‹ Réponse à la Question romaine de m. E. AboutChapitre 17 sur 24 · TOLERANCE · texte numérisé non relu

TOLERANCE

' ' « ' Rome, 12 octobre.

' 'Vicdiàun mot qui sonne bien et qui produit tou jours son effet dans les livres et dans le discours. Tolérance! c'est-à-dire cliarité, liberté, patience, égards mutuels. Mais il n'es't pas facile de s'entendre sur la signification de ce mot. On lui donne un sens ou un autre selon qu'on est hétérodoxe ou catholique.

L'Eglise catholique ne tolère pas Terreur. La foi qu'elle prêche est xm dépôt qu'elle a reçu du Ciel et elle ne peut l'altérer par le mélange des doctrines humaines. Elle croirait avec raison trahir son mandat et sacrifier Ja vérité en transigeant avec les hérétiques, en leur disant : Je vous sacrifie la présence réelle, accordez-moi la Trinité. Inflexible quand il s'agit des croyances, elle est très-accommodante pour les personnes qui n'ont pas sa foi. Elle leur laisse la liberté de penser comme il leur plaît. Elle n'y met qu'une condition dans les pays

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où elle domine, c'est qu'elles ne troublent pas son culte en propageant Terreur. Il y a bien eu, si vous voulez, l'inquisition, les dragonnades et la Saint- Barthélémy. Mais tout le monde sait que l'inquisition fut en Espagne et en Portugal un tribunal royal plutôt qu'ecclésiastique établi par les rois pour découvrir et châtier les juifs et les mahométants qui se couvraient du voile de la religion afin de conspirer plus à leur aise. Bien des fois les Papes réprimèrent le zèle des inquisiteurs et les frappèrent d'excommunication. Les dragonnades et la Saint-Barthélémy ne peuvent être non plus reprochées à l'Eglise catholique. Dans im temps oii deux grands partis politiques divisaient la nation, il plut à Charles IX d'abattre, parla violence et la cruauté, un de ces partis, malgré les évoques. Il plut aussi à Louis XIV de bannir des hommes qui formaient un centre d'opposition à l'autorité royale et on eut les Dragonnades. Qu'avait à y voir l'Eglise catholique qui n'a jamais persécuté les hérétiques, l'Eglise qui aux premiers siècles blâma les évêques d'Espagne trop sévères contre les priscillianistes, l'Eglise qui a pour devise l'horreur du sang versé : Ecdesia abhorret à sanguine? Et cependant on accuse l'Eglise catholique d'être intolérante !

Les protestants, au contraire, tiennent peu au dogme, et se font mutuellement de légers sacrifices pour ne pas rompre l'union. Ils viennent tous calvinistes et luthériens participer à la même cène et boire à la môme coupe. Mais ils sont implacables pour les personnes. Henri VIII et la très-douce

Elisabeth firent couler autour d'eux des fleuves de sang. Les prôtres, les évoques, les nobles lords et les reines elles-mêmes gravirent les degrés de l'échafaud. Le prôtre qui disait la messe et le pieux laïque qui Tentendait étaient punis de mort. Aujourd'hui même où règne dans tous les pays catholiques une aimable tolérance, si on persécute encore c'est dans les pays protestants. L'Europe a vu Tannée dernière de pauvres femmes arrachées à leurs familles et condamnées à l'exil en punition de leur croyance. Encore leur fit-on grâce en les traitant si durement. La loi les frappait de mort et par un adoucissement qui faisait le plus grand honneur à leurs juges, on se contentait de les bannir, et pourtant l'Eglise protestante est tolérante, on le dit du moins !

La Russie frappe à coups redoublés sur les catholiques de la malheureuse Pologne. Elle ferme les églises et les couvents. Chaque année elle recrute des brigades de martyrs et les envoie en Sibérie. Cependant les journaux qu'elle paye à Bruxelles font chorus avec M. About, et comme le pavillon couvre la marchandise, ils portent à Paris ses diatribes contre le Pape et les cardinaux.

