RIGUEURS POLITIQUES
Albano, 6 octobre.
Si quelqu'un voulant critiquer les institutions qui régissent aujourd'hui la France , s'avisait de dire que Charles IX commanda la Sain1>-Barthélemy et Henri III l'assassinat du duc de Guise , on trouverait cela bien étrange. Or, M. About, pour dénigrer le gouvernement de Pie IX, dit que Sicote-Quint fut un grand Pape et un grand bourreau; que même il fit pendre un Pepoli , il y a de cela quelque trois cents ans.
Puisqu'il s'agit ici des Pepoli , disons en passant un mot des Pepoli. Depuis longtemps ils sont la plaie de Bologne. En 1 350 , Jean de Pepoli fut traître aux Papes et à sa patrie. Il vendit Bologne, aux seigneurs de Milan , malgré le peuple indigné qui criait : nous ne voulons pas être vendus. Un autre Pepoli se mêla , au seizième siècle , de faire de l'opposition à Sixte-Quint qui ne plaisantait pas. Il fit de son château le repaire des brigands et des assassins , refusa de les livrer au légat de ce Pape, disant qu'il ne reconnaissait point de maître dans ses domaines. Sur quoi , Sixte-Quint le fit pendre.
Grégoire Leti , prêtre apostat qui , pour vivre , écrivit d'une manière assez plaisante , non la vie , mais le roman de Sixte-Quint , dit que ce Pape fit pendre le Pepoli , parce que le père lui avait autrefois parlé trop durement. M. About n'a pas su lire Grégoire Leti ; car, il croit que c'est le même Pepoli et non son père qui avait donné un coup de pied, au lieu d'un morceau de pain à Sixte-Quint , lorsqu^il mendiait à Bologne. Jamais Sixte-Quint n'a mendié. Il fut commissaire de son ordre à Bologne. Avec les pouvoirs dont il était revêtu et le caractère qu'on lui connaît , il n'eut pas souffert qu'on lui donnât impunément des coups de pied. Leti, chacun le sait, ne mérite aucune créance. On lui demandait un jour si toutes les particularités qu'il racontait de Sixte- Quint étaient vraies. Il répondit , comme pourrait le faire M. About : // importe peu quelles soient vraies, pourvu quelles soient bien imaginées. Fiez-vous donc à ces gens-là et cro jez-les sur parole ! '
Enfin, un autre Pepoli sème à Bologne depuis dix ans le mécontentement et la révolte. Il s'est mis à la tête de l'opposition. Il a écrit une méchante brochure pour démontrer [Risum tenealis?) que les finances Pontificales sont moins prospères que celles du Piémont. Il eut dans sa vie une belle occasion de signaler son courage , ce fut après la bataille de Magenta. S'il avait ce jour-là organisé des volontaires et qu'à leur tête il eût chassé les Autrichiens de Bologne , il aurait rendu un grand service à l'armée française ; il y aurait eu un peu de gloire et peut-être quelque mérite dans sa défection. Mais il
atton4 pour se déclarer que les AutrichiciLs aient évacué la citadelle. Quand ou porte un nom si beau, ce ii*est pas à coup d'écritoires , à coup de chiffres et.de brochures qu'on fait la guerre, c'est avec son épée. Il est fâcheux pour le marquis Pepoli de ne pas L'avoir compris.
Lorsqu'il a parlé des Pepoli, M. About entame le chapitre des rigueurs Pontificales. Si nous vivions aux temps d'Alexandre VI et de Sixte-Quint , qui furent sévères et chatouilleux à l'endroit de l'obéissa^ce due au Souverain , on pourrait concevoir ces plainta?. Mais accuser de sévérité Pie IX, la dovjceur et la clémence même , Pie IX qui , deux fojs, donna l'amnistie, qui exauce tous les pourvois en. grâce et ne trouve son plaisir qu'à pardonner, e&t-^e de la justice ?
