IMPUNITE DES VRAIS CRIMES
Velletri , 8 octobre.
M . About nous a fait entendre , au chapitre précédent, le médecin Tant-pis ; maintenant le médecin Tant-mieuœ va parler. Tantôt le gouvernement pontifical était sévère à Texcès ; maintenant on le trouve trop doux. Le critique eût très-bien fait , à mon avis du moins, d'intituler ce chapitre : Contradictions. Les contradictions j foisonnent.
Le gouvernement , dit M. About , est trop faible pour entreprendre une expédition contre le brigandage et purger définitivement le pays. Le vol simple d'ailleurs, le vol innocent, le vol de tabatières et de foulards, est toléré aussi paternellement que la mendicité. Mais voici la contre-partie : Le supplice du chevalet a été remis en vigueur par le doux cardinal Antonelli, Il s'agissait, notez ce point, d'un voleur incorrigible. On lui donna , sur la place du peuple , vingt coups de bâton . comme on le pratique en Angleterre, sur les navires de l'Etat et dans les universités.
f^ malversations des fonctionnaires publics sont to^
iéréesi tant quelles ne nuisent pas direetement du. pouvoir. Un peu plus loin , on lit , par contraire : Quelquefois , on punit les coupables d'un certain rang , même on exagère contre eux la rigueur des lois. Par exemple, Campana. La justice ou du moins la disgrâce tomba sur le pauvre marquis.
Enfin , car il faut se borner, il y a encore de beoAix coups à faire au-delà des Appennins. Dans les années passées, des crimes innombrables affligeaient les Bornagnes. Le nombre des malfaiteurs allait en augmentant. Rien na changé depuis..'. Vous allez eroijre qu'on parle de cet horrible pays de deçà les Appennins , empoisonné par la béùédiction du Pape j le fanatisme et la superstition! Pas du tout. M. Abont dépeint Tétat des Eomagnes , ce pays dont il parle ailleurs en si bons termes : Passons les Appennins ; cela repose. Vous trouverez dans les villes et dans ks villages Vétoffe d'une grande nation , l'homme devient meilleur et plus grand à force de lutter contre la nature. Il sait ce qu'il vaut , il voit oit il va ; en cultivant son champ, Use cultive lui-même. Un travail opiniâtre
améliore incessamment la terre et l'homme Cette
barrière des Appennins , qui les éloigne du Pape , les rapproche de l'Europe et de la liberté.
On ne peut exiger de vous , M. About , que vous possédiez pleinement la question romaine , vous ne Tavez pas étudiée ; mais ce que je ne vous pardonnerai jamais, c'est de n'être pas d'accord avec vousmême.
Quand on voit M. About se contredire ainsi luimôme , ou ne s'étonne plus qu'il soit en coutradic-
tion flagrante avec les faits , qu'il cite à faux , qu'il se montre sévère à l'excès envers les Papes. Pourquoi reprocher au gouvernement romain la manie des Italiens, de vider toutes les querelles par le poignard , et d'en appeler à cette arme comme à un juge suprême ? Le stylet est-ce donc une arme inconnue à Naples, à Livourne, à Florence, à Turin ? Mais, est-il un seul voyageur ayant parcouru l'Italie qui ne vous raconte quelque histoire de poignard dont il a été témoin oculaire? N'est-ce pas une chose connue de tous et comme une vérité mathématique que, depuis le détroit de Messine jusqu'à la pointe du Simplon , on s'égorge pour un rien , une rancune, un manque de parole, une infidélité? Que peut y faire le Pape ? Si les Italiens ont le sang chaud, les nerfs sensibles et le cœur prompt , est-ce sa faute à lui ? Peut-il changer la nature des hommes et des choses? Croyez-vous qu'en gouvernant avec plus de sévérité , il pourrait exterminer les chevaliers du poignard ?
Est-il en Europe un roi qui consentit à dresser dans ses Etats l'échafaud quatre fois par jour pour réprimer ces assassinats ? S'il le tentait , n'appellerait-:Ou pas cela une affreuse boucherie ?
Venise n'est pas soumise au Pape. Les Autrichiens ont des défauts , je l'avoue ; mais on ne peut leur reprocher un excès de tendresse et de faiblesse pour iQurs administrés. Cependant , à Venise ', sous le nez de leurs hulans et à la bouche de leurs canons , on se dague , on s'assassine , tout comme à Rome , .à Bologne et à Faenza. C'est la vieille coutume de
ritalie , et chaque peuple à son faible. En France , où la loi est inflexible , on n'a pu faire perdre aux Italiens qui y sont domiciliés cette affreuse habitude. Partout où des Piémontais travaillent par bandes à quelque grand ouvrage , il ne se passe pas de mois, pas de semaine, sans que le poignard fasse quelque victime. La surveillance de la police et la prompte répression du délit n'ont pu calmer la chaleur du saiig. Il est rare que , dans le Midi de la France , les assises s'ouvrent sans qu'un Piémontais vienne s'asseoir sur le banc des accusés pour un crime de ce genre. Et lorsque vous êtes impuissant à déraciner cette habitude , vous venez accuser Rome et le gouvernement pontifical ! Vous ne savez donc pas ce qui se passe chez vous !
