‹ Réponse à la Question romaine de m. E. AboutChapitre 18 sur 24 · ÉDUCATION DU PEUPLE · texte numérisé non relu

ÉDUCATION DU PEUPLE

Albano, 15 octobre.

Si M. About avait écrit pour les paisibles habitants de Pékin ou d'Yédo, il eut pu faire de TEglise catholique le beau tableau qui orne le chapitre xvi. Il eut pu dire que Vignorance est conforme aux principes de V Eglise, que c'est en marchant les yeux fermés qiion arrive aux portes du Paradis, que V Eglise n'hésite jamais entre un astronome et un capucin, qu'en France, en Angleterre et en Piémont, le gouvernement pousse les peuples a s instruire, parce que les actes d'une administration vraiment nationale n'ont pas à redcuter rexamen de la nation ; mais qu'à Rome on professe une ignorance élégante, de bon goût et qui sera toujours de mise en pays catholique, Qn l'aurait peut-être cru sur parole, ou, du moins, personne ne Teut contredit. Mais parler ainsi de TEglise en Europe et à Paris, c'est une hardiesse excessive. Car, enfin, l'Eglise, chacun le sait, a rallumé en Europe le flambeau de la science, quand les barbares Teurent éteint , l'Eglise ranima partout les études, créa des

écoles et des universités. Au seizième siècle , la l'enaissance des lettres doit lui être attribuée. Bembo, Sadolet, Erasme, étaient des prêtres. C'est elle qui enfanta le siècle de Louis XIV et nos plus grands écrivains furent des évoques , dés religieux ou de pieux laïques.

De bonne foi, M. About, croyez-vous qu'Origène, saint Augustin, saint Anselme, saint Thomas, Bellarmin, Suarez, Descartes, Pascal, Bossuet, Fénélon, Chateaubriand et Rosmini, s'en allèrent au ciel les yeux fermés ? Croyez- vous que l'Eglise enseigne ses dogmes sans les démontrer? Mais de l'avis de tout le monde, c'est la seule religion qui prouve sa croyance. Vous n'avez donc jamais ouvert la somme de saint Thomas qui fit époque au inoyenâge. Mais vous ne savez pas que les protestants eux-mêmes reprochent à l'Eglise de prouver trop son enseignement, de prêcher trop souvent le dogrne et vous même, par une inconséquence bizarre, vous blâmez les prêtres romains de faire en chaire des dissertations dogmatiques sur l'enfer, la Trinité, l'immaculée Conception.

Les Papes, bien loin d'étouffer la science et de repousser la lumière, la favorisent de tout lem* pouvoir. En France, l'enseignement est un privilège» Il faut telle et telle qualité, tel ou tel brevet pour enseigner. A Kome, on n'y met pas tant de façon. Enseigne qui veut, pourvu qu'on soit hoiinête homme. Les Papes ont pensé avec raison que les enfants coûtent déjà bien cher à leur famille sans l'obliger à donner dix , quinze francs par mois

au maître qui les instruit. Ils ont supprimé ce tribut , ce qui rend la science aimable puisqu'on ne l'acbète pas trop cher. Aussi , le nombre des enfants et des jeunes gens qui étudient à Rome est prodigieux. Je laisse de côté les collèges français , grec, écossais, irlandais, anglais et américain qui ne font rien à la question, puisqu'ils ne s'ouvrent qu'aux étrangers. Je passerai de même sous silence les collèges Nazaréen, Clémentin, Gbislieri, Caprauica et plusieurs autres parce qu'on y est admis en payant. Je me borne aux écoles supérieures et aux écoles élémentaires où l'on est reçu gratuitement. . Il y a huit écoles supérieures : la Sapience avec 760 étudiants, le collège romain qui en a 1 21 2, le séminaire romain 600 , le gymnase de Sainte-Marie délia Pace 100, le collège de Saint-Thomas 80, l'institut des Arpenteurs 50, la Propagande 127, le collège de Saint-Bonaventure 40. C'est, en tout, 2969 étudiants.