Ayant d'attaquer Pie IX, M. About s'arrête un moment à son prédécesseur. Grégoire XVI, ditil , accorda une dispense d'âge à un mineur pour qu'il pût légalement porter sa tête au bourreau. J'ai été à la Daterie , à la Chancellerie , aux Mémoriaux , ainsi qu'au Mcnte-Citorio demander des nouvelles de cette dispense d'âge. Elle est inconnue à tous les employés , on ne l'a transcrite sur aucun registre. Le très véridique Leti dit quelque chose de ce genre du pape Sixte-Quint, dans le même chapitre où il raconte la mort du Pepoli. N'auriez-vous pas fait erreur, M. About , n'auriez-vous pas confondu, par ha^sard, Grégoire XVI avec Sixte-Quint? Ces chp^es-là arrivent , quand on écrit. Trois-cents ans de plus ou de moins , ce n'est là qu'une bagatelle ,
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et après tout Sixte-Quint étant Pape au même titre que Grégoire XVI, on peut, sans scrupule , citer Tun pour l'autre.
Il y a des eanlés^ ajoute M. About, il y a des bannis et vous ne trouvez pas que ce soit là de la rigueur. — Il y a des exilés, je le sais, ils sontaunombre de 200; ce sont les chefs d'émeute, les membres du gouvernement provisoire, ceux qui poussèrent le peuple à la révolte, c'est Mamiani, Galetti, Sterbini, etje vous demande ce que feraient à Rome de tels hommes, s'ils y rentraient. Ce sont les complices de l'assassinat de Rossi et ceux qui firent le 2 septembre de saint Calixte; ce sont, enfin, ces harpies qui pillèrent les caisses du gouvernement, engloutirent des sommes énormes sans en rendre compte, et répondirent à ceux qui demandaient leurs livres de recette et de dépense , qu'à Vicence un boulet de canon les avait emportés. Voilà ceux que le gouvernement pontifical tient éloignés de Rome, et encore il en gracie toujours quelques-uns. Il en est d'autres qui ne veulent pas se résoudre à faire le serment de ne plus comploter : c'est là ce qui les éloigne de Rome, et non la sévérité du Pape. Enfin, il en est qui, exilés de droit, ne le sont pas de fait. Revenus dans leur patrie sous un nom supposé , la police ferme les yeux pour ne pas les voir.
Ne venez pas nous dire, M. About, qu'en î'^trant à Rome, les exilés ne peuvent exercer leur profession, qu'on leur défend de plaider et de vivre de leur travail s'ils sont avocats; ce serait là une calomnie. Vous citez l'exemple d'un avocat romain
qui, réduit à la misère, parce qu'on lui défend de plaider, regrette Texil et la terre étrangère, où il vivait avec peine, si l'on veut, mais enfin il vivait. Jo sais le nom de tous les avocats de Rome, et je n'en connais aucun à qui votre discours puisse s'appliquer. Je ne me bornerai pas à des généralités insaisissables, comme vous le faites ; je veux citer des noms. Deux avocats romains ont été graciés : Sturbinetti et Galeotti. L'un fut ministre de la justice sous Mazzini, l'autre fut un des meneurs du parti républicain. Ils plaident cependant, ils plaident souvent , ils plaident fort bien , sans que personne songe à leur^défendre l'exercice de leur honorable profession ; c'est môme l'avocat Sturbinetti qui a plaidé tout récemment la cause du duc Bonelli . M. About n'est guère plus exact lorsqu'il raconte les faits de Paliano en 1 856. Paliano est une prison. Il y a toujours 1 30 à 200 détenus. Or, en 1 856, les prisonniers formèrent un complot, brisèrent toutes les portes, et se disposaient à fuir ; mais la troupe cerna le fort, et ôta aux mutins tout moyen d'évasion. Les condamnés se barricadent , montent sur les toîts, et se disposent à faire pleuvoir sur les pontificaux une grêle de tuiles et de pierres. Les soldats font des sommations, et comme elles restent sans effet, ils se résignent à tirer sur cette bande de forcenés : on en tua trois ou quatre , les autres se rendirent. On les tua, comme des moineaux, sur les toîts, dit M. About. Singuliers moineaux, qui attentèrent à la vie de leurs gardiens, assez cruels pour ne pas se laisser assommer ! Je voudrais
bien savoir ce qu'on pense de cela en France, et ce que feraient en pareil cas vos gendarmes.