Puis , vous osez dire que VEtat romain est le plus foncièrement catholique de l'Europe et le plus fertile en crimes de toute espèce , et surtout en crimes violents , comme si le catholicisme produisait ces belles choses-là ! Vous ignorez donc que , d'après toutes les statistiques , d'après les écrivains les plus favorables au protestantisme, les crimes et les délits augmentent dans un pays à mesure que la foi catholique en est bannie ; qu'autrefois , à Strasbourg , à Nuremberg , et dans toutes les villes qui embrassèrent la prétendue réforme , les assassinats et les exécutions capitales s'accrurent d'un tiers ; qu'aujourd'hui encore , les pays catholiques sont ceux où les crimes violents sont le moins fréquents ; que l'Angleterre et le Piémont voient beaucoup plus de crimes de ce genre que Rome ; qu'à Rome enfin , le
nombre des vols et des îtssassinats diminue chaque année , tandis qu'en Angleterre et en Piémont , il augmente d'une manière effrayante. Vous ne lisez donc pas les journaux piémontais qui jettent des cris d'alarme à la vue de tant de crimes et font entendre ces plaintes énergiques ;
(( Les attentats au droit de propriété sont à Tordre du jour. De tous côtés, nous recevons des plaintes à ce sujet. On vole le bois de vigne , on vole des instruments aratoires , on vole des denrées de toute espèce. La pauvre veuve , le petit propriétaire travaillent comme des malheureux pour ensemencer et soigner leur champ, et de mauvais sujets emportent le produit de leurs pénibles labeurs. »
{L'Indépendant du 3 avril 1857.)
Mais ce sont là des généralités. Suivons pas à pas M. About , discutons les faits qu'il raconte , examinons les noms qu'il cite Le duc Cesarini, dit-il, assassine à bout portant un de ses domestiques qui lui parlait sans assez de respect. Le Pape le condamne à un mois de retraite , pour V exemple. Quand un meurtre est commis, la justice humaine prend mille précautions avant de dire à un homme : C'est vous qui êtes le meurtrier. Elle fait une descente sur les lieux pour dresser procès-verbal ; elle s'attache aux moindres indices. Si la voix publique ou celle des témoins désigne un homme , on le met en prévention. Si enfin les réponses qu'il fait au juge d'instruction ne sont guère satisfaisantes , le prévenu devient accusé. Puis , on fait venir une nuée de témoins, que l'accusé récuse, s'il veut. Il appelle à sa
no
décharge d'autres témoins. D'habiles avocats le défendent. Ce n'est qu'après toutes ces formalités que la justice dit : « Vous avez tué. » M. About n'y va pas avec tant de précautions. Sans interroger les témoins , sans entendre le prévenu , il lui dit, en le nommant par son nom, qu'il a brûlé la cervelle a un homme, et il le fait passer pour un assassin, sauf à faire ]glus tard des excuses , quand le prince Cesarini réclamera. Si vous l'aviez bonnement accusé d'avoir donné un coup de pied à son domestique , ou même de lui avoir administré une bastonnade, la chose serait grave, sans doute ,^ïiais enfin le prince ne serait pas déshonoré. L-aoeueer de meurtre, c'est autre chose. Vous êtes fort epcpéditif dans votre procédure , M. About , et comme je vois, vous n'y allez pas de main morte. Si on m'accusait de quoi que ce soit , je ne voudrais pas vous avoir pour juge. C'est alors qu'il faudrait prendre la fuite , comme d' Aguesseau le conseillait , au cas où l'on serait accusé d'avoir dérobé les tourfe de Notre-Dame. Et ce Monseigneur B... , que vous accusez aussi, vous avez bien fait de taire son nom. C'était prudent et la calomnie était plus à son aise; car personne ne pouvait réclamer.
L'histoire du défenseur de Campana est charmante. // fut condamné , dites- vous, pour l'avoir trop bien défendu. On lui interdit le barreau pour trois nwis. Sans doute , c'est de l'avocat Marchetti que vous voulez parler. On lui interdit le barreau pour p,voir mal défendu ce pauvre marquis. Car, enfin , est-ce bien plaider que de négliger les précautioi^s of a-
toires et les exordcs par insinuation? Ce Marchetti, qui a de l'esprit et du savoir , plaida cependant en ces termes la cause de Campana :
« Messieurs les juges, je ferais mieux de me taire, car, d'avance , je vois que nous serons condamné. Avant de nous entendre, vous nous avez jugé. Vous n'écouterez pas la voix de votre conscience ; le pouvoir vous a dicté la sentence que vous allez prononcer contre nous. »
Il dit cela ou quelque chose d'approchant. Il fit plus : avant que le jugement intervînt , il fit circuler son plaidoyer dans Rome , contrairement à lusage, pour échauffer les esprits. On le laissa user de tous ces moyens pour ne pas avoir Tair de gêner la défense. Mais quand le jugement fut rendu , on Itii interdit le barreau pour trois mois. N'était-ce pas mérité ? Ne devait-on pas rappeler à l'avocat Marchetti les principes de la rhétorique et les de- Yoirs de son état ?