Les écoles élémentaires sont plus nombreuses encore. Les quatre écoles des Doctrinaires et des Scolopi reçoivent 750 enfants, les écoles chrétiennes 1341, les écoles paroissiales 1430, les écoles régionnaires 2040, les salles d'asile 336, les sourdsmuets 110, l'hospice de Tata Giovanni 120, l'orphelinat des Thermes 250, l'hospice de Saint-Michel 1 50, enfin les écoles nocturnes sont fréquentées par 1 780 individus ; total : 8307 enfants»

Il y a un nombre à peu près égal de jeunes filles fréquentant les écoles. Eome est sans contredit la capitale de l'Europe où l'on voit le plus d'écoles eu

égard à la population. C'est aiu^i que les.P.apes favorisent Tignorance ! Or, il en est ainsi dans les provinces. Si quelques Romains envoient leurs anfants en Piémont, c'est pour faire pièce au gouvernement. Mais Dieu sait ce que ces pauvres innocents en rapportent !

M. About continuant à parler de l'éducation du peuple, ne voudrait pas qu'on prêchât Iç dogmQ,.la Trinité, les peines de l'enfer. On. devrait , suivant lui, se borner à recommander la fidélité aux femmes et la probité aux hommes. Mais notez que le^diogpie est uni à la morale. Point de dogme, ppij^ de xmy raie. Comment voulez-vous qu'il y ait de la pwbité» de la fidélité, s'il n'y a pas d'enfer? Comment ^qûgera-t-on à l'enfer si les prêtres n'en rappellent :p35 un peu le souvenir ? . ,

Vous passez ensuite aux livres de piété; Vpu^ les trouvez mauvais parce qu'on y dit que sainte Hyacinthe Marischotti s'était détachée de sa;.famiJle pour entrer dans le cloître et se faisait .^ve^Ç' les saints une famille toute céleste. Si vous jqgez 'qu'il faille brûler de pareils livres, jetez donc q.u feu l'Evangile où on lit : Celui qui ne hait pas son pèr^, sa mèrej son frère et sa sœur ne peut-être mon disciple. Il est vrai qu'en brûlant l'Evangile et les livres de piété qui apprennent aux jeunes filles à se détacher, de tout , on n'aura plus de sœurs hospitalières ni dé filles de Saint -Vincent -de -Paul , à moins qoe M. About ne trouve un moyen de donner d'^u-tres sœurs aux malades et d'autres mères aux orphelins ! , . ; : .

C'est Tusage à Rome qu'à la nuit tombante quel ques hommes du peuple se réunissent au coin d^une me, et là, pi'osteniés devant une madone, chantent des litanies et des cantiques. Cette musique laisse peut-être quelque chose à désirer, ce que je n'oserais affirmer, n'étant pas musicien. Mais enfin, il y a là quelque chose de religieux qui va au cœur. Ce chant et ces prières en plein vent donnent au peuple la pensée de la prière et font souvent expirer dans un cœur la pensée du crime. M. About s'en moque et, pour jeter le ridicule et le mépris sur les pauvres gen's qui prient ainsi, il dit qu'ils sont payés trente sous par jour pour édifier tout le monde. Quelle idée basse vous faites-vous des hommes, M. About! Vous ne voyez partout que des hommes gagés. Je vous dirais volontiers avec Paul-Louis Courrier : « Eh quoi ! maître Petit- Jean, selon vous, rien ne î?c fait gratis au monde, rien par amour? tout est payé? Je vous crois; même les réquisitoires. »