Il n'y a pas jusqu'aux empereurs romains, jusqu'à Néron , qui avait le cœur si tendre, jusqu'à Dèce, à Pâme si. douce, et jusqu'au suave Dioclétien, qui ne fussent, d'après M. About, des modèles de tolérance. Il est vrai qu'ils firent des millions de martyrs, qu'on n'épargna ni l'enfance, ni la vieillesse, ni le sexe, qu'on mit à torturer les victimes des raffine-

ments iaouis, qu'on leur arrachait les yeux, les cheveux, les ongles, la peau, qu'où leur brûlait les flancs avec des flambeaux, qu'on faisait couler dans leur bouche un plomb embrasé, que Néron enfin les recouvrait de .bois et de résine, y mettait le feu et faisait dans un char le tour de ses jardins à la lueur de ces torches sanglantes. Et cependant, le paganisme était plein de tolérance ; du moins c'est l'opinion de M. About. Ecoutez-le parler : « Le Polythéisme romain qui tolérait touty eoocepté les coups de pied de Polyeucte dans la statue de Jupiter, fit «c place au Dieu df Israël, Les chrétiens vinrent ensuite ei furent tolérés jusqu'au jour où ils conspirèrent contre les lois, » Les conspirateurs étaient les Cécile, les Agnès, les Pudentienne, les Anastasie ! En ôilvrant des aperçus si nouveaux, vous devriez au moins lious dire quelque chose de ces conspirations ourdies par nos pères les premiers chrétiens. Votre discours aurait plus de force, si vous preniez quelquefoiis la peine de prouver ce que vous avancez.

Cependant on peut dire à la rigueur que les chrétiens conspiraient contre les lois, ces lois qui autorisaient le culte rendu à Vénus, à Mercure, à Cybèle, ces lois qui consacraient l'esclavage et faisaient d'un homme la chose d'un autre , ces lois qui permettaient aux maîtres de jeter leurs esclaves dani^ les viviers pour en nourrir les lamproies. Je n'aurais jamais cru que nos pères fussent coupables en conspirant contre de pareilles lois. Il fallait M. About pour me l'apprendre. Lui seul aussi pouvait se plaindre de l'intolérance des Papes envers les juifs.

. Jusqu'ici on avait pensé le contraire, on s'était figuré qu'aumoyen-âge, les Papes tout seuls avaient sauvé la race israélite. M. About peut savoir des choses fort intéressantes sur quelques juifs en particulier; mais enfin, il ne sait pas aussi bien que les juifs eux-mêmes ce qui peut intéresser la nation. Or, les Rabbins assemblés à Paris par les soins de Napoléon I®*", crurent qu'il était de leur devoir de rendre aux Papes un tribut d'hommages et de recom^âissance. Ils avouèrent que les Papes les avaient sauvés de la ruine et de la proscription. Mais peutêtre ils se trompaient et M. About en sait plus long qw les Rabbins. Aussi voyez comme il parle des persécutions des Papes contre ces pauvres juifs. Il jsn-est tout ému, et sans doute Rostchild aura plus de plaisir à voir le tableau tracé par M. About, que celui de la bataille de la Smala. Le jour du possesso, tes juifs se présentaient au Pape sous l'arc de Titus et lui présentaient la Bible couverte d'un voile. Le Pape leur disait que ce livre était voilé pour eux et qu'ils n'y voyaient goutte, et les juifs se retiraient en silence. Quel outrage ! quelle barbarie ! quelle insolence ! s'écrie M. About. Autre grief. Une fois l'an, le sénateur de Rome donnait officiellement un coup de pied à un juif, sans trop appuyer, cela s'entend. On choisissait pour la cérémonie un juif qui iietenaitpas trop à l'honneur, et il n'en manquait pas à l'époque. Voilà tout ce que les Papes firent souffrir aux juifs, d'après M. About lui-même. Or, quand on songe à ces juifs d'Espagne et de

Portugal brûlés tout vifs, à ces juifs de France dé-

pouillés de leurs biens et bannif?; comme usuriers et empoisonneurs , on est assez disposé à croire qu'à Rome on ne les traitait pas mal. Si , par hasard , M. About voulait comparer les juifs de Rome à ceux de Pologne et de Russie qu'on baptise par force ou qu'on oblige à porter l'habit jaune , il avouerait que le Pape est plus paternel qu'Alexandre II, et l'encre qu'il use à défendre les juifs de Rome , il pourrait l'employer à faire entendre raison au czar. Mais il faudrait rompre avec le Nord et se voir patrôné par le Nord , c'est encore une assez belle chose !

