s'enrichir aux dépens de l'Etat et mettre, comme on dit en France , du foin dans ses bottes. Si vous allez faire le soir votre promenade à la villa Borghèse ou au Monte-Pincio, entrez, au retour, dans les Eglises de Sainte-Marie-du-Peuplc ou du Monte- Santo , vous les trouverez pleines de prélats , de prêtres et de moines adorant en silence , et si vous comprenez ce que cela signifie , vous avouerez avec moi que ce clergé mérite quelque estime. On dit en France que les prêtres romains vont au théâtre. S'il en était parmi eux qui voulussent se donner cet agrément , le saint-office ou le vicariat y mettrait bon ordre. Souvenez-vous des massacres de saint Calixte et de la belle conduite du clergé de Rome en 1849. Ce n'est pas avec des prêtres médiocres qu'on fait des martyrs.

Mais, poursuit M. About , le prélat est quelquefois un cadet de grande famille. Il prend du bon temps et jette ses gourmes. M. About descend dans les détails, ce qui ne lui réussit guère, comme on sait. Il y a trois cardinaux à Rome appartenant aux familles princières : le vieux cardinal Barberini , modèle de charité, de modestie et de piété ; le cardinal Altieri que les Romains comparèrent à un ange quand on le revêtit de la pourpre , enfin , le cardinal Patrizi , que toute la France connaît et apprécie. La prélature ne compte que deux princes , M^*" Bonaparte et

Mîî*" Chigi , nonce à Munich , qu'on estime trèsjustement. Voyez si de tels personnages cadrent avec le portrait que nous fait M. About des prélats de familles princières. Si M. About ne connaît pas mieux Rome , les cardinaux et les prélats, pourquoi en parle-t-il avec tant d'assurance ?

Voilà donc ces prêtres romains si calomniés , ces hommes qui n'ont, au dire de M. About, ni science, ni vertu, qui ne savent pas administrer les finance» qui gouvernent l'Etat romain d'une manière pitoys^* ble. C'est là ce gouvernement des prêtreBysi nuisi*ble à l'Etat, si odieux au peuple. Cependant, je dois l'avouer, les prêtres qui gouvernent Rome ont des torts , et si M. Abolit et quelques autres se déchaînent avec violence contre les cardinaia: et les prélats , la faute en est un peu au Saint-Père et à ses ministres. Ils devraient tenir un peu pluià compte des temps où nous vivons, et tromper l'opinion publique par des institutions en apparence libérales. Ils devraient parler et agir d'une manière toute différente. Ils devaient, quand un pamphlé* taire les attaque, lui adresser un mandat de mille écus ; ils le feraient parler de Rome et de ses institutions comme un Père de l'Eglise. Ils devraient octroyer un statuto, donner la liberté de la pressent de la parole, mais à la condition qu'on parlera, qu'on écrira toujours dans le sens du pouvoir, sous peine d'exil, d'amende ou de prison. Ils devraient avoir des chambres haute et basse remplies de leurs créatures, et si, par hasard, un homme de conscience se glissait furtivement dans ces chambres par un

vote libre, ils devraient Texclui-e eu disant que c'est un bavard et qu'il vient troubler les travaux de l'assemblée. Enfin , il faudrait qu'un jour le ministre parût à la tribune, et qu'en présence d'une chambre disposée à tout applaudir, il empruntât à M. de Cavour son style et parlât ainsi :

« Messieurs, l'Etat est de plus en plus prospère, nos finances ne laissent rien à désirer. Nous devions autrefois 1 50 millions seulement. C'était une honte pour un Etat aussi puissant que le nôtre. Je viens de contracter quelques légers emprunts, et, grâces à , me» opérations financières, notre consolidé, joint à la dette flottante, s'élève à un milliard. Oui, MessieuTs, la prospérité d'un peuple se juge par sa dette. Plus il doit, plus il est riche. Dans le désir que j'ai d'élever notre pays au-dessus de tous les petits Etats d'Italie,^j'ai rougi pour vous qui payiez si peu, et je viens d'augmenter les impôts ; car, plus l'impôt est lourd, plus l'industrie, le commerce et l'agriculture fleurissent. Un grand économiste l'a dit, c'est M. About. Nous allons reculer notre frontière, unir à nos domaines Parme, Modène, la Toscane^ sur lesquelles nous avons des droits incontestables. Notre armée est habituée à vaincre toute seule les plus grandes puissances de l'Europe. »

Un tel langage serait applaudi à Rome, en Italie, partout. On dirait que le gouvernement romain vient de sortir de l'ornière, qu'il entre franchement dans la voie du progrès , que Rome est le pays le mieux administré de toute TEuropc, que le peuple est content, les finances prospères, qu'on va à la

grandeur et à la gloire ; car, aujourd'hui, comme au temps du bon La Fontaine, et comme toujours :

Le monde est vieux , et .cependant n le faut amuser encor comme un enfant.

Malheureusement le Saint-Père est dans une position tout exceptionnelle. Ni lui , ni ses ministres ne peuvent mentir. Jamais, quoi qu'on fasse, ils ne pourront se résoudre à égarer la nation et à l'amuser par de pompeux mensonges. Là est le mal, aux yeux des hommes politiques, et c'est là tout le nœud de la question romaine.

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