Pui^ vient le tour de la loterie pontificale. Mon Dieu ! pourquoi la reprocher a.ux Romains "^ N'avonsûous pas eu les nôtres, la loterie d'Auvergne, la loterie de Prémontré , la loterie du lingot d'or sur laquelle il y a tant à dire ? Le gouvernement pontifical eut aboli depuis longtemps la loterie, car il en retire peu de profit ; mais il y voit une petite difficulté. Il craint que les Romains ayant un goût trè&-prononcé pour ce jeu là, ne s'en aillent prendre des ternes et des quines en Toscane. Trois ou quatre millions sortiraient ainsi toutes les années , àpui'e perte, des Etats pontificaux. Peut-être aussi le peuple

ferait comme vos portières et vos cuisinières deParis. Il se livrerait au jeu de bourse qui est, de Tavis de plusieurs hommes très-censés, dix fois plus immoral que la loterie. Le Pape, dans sa prudence, prend tous les moyens pour décider le peuple à mieux employer son argent. Il établit partout des caisses d'épargne. Le nombre des livrets est assez grand. La caisse d'épargne de Rome toute seule a reçu depuis 1 836 près de 25 millions.

Quant à la plaie de la mendicité, elle est moins grave qu'on ne le croit communément. Le nombre des mendiants et des pauvres secourus h domicile n'est guère que de 37 mille pour tout TEtat pontifical. Ce n'est pas énorme quand on songe qu'à Londres seulement il y a plus de 300 mille pauvres. Après un mois de séjour à Rome on s'aperçoit que ce sont toujours les mêmes pamvres qui viennent vous demander l'aumône. Bientôt on les connaît tous par leur nom. Et cependant, /es rues et les routes sont peuplées de mendiants ^ nous dit M» About. Peuplées ! le mot est un peu fort. Je m'étonne que M* About s'exagère ainsi les cboses. Il les a vues de près , cependant , il les connaît par expérience. Un jour, il mendia de la place du Peuple à celle de Venise pour son instruction et il fit 3 francs 35 centimes comme il l'a dit lui-même. Trois francs trente-cinq centimes, je trouve que c'est beaucoup ! Je suis étonné qu'on ait donné tant d'argent à M. About vêtu en gentleman. S'il avait mis une barbe postiche, une blouse, un pantalon rapiécé, la générosité des Romains ne m'aurait pas surpris. Mais, faire

troîb francs trente-cinq centimes quand on est si bien mis, cela demande confirmation. Je suis étonné de plus qu'étant ainsi vôtu, les gens de la police ne l'aient pas arrêté dix fois. J'en ai dît ma pensée à un monsignore qui est aux affaires, il m*a répondu : « Arrêter M. About en si beau chemin, y pensezvous ? C'est un grand bonheur qu'il ait voulu faire cette expérience. Revenu à Paris, tout le monde lui rira au nez quand on saura qu'il a mendié de la place du Peuple à celle de Venise. Pour moi, j'ai fait peindre la chose et le trait en vaut la peine. J'aurai deux toiles faisant pendant dans mon salon. dn verra d'un côté Bélisaire mendiant après avoib dé'fendu Rome et M. About avant de l'attaquer.

La prostitution y continue M. About, fleurit à Rome et dans tontes les grandes villes de l'Etat, Elle est si peu florissante qu'elle n'est pas même tolérée. Vous pouvez sortir dans Rome à toutes les heures du jour et de la nuit, ni vos yeux ni vos oreilles ne seront offensés. Rome est la seule ville au monde oii le scandale ne s'affiche pas. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait point de mal, tant s'en faut. Il y en a beaucoup. Mais on peut affirmer qu'il y en a moins qu'à Naples", Florence, Venise, Londres, Vienne et Paris. Tandis qu'à Vienne, à Londres et à Paris, les naissances illégitimes sont à la proportion d'un tiers, à Rome elles sont à la proportion d'un cinquième. Notez que Rome est une des capitales où les étrangers abondent le plus.

Mais , reprend M. About , autant la police a d\n^ ttiitgéiiee pour le vice, autaht elle est sévère pour le

scandule. Elle iie permet aux femmes de se coriduin légèrement que si elles sont abritées par la respomabililé du mari. On dirait que M. About est d'un pays où Tadultère est iuconnu. Je le trouverais bien habile s'il pouvait me dire sur quelle proportion les délits cachés l'emportent à Rome. S'il l'ignore, pourquoi en parle-t-il ?