Que veut^on de plus pour les juifs de Rome? Les portes du Ghetto sont ouvertes. Le très révérend Père M**"^ ne va plus leur prêcher la foi catholique. Ils peuvent s'établir où ils veulent. C'est Pie IX qui leur a valu ces petits avantages. Et cependant, voyez comme la statistique est une science paradoxale, s'écrie M. About. Elle nous apprend que le nombre des juifs a décru depuis que Pie IX a aboli les bis qui les gênaient. Comme on ne peut douter que les juifs ne soient mieux traités qu'autrefois, il faudrait conclure que les juifs ont besoin de persécution et que la liberté leur est nuisible. Il faut qu'il y ait à cela quelque bonne raison et cette raison la voici : Les juifs ont profité de la -liberté pour se répandre dans les autres quartiers de Rome et pour voyager dans l'Etat pontifical. Ils mettent de plus peu d'empressement à donner leurs noms aux faiseurs de statistique, et c'est là toute la cause de la décroissance apparente do la race juive» Puisque nous voici en

plein Ghetto, n'en sortons pas sans avoir examiné la législation qui régit ce quartier. Les Papes craignirent autrefois qu'on ne fit payer aux pauvres juifs des prix de loyer exhorbitants. Ils réglèrent eux-mêmes la somme. Que font les juifs? Ils payent aux propriétaires la somme légale et sous-louent à d'autres leurs appartements à des prix exhorbitants. C'est là cette puissance occulte qui les tient enfermés au Ghetto. Quelle horreur ! et comme les Papes 8ont intolérants!

M. About appuie sa proposition de quelques exemples. C'est d'abord l'histoire du jeune Mortara. On a dit là-dessus des choses fort raisonnables que M. About n'a pas lues peut-être. Mais un petit avis du ministre de l'intérieur a défendu à tout le monde de parler de l'affaire Mortara. Je suis trop de mon pays et je respecte trop la loi pour violer la défense du ministre.

Vient ensuite une affaire criminelle qui malheureusement n*est pas inscrite aux archives judiciaires de Rome. Que de paperasses j'ai fouillées, que de juges j'ai interrogés ! personne n'a pu me donner des nouvelles de ce juif tué par un chrétien qu'on acquitta après qu'il eut parlé ainsi : « Messieurs, celui qui tue un chrétien mérite la mort, parce qu'il a tué le corps et l'âme, la victime n'ayant pu recevoir en mourant ainsi, les sacrements de l'Eglise ; mais celui qui ôte la vie à un juif ne cause que la mort du corps, les juifs étant comme on sait, inconvertissables, et s'en allant tous à l'enfer, qu'ils meurent un peu plus tôt ou un peu plus tard. » Les

jïfgesj^d'aprè^ M. About, furent ooàvaineua tpar cette logique et mirent l'accusé hors de cour. C'est bien le cas de s écrier avec les bons Romains. : Si nonévero,...

L'affaire de M. Padova, honnête juif de Cento, près Ferrare, clôt le chapitre de la tolérance. En deux mots, voilà l'affaire : M. Padova faisait le commerce. Il avait un jeune chrétien pour teneur de livres ou caissier, peu importe. La dame Padova se sentit du goût pour la religion catholique. Peutêtre aussi M. Padova en vrai juif qu'il était ne. la traitait pas très-chrétiennement ; de quoi la dame faisait tous les jours ses doléances au jeune empldyé. Le patron en pr^t de l'ombrage et reuvo ja- son commis. Malheureusement, la dame Padova n'approuva pas cette sévérité et courut rejoindre le commis à Bologne. Là, elle embrassa la religion catholique, ainsi que ses enfants, et contracta mariage avec le commis. Le juif réclama en vain sa femme et ses enfants. On ne voulut pas les lui céder. Tout s'y opposait. Je vous laisse à penser quel beau ménage auraient fait M. et M™^ Padova après un éclat de ce genre.