Puis , vient le tour de Monseigneur Amici, qui n'a jamais été juge et qui jugeait mal, dites-vous. Il aurait ptj juger , sans doute , car il a de l'esprit et du jugement ; mais enfin , il n'a jamais jugé de sa vie , et vous en faites un auditeur de Rote.
Il n'y a pas jusqu'au droit d'asile que vous ne blâmiez. Le droit d'asile a d'excellents résultats en Italie. Dans un pays où les passions sont si vives , le temple sacré et les cloîtres opposent souvent des barrières aux assassins. Ce droit n'a pas les inconvénients que vous y voyez. Lorsque le voleur ou l'assassin se réfugie dans le temple, la justice va l'y
chercher, avec la dispense du Pape ou du cardinalvicaire, si vous voulez : mais enfin elle y va. Notez que ce n'est pas TEglise catholique qui a créé le droit d'asile. Les Grecs , les Romains et les Juifs le reconnaissaient. Souvenez-vous des six villes de refuge , et du bois sacré des Euménides , où le vieil CEdipe vint chercher un asile.
Quant à la robe d'un capucin qui sauve ceux qui s y accrochent, c'est là une belle imagination qui ne fait honneur qu'à la fécondité de votre esprit. La bure d'un pauvre moine a moins de puissance.
Il y a, dites-vous , à Pah , un employé politique , un galant homme , qui épluche le passeport des étrangers jusqu'à ce qu'on lui donne vingt sous , et qui rérépend : la misère est grande , quand on se plaint d'avoir été volé. Or, jamais employé politique n'éplucha les passeports à Palo. Demandez à tant d'étrangers qui sont allés de Rome à Civita. Le conducteur prend tous les passeports , les renferme , en partant, dans un grand sac de cuir, et personne n'y touche qu'à Rome ou à Civita. Voyez donc quelle exactitude vous mettez dans les moindres détails et comme vous connaissez bien le pays ! Après tout ; vous faites bien, et je vous approuve. Ceux qui vous lisent n'ont pas vu Rome , et personne n'ira courir à Palo pour vérifier vos dires , s'il lui reste des doutes.
Mais le fait le plus extraordinaire du chapitre , le voici. Le fond de l'histoire , c'est une tabatière qu'on vole à M. Berti , au Campo- Vaccine , comme on pourrait le faire au Bois de Boulogne et aux
Cliamps Elysées ; car le septième commandemeat n'est pas mieux observé à Paris qu'à Rome. Mais ce qui piqua ma curiosité, c'est que M. About était ici plus explicite que de coutume. Il nomme tout : le lieu du vol , le Campo-Vaccino ; l'objet volé, une tabatière ; le voleur , Pepe , et le volé , M. Berti , secrétaire de M^*" Vardi. Vous avez là des détails précis. Rien n'y manque , et vous pouvez, à l'aide de tous ces renseignements , vous mettre en campagne pour voir si tout concorde avec le récit de M» About. C est là ce que j'ai fait. J'ai demandé à quelques personnes bien renseignées si elles connaissaient M. Berti, secrétaire de M^r Vardi. Ma foi, non! m'ont-elles répondu. Il n'y a jamais eu de M^^ Vardi. Lisez plutôt /'Almanach de Rome , depuis 1 801 . Enfin , quelqu'un me dit : Si vous désirez avoir de plus amples reîiseignements sur M^^ Vardi , allez chez un tel. On m'adresse à un bon chanoine âgé de 97 ans, qui savait beaucoup de choses présentes et passées. J'y vole. « DonGerolamo, luidisje, en lui baisant la main , je suis indiscret peutêtre en venant demander à votre révérence un renseignement dont j'ai besoin. J'ai lu dans un livre imprimé à Bruxelles , où l'on ne se pique pas d'exactitude , le nom de M^r Vardi , et jamais , à Rome, il n'y eut un Monsignore de ce nom. » Il sourit, releva ses lunettes, puis il me dit : « Mon enfant, n'allez pas si vite ! 11 est vrai que je n'ai pas connu de prélat de ce nom, et pourtant j'ai quatre-vingtdix-sept ans. Mon arrière-grand-père , qui était un homme très-minutieux, et qui savait le nom de
tous les Monsignori, n'a jamais prononcé devant moi celui de Ms'* Vardi , ce qui nous fait remonter jusqu'au pape Ottoboni. Cependant vous ne pouvez dire que M^*" Vardi n'a jamais existé ; car, lorsque le pape Grégoire XI entra dans Rome par la porte d'Ostie , comme vous savez , M»*' Vardi l'accompagnait. Il tenait même un des bâtons du dais. Mais sa famille s'éteignit avec lui , et je serais grandement surpris qu'on eût volé une tabatière à son secrétaire. »
Vous le voyez , M. About , vous citez des noms et des hommes qui ne sont plus ou qui n'ont jamais existé. Comment voulez-vous qu'on vous croie sur parole et quelle confiance peut-on avoir en vaofe? On se lasse de vous suivre et de vous réfuter.