Aussi, dit-il en terminant , malgré les soins donnés à r éducation i^eligieuse , les sermons , les bons livres , les spectacles édifiants, la loterie et tant de belles choses, la foi s en va L'esprit d'opposition s appelle athéisme quand les Tuileries s'appellent le Vatican. Oui, vraiment ! la preuve que la foi s'en va , c'est que le peuple demeure fidèle au Pape , c'est que Viterbe , Velletri , ]\Iac6rata , Fermo , Ancône obéissent à ses ordres , bien qu'il n'y ait dans leurs murs ni des Français ni des Autrichiens pour les y contraindre. Si on ne se révolte pas , c'est qu'on aime le Pape, c'est qu'on redoute les peines ecclésiastiques , c'est qu'on a la foi. Même dans laRomagne , ce n'est pas •le peuple, le vrai peuple qui a fait la révolution. Les paysans n'ont pas bougé de chez eux et Garibaïdi n'a pu enrôler à Bologne que 500 hommes. Que le peuple romain ait la foi , qu'il ait môme beaucoup de foi , son attitude dans les Eglises , son air pénétré dans les cérémonies , le respect qu'il a pour les prêtres et pour le Pape , le prouvent.

L'année dernière , au mois d'août, j'acquis une fois de plus la preuve que les Romains ont la foi. C'était le jour de saint Laurent et la fête du grand martyr de Rome. Tout chômait, les bureaux, les

écoles, les ateliers. La foule remplissait les chemins et faisait le pèlerinage des églises consacrées au saint lévite. Le peuple qui n'avait oublié aucmi des traits de sa vie, suivait les traces de son martyre. A Saint-Laurent-in-Li^cma, il visitait le gril où son corps fut étendu, à Saint-Laurent-m-Fo?2fe Tendroit oii le martyr fit jaillir une eau miraculeuse qui servit au baptême de saint Hippolyte , à Saint- JjBMventr'in-Panepei'na le lieu où il expira au milieu d'affreux tourments. Mais là où la foule se portait avQc le plus d'empressement, c'était Saint-Laurenttors-les-murs et le Quirinal. Une longue file de pèlerins se déroulait de la porte Tiburtine à l'antique Basiliqy.e , où le martyr dort son sommeil de paix. Son tombeau était environné de peuple. Il fallait attendre longtemps pour entrer dans la crypte. De là on montait au sanctuaire où l'on garde la pierre rougeâtre qui reçut le corps du lévite. Le .peuple admirait tout, comprenait tout et montrait une foi digne des jours anciens. Enfin , je revins au milieu des groupes au Quirinal , où l'on vénère la têle du martyr. Ce fut avec beaucoup de peine que j'arrivai au long corridor qui mène à la chapelle du Sacriste. Les avenues étaient encombrées de peuple. Mais peu'à-peu j'atteins la porte de la chapelle, j'entre et je vois sur l'autel une tête noire et calcinée par le feu. Les os étaient encore recouverts d'une peau sombre que la flamme avait desséchée . Les yeux sortis de leur orbite , avaient coulé sur les joues comme deux gi'osses larmes. La lèvre, que d'horri- . blés souffranco.s avaient soulevée , laissait entre-

voir des dehtfi enôore blanches. Toute ma vie je me souviendrai de cette tôte. Elle parle. Cette boucie semble s'ouvrir pour dire les angoisses du martyr. J'étais ému , je frémissais. Le peuple qui m'enviromiait était , ainsi que moi , ému , touché, attendri par la grandeur du spectacle. Il tombait à genou , il priait. On voyait des larmes dans tous les yeux. Hommes, femmes, enfants, s'approchaient, touchaient le cristal de leurs doigts et les portaient aux lèvres pour les baiser, et je me disais : voilà un peuple vraiment chrétien , un peuple qui a la foi , qui se souvient de ses origines et de sa gloire.

■ m I m*àié-mm,^m^^i,»tmtÊ>i ii'i Bi |

Page 1