Cette histoire me parut bien extraordinaire et je voulus m'éclairer. J'enfile un jour les rues étroites qui avoisinent le couvent de la Scala et j'arrive chez l'homme qui sait le mieux les nouvelles de Rome ; il passe sa vie à les apprendre et à les débiter. Je lui contai l'histoire de M. Padova et le priai ' de me dire ce qu'il fallait en penser. « Il n'y a rien de plus vrai, me répondit-il ; M™^ Padova s'étant

feite catholiqne a épousé le jeune commis. — Et Tarohevôque de Bologne a consenti à les marier? — Pourquoi non ? J'ai vu l'acte de mariage et j'ai fait tout exprès, dans l'intérêt de la nouvelle, le voyage de Bologne. — Mais, avait-on le droit d'agir ainsi? Etait-ce justice? — Quant à ce point, me répondit-il, je me déclare incompétent. Dans toutes les choses qui arrivent, je ne sais que la question de fait. La question de droit me touche peu. Allez plutôt interroger le révérendissime Père T"^**. C'est un canoniste. Il vous dira ce qu'il faut penser du second mariage de la Padova. »

Je ne fis qu'un saut du nouvelliste au canoniste. <( Mon père, dis-je à celui-ci, est-il bien vrai que la femme d'un juif peut se marier avec un catholique, du vivant de son premier mari. — Il n'y a rien de plus certain, me répondit-il. Tous les canonistes sont d'accord là-dessus. Ils appellent cela le privilegium fidei. Lisez plutôt Piringh. » Il ouvrit un grand livre et nous vîmes en effet qu'un infidèle revenu à la foi peut contracter un autre mariage, si sa compagne refuse de se convertir. « — Mais, cette doctrine est intolérable, lui dis-je. Votre Piringh doit avoir été mis à l'index. — A Tindez? vous vous moquez. Ignorez-vous qu'au iv° livre des Décrétales , titre xix , chapitre quanto , le grand Pape Innocent III a soutenu la même doctrine. Lisez, voici son texte, et si vous doutez encore, je vous montrerai les propres paroles de Benoît XIV, de Grégoire XIII, de Saint-Pie V et de plusieurs s^utres Papes autorisant le même enseigneiftent^ —

C'est assez, répondis-je, de l'autorité d'Innocent III. Je vous fais grâce des autres. Mais, je ne suis pas convaincu et je ne sais vraiment où les Papes ont appris cette belle théologie. — Si vous désirez le savoir, je vous conseille d'aller chez le Père M***, professeur d*Ecriture-Sainte. Il pourra vous donner de plus amples renseignements. »

J'étais si désireux de m'éclairer que j'allai voir encore cet exégète. « Mon père, lui dis-je en entrant, on vient de m'apprendre, à ma grande surprise, que les Papes autorisent le divorce quand un juif se convertit et qu'ils s'appuyent môme du témoignage de nos livres saints. Cela étant, il n'y a plus de théologie et le monde est renversé. — Ne vous prononcez pas si vite, me répondit-il, et lisez les paroles de l'apôtre saint Paul. J'ai noté Tendroit et je le montre à tous ceux qui viennent me parler de l'affaire Padova : St /e mari infidèle se sépare d'avec sa .femme qui est fidèle, qu'elle le laisse aller, parce qu'un frère ou une sœur ne sont point asservis en cette rencontre. Ces paroles ont toujours été interprétées dans l'Eglise de la même manière. Voyez le catéchisme de Montpellier au chapitre du mariage. En France même, avant la révolution. M™® Padova aurait pu passer outre à la Célébration de son second mariage et la coutume suivie aujourd'hui à Borne, en Autriche, en Angleterre, était celle des diocèses de Metz et de Strasbourg, où les juifs étaient fort nombreux. Il est vrai qu'en 1 758 intervint un arrêt du Parlement pour casser le mariage d'un juif converti. Mais les parlements n'étaient composés alors que

de Tieux jansénistes saisissant toutes les occasions pour faire pièce aux Papes et aux théologiens catholiques. Votre M. About peut connaître à fond, je ne m y oppose pas, la législation actuelle de son pays ; mais, il ignore, très-certainement, ce qu'on y faisait autrefois et ce qui se pratique encore en Autriche, en Angleterre, en Pologne, aux Indes, partout oii il y a des infidèles et des juifs.

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