Les Autrichiens, il faut en convenir, ont exercé des rigueurs à Bologne et à Ancône ; mais, le Pape a protesté bien souvent contre leurs actes arbitraires. Quand ils occupaient Ancône et Bologne, il partait chaque semaine de la secrétairerie d'Etat des protestations très-énergiques. Il est vrai que les Autrichiens n'en tenaient pas compte. Devons-nous croire cependant qu'ils fusillaient ou faisaient tomber des têtes pour le plaisir de voir couler le sang ? Je ne veux pas ici me faire leur avocat ; mais je ne puis m'empêcher de reconnaître qu'il y eut des sentences assez justes. Par exemple, quand les Autrichiens saisirent et firent passer par les armes les brigands qui exercèrent des vengeances particulières et poignardèrent les gens à droite et à gauche sous le manteau de la République , croyez-vous que la sentence fut injuste et les Autrichiens trop sévères? Sans doute, le nombre des exécutions fut grand dans les Romagnes, il fut trop grand ; mais les représailles sont la suite ordinaine des révolutions, et la responsabilité pèse sur les hommes qui allument le flambeau de la guerre civile. De plus, les Autrichiens, en s'avançant dans le pays, rencontrèrent plusieurs de leurs soldats qui, après avoir déserté leur drapeau, étaient venus à Rome prendre part à des scènes de cannibales , les bandes de Garibaldi étant , comme on sait , composées en grande partie de déserteurs lombards. On les fusilla, suivant les lois de la guerre. Avait-on besoin, pour cela, d'une
permission du Pape? Le Pape pouvait-il légitimement intervenir pour sauver la vie à des misérables qui n'étaient pas même ses sujets? Et vous osez dire, en parlant de ces fusillades : Le sang coule, et le Pape s'en lave les mains,,.. Louis XVIII aurait mieux aimé descendre du trône que de laisser auœ Russes le droit de fusiller légalement ses sujets. N'est-ce pas là, M. About, abuser de la parole et surprendre la bonne foi de se;^ lecteurs ? La fureur de dénigrer vous emporte.
Vous osez vous plaindre des rig-ueurs politiques dans une ville qui est celle du monde où Ton parle le plus du gouvernement, où l'on en parle avec une lijbprté démesurée, où l'on en parle plus qu'à Paris, plus qu'à Londres, au grand étonnement des étrangers; où tout semble permis, les soupçons téméraires, les insinuations perfides, la calomnie, quand . c'est du gouvernement qu'il s'agit ; où l'on peut (Jire tout ce qu'on veut sans que la police vous en demande compte , au point que les bons Romains font cet aveu : « En France, vous avez la liberté de la presse, mais ici, nous avons celle de la langue, noi abbiamo la liber ta délia lingua. » Quand vous soutenez, M. About, qu'aucune parole ne se perd dans un Etat surveillé par des prêtres , vous montrez une fois de plus que vous ne savez pas votre Eome, et que vous auriez dû laisser à d'autres le soin d'en parler.
Cependant, qui mieux que vous pouvait parlera du gouvernement pontifical? Qui a pu l'apprécier davantage ? Vous êtes la preuve vivante delà bonté .^es PapQS. Pour vous démontrer sans réplique que les rigueurs politiques ne sont pas excessives, je ne
VOUS dirai pas que sous le règne de Pie IX, il n'y a pas eu, à Borne, une seule exécution pour cause politique ; que le Pape, au témoignage de M. de Rayneval , a toujours adouci la rigueur des sentences; que les prisons sont bien tenues, bien aérées, et les prisonniers bien nourris ; qu'il n'est pas , en Europe , un seul Etat où l'on ait plus d'égards pour les malheureux que le crime ou les délits politiques tiennent sous les verroux. Je veux parler de vous, de vous seulement. Vous êtes venu à Rome, il y a dix-huit mois; Rome vous donna l'hospitalité, et pour prix de la liberté que vous laissait une police débonnaire, vous avez publié des écrits où Rome était travestie et calomniée. Vous n'avez épargné personne, ni le peuple, ni les riches, ni les prêtres, ni le gouvernement, ni le Pape luimôme. Enfin, après trois mois, la police perdit patience. Elle vous envoya un passeport, elle glissa dans le Journal de Rome trois lignes à votre adresse, qui excitèrent à Rome une hilarité générale. De grands éclats de rire vous suivirent jusqu'à Civita, où vous prîtes la mer. Ce fut toute la vengeance de ces prêtres que vous flagelliez. Si de Varsovie vous aviez écrit de pareilles lettres sur l'empereur de Russie , on vous aurait fait faire un voyage d'agrément en Sibérie. Si vous aviez parlé ainsi en Lombardieou à Milan, vous gémiriez encore sous les plombs de Venise. A Rome , on s'est contenté d'égayer le public à vos dépens. Venez ensuite nous parler des rigueurs politiques de Rome !